Bucarest

CHEF SAMUEL - «J’étais venu en Roumanie pour 3 jours, j’y suis resté 10 ans»

 

Rencontre avec Samuel Le Torriellec, un chef français de renom d’origine normande installé depuis 10 ans en Roumanie. Avec plus de 25 ans de carrière derrière lui, Samuel a travaillé dans plusieurs restaurants avec deux ou trois étoiles au guide Michelin dont La Tour d’Argent, Le Fouquet’s, Café Vendôme, Hôtel Meurice, Prunier... Les bras tatoués, charpenté par sa pratique des sports extrêmes, Samuel est également un amoureux de la Roumanie dont il veut valoriser la gastronomie. Nous l’avons rencontré dans son restaurant gastronomique «l’Atelier» dans le cadre de l’hôtel Epoque à Bucarest. Il fait aussi partie de l’aventure Masterchef, l’émission culinaire diffusée en ce moment et qui, en quelques semaines, l’a fait adopter par tous les Roumains.


Lepetitjournal.com/Bucarest : Pourquoi êtes-vous venu en Roumanie ?

Chef Samuel Le Torriellec : J’ai travaillé avec un Roumain en France, il était responsable de salle dans un restaurant étoilé. Il m’a dit « viens on va passer un week-end en Roumanie, on va s’amuser ! ». Arrivés sur place, on a rencontré une personne qui nous a dit qu’elle aimerait ouvrir un restaurant. J’étais chef dans un restaurant avec une étoile au Michelin qui allait fermer, il n’y avait donc plus rien qui me retenait en France. Au final, j’étais venu en Roumanie pour trois jours, j’y suis resté 10 ans (rires). Pendant la construction de l’établissement j’ai travaillé 6 mois dans un restaurant sur les bords de la mer noire avec une clientèle des plus exigeantes, ce qui m’a permis de comprendre les attentes des gens. Dès le début de l’aventure, le restaurant a eu un immense succès puis l’entente avec le parton s’est dégradée petit à petit. Mais la bonne nouvelle, c’est que dès que j’ai démissionné j’ai été embauché le jour même. Mes nouveaux patrons étaient des fidèles de l’établissement (rires).


Vous faites également partie de de l’émission culinaire Masterchef. Est-ce que ce type d’émission a permis, selon vous, de redorer le blason de l'art culinaire?

Masterchef a été, pour moi, une expérience incroyable car elle m’a donné la chance de voyager dans toute la Roumanie, de faire des rencontres magnifiques. Je me sens vraiment roumain aujourd’hui (rires). Ce que je souhaite avec cette émission c’est promouvoir la gastronomie et donner envie aux parents de mieux éduquer leurs enfants quant à l’alimentation, en privilégiant une nourriture plus saine et plus équilibrée. J’aimerais vraiment promouvoir les produits roumains de saison: l’été on a des tomates magnifiques, des melons, de la très bonne viande, des poissons délicieux... Ils sont très différents de ceux que l’on trouve en France, mais tout aussi intéressants. J’aimerais montrer autre chose que tout ce que les grands distributeurs vendent pour des prix plus bas mais de moins bonne qualité. A la piata (marché) on peut vraiment échanger avec les commerçants, goûter leurs produits. Avant même de passer à la télé, je connaissais tout le monde là-bas, ce qui me permettait de bien choisir mes produits. Ce qui est important pour moi c’est le partage.  


Quel plat français vous manque le plus?

Aucun (rires)! Je peux cuisiner tout ce que je veux. Pour les fromages, je peux tout commander en France. Ce qui va par contre le plus me manquer, ayant également vécu en Bretagne, ce sont les fruits de mer. Ce que j’aime là-bas c’est que si l’on décide de manger des huîtres avec une bonne bouteille de vin blanc, on peut faire ça dans les 10 minutes. Quand je commande, je dois attendre une semaine (rires).


Quels sont vos plats signatures?

Je n’en ai pas vraiment car j’aime la cuisine de saison, ça peut être du poisson, de la viande, des légumes... Quand je mange j’ai juste envie de prendre du plaisir, de me sentir libre. Souvent les gens me demandent quel est le plat le plus important que j’aime cuisiner, je leur fais toujours la même réponse : ce qui est important pour moi, c’est de vous entendre me dire que vous n’aimez pas tel plat et faire en sorte de vous le cuisinier d’une manière si particulière que vous reveniez ensuite me dire que vous avez aimé. C’est un défi et un réel plaisir pour moi de donner envie aux autres.


Voyez-vous des différences culturelles entre la manière d’apprécier la nourriture en France et en Roumanie ?

Quand on va manger au restaurant en France, on peut y aller à deux. Ici en Roumanie, c’est plus familial, on prend de grandes tablées de 12 personnes. C’est beau, festif, beaucoup plus convivial. Les Roumains peuvent rester une journée entière autour d’une table. En France cela arrive une ou deux fois dans l’année, là c’est chaque week-end pour un grand nombre de familles. C’est le partage, la base de la cuisine pour moi. En France on a un passif énorme, on est très pointus dans notre culture gastronomique mais la Roumanie apprend à un rythme incroyable. En France, on a le caviar d’aubergine, en Roumanie ils ont la «salata de vinete», c’est quelque chose de très bon. On a le tarama, ils ont la «salata de icre», qui est faite maison par les grand-mères, et a un goût incroyable. On ne doit pas passer son temps à comparer les deux cultures, mais essayer de tirer le meilleur parti des produits que l’on trouve ici et les promouvoir car ils gagnent vraiment à être connus. 


Y-a-il de grandes écoles de cuisine ici en Roumanie?

C’est ce qui manque beaucoup ici, il n’y a pas d’écoles hôtelières. C’est pour moi la question la plus importante. Je viens d’être contacté pour en monter une justement. C’est indispensable de former des talents ici, même s’ils vont apprendre ensuite la cuisine dans d’autres pays, c’est même recommandé de le faire, mais il faut leur donner la possibilité de développer un savoir-faire propre à leur culture. C’est de là que tout part, de l’éducation. C’est un métier qui devient petit à petit professionnel mais ne l’est pas encore comme dans le reste de l’Europe. Les mentalités commencent à évoluer et je crois que le potentiel de ce corps de métier est en train d’exploser. La télévision a joué un rôle, c’est indiscutable. Les jeunes ont besoin d'une base pour ensuite développer leur créativité. Les grands chefs doivent les accompagner pour qu’ils puissent ensuite, à leur tour, transmettre et partager aux futures générations. J’aimerais également aider les enfants en difficulté, en utilisant ma nouvelle notoriété, et sensibiliser les gens. Lors de mes voyages avec l’équipe de Masterchef j’ai vraiment été touché par tous ces gamins que je croisais sur ma route et à qui manquait le minimum. Je crois que le devoir de quelqu’un qui est reconnu publiquement, est d’utiliser son potentiel de sympathie auprès des gens pour les accompagner dans de nobles causes. La transmission doit passer par mon métier mais si je peux utiliser mon métier pour faire plus, je le ferai.

 

Propos recueillis par Sarah Taher et Grégory Rateau (www.lepetitjournal.com/Bucarest) - Lundi 27 février 2017

 
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