Varsovie

SANS-ABRI – Un combat permanent

Le nombre de sans-abri à Varsovie  a fait un bond de 37% depuis 2013, d’après une récente étude. Comment ces personnes sont-elles prises en charge ? Quelle politique adopte le gouvernement à leur encontre ? Nous nous sommes rendus au refuge du centre des pères Camilliens (Kamiliańska Misja Pomocy Społecznej), qui vient en aide aux personnes subissant la crise du logement, pour en savoir plus.

  

Un refuge unique à Varsovie

En arrivant au refuge Saint-Lazarus dans le quartier d’Ursus, au sud-ouest de la ville, on découvre une belle bâtisse en briques rouges avec un joli jardin verdoyant et fleuri à son entrée. Le cadre est surprenant. Et pourtant, il s’agit d’un refuge qui abrite une centaine d’hommes qui ont vécu pour la plupart dans la rue.

Car rappelons-le, même si le chômage est quasi inexistant dans la capitale polonaise (2,6% en avril dernier, selon le Bureau des statistiques de Varsovie), le nombre de sans-abri, lui, est paradoxalement en augmentation. Cette crise du mal logement s’explique en partie à cause de revenus moyens relativement bas et un coût de la vie très élevé à Varsovie. « Souvent il s’agit de personnes qui n’ont vraiment aucun endroit où vivre mais aussi certains d’entre eux peuvent avoir de graves problèmes financiers au point de ne pas avoir les moyens de payer un loyer, qui reste relativement cher à Varsovie », nous explique Katarzyna Toeplitz, travailleuse sociale au refuge Saint-Lazarus. 

Cette dernière est employée depuis trois ans en tant que psychologue au centre des pères Camilliens. Mais depuis 2016, elle se déplace quotidiennement dans différents quartiers de la ville (Ursus, Ochota…) pour venir en aide aux personnes sans-abri en leur proposant un logement ou de la nourriture, par exemple. « En travaillant dans la rue au plus proche des sans-abri, on constate qu’il est difficile d’instaurer un dialogue avec ceux qui habitent dans la rue depuis plusieurs années. Ils sont habitués à vivre dans de telles conditions et vont prétendre qu’ils n’ont besoin d’aucune aide, mais c’est faux ! Cela peut prendre du temps de les convaincre, il ne faut jamais les forcer. Il faut juste leur expliquer que des solutions s’offrent à eux, qu’ils ne sont pas seuls et que nous pouvons leur venir en aide pour une vie meilleure. », nous confie Katarzyna Toeplitz.

Le centre des pères Camilliens (Kamiliańska Misja Pomocy Społecznej) est une organisation non gouvernementale polonaise créée en 1991 par un moine Camillien, Bogusław Paleczny. Ce dernier s’est chargé du refuge Saint-Lazarus jusqu’à sa mort en 2009. « Notre mission principale est d'aider les personnes sans logement ou en situation de précarité à trouver un travail pour qu’ils parviennent à subvenir à leurs propres besoins et à s’intégrer correctement au sein la  société. Le refuge est la première étape avant la réinsertion sociale. Ici, nous les aidons à reprendre leur marque, à reprendre confiance en eux et à s’ouvrir aux autres. Nous avons plusieurs chambres, salles de bain et une cuisine avec un chef. Il y a également de nombreuses activités (comme du nettoyage ou du jardinage) que les pensionnaires doivent effectuer en contrepartie du logement que nous leur offrons », poursuit Katarzyna Toeplitz.

Effectivement, le refuge est immense du haut de ses cinq étages, entre la laverie, la cafétéria, la salle commune, le réfectoire…  Katarzyna nous fait visiter les lieux. En quelques minutes, nous pénétrons dans leur intimité. Chaque résident partage sa chambre avec d’autres. Au fil du temps, certains en viennent même à personnaliser leur espace, comme l’un des pensionnaires, qui possède une multitude de peluches accrochées sur le mur de sa chambre, ce qui démontre une appropriation du lieu au point de se sentir chez soi. « Quand une personne arrive ici, après les deux premières semaines, elle parvient à gagner une certaine stabilité, à se sentir en sécurité. La personne se métamorphose très rapidement, c’est flagrant. Elle mange régulièrement...Ce qui permet également de libérer la parole et de s’ouvrir aux autres petit à petit. Parfois, ces personnes renouent le contact avec leur famille. Mais la plupart des hommes ici ne tiennent pas à s’étaler sur le sujet. Ils préfèrent clore ce chapitre de leur vie et aller de l’avant, car ils ont peur du regard de leurs proches. Pour beaucoup, près de 90%, ont honte d’être sans-abri. Ils n’ont pas réellement d’amis. Ils sont clairement marginalisés. C’est tout un processus de reconstruction qui doit se mettre en marche», ajoute-t-elle.

Mais vivre en communauté demande beaucoup d’organisation et une certaine discipline, que l’équipe du centre n’hésite pas à rappeler aux résidents : « notre équipe apprend à ces hommes de plus de 40 ans à vivre correctement en communauté, ce qui n’est pas une mince affaire quand une personne habituée à vivre seule dans la rue se retrouve subitement à coexister avec 80 personnes. D’autant plus que la plupart a grandi dans un environnement sans aucun équilibre familial, avec des parents qui n’ont pas montré l’exemple. »

En montant jusqu’au dernier étage, nous arrivons au grenier, qui a été parfaitement aménagé en dortoir et en salle de réunion. C’est à cet endroit précis que des matelas supplémentaires ont été ajoutés cet hiver. Le centre a recueilli 140 personnes à cause du froid qui pouvait atteindre les -20 degrés.« Chaque jour, nous avons une dizaine de personnes qui viennent à notre refuge pour demander de l’aide. Malheureusement, nous sommes la plupart du temps complets. Nous aiguillons alors ces personnes vers d’autres organismes que nous connaissons. Mais cet hiver nous ne pouvions pas les laisser mourir de froid… Nous allions  également dans les gares de la ville ou les parcs pour ramener au refuge toutes les personnes qui étaient littéralement sur le point de geler dehors… Mais ce qui est intéressant de constater c’est que peu importe la météo, qu’il vente, qu’il neige, ou qu’il fasse un grand soleil, le nombre de demandes ne décroît pas. Les sans-abri veulent simplement de l’aide ! », nous confie Katarzyna.    

A l’arrière court du bâtiment on découvre une coque de bateau en pleine construction. Près de 40 pensionnaires du refuge participent au projet et s’y attèlent depuis plusieurs années, pour un jour remettre le bateau à l’eau et faire un tour du monde. L’idée vient du défunt père Bogusław. Il voulait casser les préjugés et prouver que des personnes ayant vécu dans la rue étaient capables de réaliser de grands projets comme celui-ci. « C’est aussi un moyen de redonner espoir et goût à la vie », ajoute Katarzyna. 

Parmi les 225 personnes qui ont été recueillies en 2012, 40 d’entre elles sont devenues autonomes en vivant désormais dans des logements privés ou d’autres parviennent à reprendre contact avec leur famille : « En 2012, notre organisation a lancé une nouvelle initiative unique à Varsovie en louant six appartements répartis dans le quartier d’Ursus, l’un des moins chers de la capitale. La plupart des locataires ne sont autre que des anciens du refuge Saint-Lazarus qui ont réussi à atteindre une situation stable, avec un emploi à la clef. Ainsi, ils peuvent payer leur loyer et factures de leur poche. Néanmoins, ils sont encore sous la responsabilité de notre équipe. Nos travailleurs sociaux et psychologues viennent régulièrement leur rendre visite pour s’assurer que tout est en ordre. Les appartements peuvent loger quatre personnes avec des chambres individuelles, à moins qu’il y ait un couple», explique Katarzyna Toeplitz. 

Des sans-abris marginalisés au sein de la société

Selon Katarzyna Toeplitz, les habitants de Varsovie ont une vision encore très stéréotypée des sans-abri : « On entend souvent dire que les sans-abris sont toutes des personnes alcooliques qui sentent mauvais. Malheureusement, les gens ne s’imaginent pas leur quotidien ! En vivant dans la rue, vous ne vous sentez pas en sécurité et beaucoup ne s’imaginent pas vivre dans de telles conditions en étant sobre. L’alcool aide à oublier et ne pas prendre conscience du lieu dans lequel ils évoluent, ce qui entraîne forcément une forme d’alcoolisme ».

Elle soulève également un problème récurrent, l’hygiène. À Varsovie, avant le mois de mai de cette année, il n’existait qu’une douche publique pour les sans-abri. Désormais, la ville a inauguré une seconde douche mobile qui pourra se déplacer tous les trois mois dans différents quartiers de la capitale pour en faire bénéficier un plus grand nombre. « Dites-moi, comment est-ce possible de ne pas sentir mauvais quand il y a une seule douche ouverte quelques heures chaque jour ? C’est totalement absurde. Ces gens essaient de faire leur toilette comme ils peuvent, dans les fontaines l’été, ou dans des toilettes publiques du métro ou de stations-service… Les gens ne se rendent pas compte de la gravité de la situation. N’importe qui peut devenir sans abri. Il n’existe pas de profil type. Un jour vous pouvez très bien perdre votre emploi ou avoir un accident qui vous empêche de subvenir à vos besoins », conclut Katarzyna Toeplitz.  

Des chiffres sous-estimés par le gouvernement

D’après le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre, « 2ème regard sur le mal logement en Europe 2017 », en Pologne, il n’existe pas de collecte de données officielles régulières au niveau national. Le ministère de la Famille, du Travail et de la Politique Sociale (MPiPS) mène tous les deux ans une étude nationale ponctuelle sur les personnes sans domicile. Mais les ONG contestent fortement la méthodologie employée par le gouvernement. En effet,  en 2015, le recensement s’est fait en une nuit et comprenait un total de 36.161 personnes qui dormaient dans la rue et en hébergement d’urgence, dont 1.892 enfants. « Le résultat montre qu’il y a moins de personnes sans-abri par rapport aux années précédentes mais c’est faux ! Ces chiffres ne sont pas du tout représentatifs, ce qui aggrave la situation actuelle, car le gouvernement peut ainsi justifier le peu d’allocations attribuées  aux personnes sans logement. Les fonctionnaires en charge du recensement prennent les informations auprès des refuges et des hôpitaux. Ils nous demandent où ils peuvent trouver les personnes vivant dans la rue. S’ils voient ce jour-là qu’il n’y personne au lieu indiqué, ils ne les comptent pas dans les statistiques ».

Car au final, qu’est-ce qu’un sans-abri ? Quels sont les critères ? Pour Katarzyna, le gouvernement devrait également se soucier des personnes qui vivent dans une extrême précarité :« Nous évoquons très souvent le cas des sans-abri mais qu’en est-il des personnes en situation précaire ? Tous ceux qui ont des problèmes financiers, qui peuvent à peine payer leur loyer ou régler leurs dettes, seront peut-être à la rue d’ici quelques mois. Le gouvernement ne comprend pas qu’il ne s’agit pas uniquement de compter physiquement une personne mais de prendre en considération en amont une précarité qui ne cesse d’augmenter. Le gouvernement ne traite qu’un aspect du problème. »

Quelles sont les aides sociales existantes aujourd'hui?

La ville de Varsovie offre tout de même des aides financières, soumises à un certain nombre de critères, dont celui de ne pas bénéficier d'un revenu excédant 1.299 PLN (environ 272 euros!) par mois pour obtenir un logement social. Mais selon Katarzyna, « la ville de Varsovie dispose de très peu d'appartements. Vous devez attendre deux à cinq ans pour en avoir un. Pendant ce temps-là, la seule alternative qui s’offre à vous est de vivre dans des conditions spartiates ou dans la rue. Le vrai problème pour cette population qui a des revenus très bas, c'est le coût du logement devenu trop élevé à Varsovie!  ».

Le centre des pères Camilliens travaille en étroite collaboration avec la ville de Varsovie, qui contribue notamment au financement et à la création de nouveaux projets visant à améliorer les conditions de vie des sans-abris. Katarzyna espère un jour que l’idée des appartements qu’ils ont développée se généralisera dans toute la ville : « la prochaine étape serait de créer plus d’appartements pour les sans-abri. Mais le problème est le d’obtenir plus d’argent. La ville de Varsovie préfère financer les refuges, qui sont moins coûteux. Même si les appartements représentent une somme plus conséquente, à long terme, c’est une solution moins contraignante que les refuges, qui posent souvent des problèmes en matière d’organisation, et plus adaptée pour une réinsertion sociale réussie ». 

Même si la situation tend à s’améliorer, le chemin est encore long, car «beaucoup de personnes ne considèrent pas les sans-abri ou les personnes en situation de précarité comme un vrai problème de société. », conclut Katarzyna Toeplitz.

 

Eloïse Robert (lepetitjournal.com/Varsovie) - Mardi 27 juin 2017

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