Varsovie

GEORGES MINK- Conflits de mémoire et instrumentalisation politique : un mal polonais

Enseignant à Sciences Po depuis 1973, directeur de recherche émérite au CNRS, professeur au collège d’Europe de Natolin (voir notre articleCOLLEGE D’EUROPE – Varsovie forme les futures élites européennes), Georges Mink est un éminent sociologue et politologue qui a consacré de nombreux ouvrages à l’Europe centrale et orientale. C’est à l’occasion de la sortie de son dernier livre, La Pologne au cœur de l’Europe. De 1914 à nos jours, qu’il a tenu une conférence à l’Institut français de Varsovie, le 13 avril, avec le professeur Andrzej Paczkowski (enseignant à l’ISP, l’Académie des Sciences de Pologne) et Marcin Kula (professeur émérite à l’Université de Varsovie).  Dans cet ouvrage, Georges Mink revient sur l’histoire riche et mouvementée de la Pologne, de 1914 à nos jours, en incluant à la présentation proprement historique une réflexion originale sur les conflits de mémoire qui jalonnent les oppositions politiques et culturelles du pays dans le passé mais aussi, et plus que jamais, à l’heure actuelle.

Un livre sur l’histoire de la Pologne… et ses conflits de mémoire

Mercredi 13 avril à l’Institut français, Georges Mink commence par plaisanter en expliquant pourquoi et comment ce livre est né. Un jour, un agent littéraire le contacte et lui dit qu’un éditeur parisien est très intéressé par un livre sur l’histoire de la Pologne contemporaine et déclare : « vous êtes notre homme ». « Alors moi comme je suis un peu vaniteux, j’ai dit « bien sûr », j’ai signé le contrat, j’ai touché l’avance et c’est là qu’ont commencé les ennuis. Car comme je n’ai pas voulu rendre l’avance, évidemment ! il fallait faire quelque chose. », raconte le sociologue. Car en effet, Georges Mink n’est pas historien. Néanmoins, depuis quelques années, son travail porte sur l’utilisation de la mémoire et de l’histoire et sur leur instrumentalisation dans la politique. Autrement dit, une thématique à laquelle l’histoire de la Pologne, riche en épisodes mémoriels douloureux, offre un large champ d’exploitation dans l’actualité quotidienne du pays. L’idée de faire un livre sur le sujet paraît donc naturelle à George Mink, d’autant que si quelques rares ouvrages y sont consacrés en Pologne, aucun n’existe en langue française. 

Si le cœur du livre porte donc sur l’instrumentalisation du passé et les conflits de mémoire en Pologne, une telle analyse ne peut se comprendre sans des connaissances préliminaires sur l’histoire du pays. C’est pourquoi le livre se divise en deux parties : une première qui est un récit synthétique de l’histoire de la Pologne depuis 1914, que Georges Mink a écrit en s’appuyant sur des travaux récents d’historiens, et une deuxième partie sur la façon dont cette histoire est utilisée pour servir des desseins politiques ou sociaux dans l’actualité polonaise.  

 «  La Pologne est toujours gouvernée par les cercueils »

Ce sont les querelles de mémoire que connaît la Pologne sur un siècle, à partir de 1914, qui sont décrites, de façon non exhaustive cependant. Le professeur Andrzej Paczkowski parle en effet d’un siècle pendant lequel les conflits mémoriaux en Pologne sont si nombreux qu’il n’est pas possible de tous les énumérer…  Ainsi, si la France est marquée par une tradition de réflexion sur les questions de mémoire, la Pologne semble davantage traversée par des conflits, plus nombreux et intenses. Le premier que décrit Mink concerne l’insurrection de la grande Pologne de 1918-1919 et la date du 11 novembre. Le 11 novembre est aujourd’hui une fête nationale immédiatement associée à l’indépendance de la Pologne. Mais ce ne fut pas toujours le cas, le choix de la date célébrant l’indépendance retrouvée faisant débat : les partisans du maréchal Piłsudski défendaient le 11 novembre, jour de la fin de la Première Guerre mondiale et d’octroi de l’autorité militaire suprême à Jozef Piłsudski. Mais les « nationaux démocrates », avec à leur tête Roman Dmowski, considéraient que l’indépendance a été récupérée grâce aux efforts diplomatiques et jugeaient la date de la signature du traité de Versailles, le 28 juin, comme plus appropriée. Les socialistes du PPS (Polska Partia Socjalistyczna : Parti Socialiste Polonais) et du PSL (Polskie Stronnictwo Ludowe : Parti Paysan Polonais) voulaient, quant à eux, commémorer, l’indépendance le 7 novembre, jour de l’établissement du Gouvernement provisoire de la République de Pologne à Lublin avec Ignacy Daszyński à sa tête. Ainsi, en 1928, pour le dixième anniversaire de l’indépendance, les socialistes ont organisé leurs célébrations ce jour-là alors que Piłsudski a participé à des cérémonies alternatives le 11 novembre. La loi a tranché en 1937 en instituant le 11 novembre comme fête nationale et ce débat, vivace pendant de longues années, est tombé dans l’oubli. 

Le massacre de Katyń constitue un autre exemple de conflit mémoriel, toujours vivant et sensible comme les dernières commémorations l’ont montré, source de conflit non pas entre les Polonais, cette fois, mais entre la Pologne et la Russie. La douleur des familles des victimes est devenue une douleur nationale, qui a notamment été ravivée par la catastrophe de Smolensk, lorsqu’en 2010, l’avion de la délégation présidentielle se rendant à Katyń pour les commémorations du 70ème anniversaire, s’est écrasé. A part le fait de s’être produit dans la même zone géographique, les deux événements n’ont rien à voir mais ont été associés. Les victimes de l’accident de Smolensk ont ainsi été présentées parfois comme des héros, comme des combattants tandis que beaucoup ont parlé d’un « Katyń II ». C’est un « tripatouillage » de l’histoire, nous dit Georges Mink, utilisée comme un moyen de stigmatisation et de mobilisation de la haine. Le livre vise bien à pointer ces tentatives de modification de l’histoire nombreuses en Pologne avec par exemple, les efforts pour discréditer les mouvements insurrectionnels de 1956 et de 1968, afin de les faire apparaître comme des conflits internes au mouvement communiste. 

Ce qui ressort donc de l’étude des usages de la mémoire en Pologne, pour G. Mink, c’est que comme le disait un grand historien polonais, le pays semble toujours « gouverné par les cercueils ». Le livre se termine pourtant avant les élections d’octobre 2015, portant le parti conservateur Droit et justice (PiS) au pouvoir. Mais l’importance du passé, son utilisation, la volonté de l’ancien président d’établir une histoire plus consensuelle, donnent bien l’impression que ce sont les morts qui gouvernent les vivants. 

L’instrumentalisation du passé et les conflits de mémoire : un mal polonais… 

Pour Marcin Kula, si l’histoire est ainsi revisitée et instrumentalisée autant en Pologne, c’est pour lutter contre la frustration qui vient du passé du pays, à la limite de la situation coloniale. Dès l’époque jagellone, la Pologne ne fait que fournir les matières premières aux pays plus développés et subit sans cesse les pressions de ses voisins. 

D’autre part, l’histoire a toujours été utilisée en politique comme une arme pour discréditer son adversaire, comme lors des élections présidentielles en Pologne en 2005, lorsqu’un actuel grand dirigeant des médias polonais accusait le candidat Donald Tusk d’avoir eu un grand-père engagé dans le Wehrmacht, afin de remettre en cause la fiabilité de Tusk.

« Les narrations historiques sont des narrations de légitimation ; nous, les politologues, nous le savons bien » énonce Georges Mink. Le nouveau pouvoir en Pologne cherche donc une nouvelle légitimation en expulsant l’ancienne, poursuit-il, en changeant le récit historique avec de nouveaux manuels scolaires, films, etc.

 … et universel !

La mémoire a toujours pesé sur le politique et bien entendu, pas uniquement en Pologne. Dans son analyse, le sociologue développe ainsi de nouveaux concepts universels comme celui de « mémoire réactive », permettant de mieux comprendre les liens entre politique et mémoire. Enfin, le chercheur terminait sa conférence mercredi en nous livrant le contenu d’une récente dépêche AFP : « La Belgique a renoncé à émettre une pièce commémorant le bicentenaire de la bataille de Waterloo, après l'opposition de la France qui jugeait que le rappel de cette ultime défaite de Napoléon pouvait créer des "tensions inutiles" en Europe ». Une façon cocasse de montrer que les questions mémorielles sont bien l’objet de conflits et d’instrumentalisations partout ! 

Et c’est sur cette devinette, racontée par Marcin Kula, que la rencontre s’est achevée : quelle est la différence entre Dieu et l’historien ? 

Dieu ne peut pas changer le passé…

 

 

Paris, Editions Buchet Chastel, octobre 2015,http://www.buchetchastel.fr/la-pologne-au-c%C5%93ur-de-l%E2%80%99europe-georges-mink-9782283029015)

 

 

 

© Photos : Hélène Sancey-Dodivers, conférence à l’Institut français de Varsvoie ; couverture du livre

Hélène Sancey-Dodivers (lepetitjournal.com/Varsovie) - Mardi 10 mai 2016

 

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