Varsovie

TEMOIGNAGE – « Le communisme en Pologne était une tragi-comédie »

Jan Konarski est prêtre à Varsovie dans la paroisse Saint-Michel, à Mokotów. Ce dernier, qui a vécu en France quelques années et parlant donc couramment notre langue, s’est confié à lepetitjournal.com/Varsovie pour nous parler de ses souvenirs de jeunesse durant l’époque communiste ainsi que de la place de l’Eglise en Pologne à l’époque, dans un contexte mêlant propagande, interdiction et collaboration…

 

Dans quel environnement familial avez-vous grandi ?

Je suis né dans les années 60 à Varsovie, dans le quartier de Żoliborz. J’ai grandi au sein d’une famille catholique et évolué dans un milieu plutôt défavorisé à cause du régime communiste. Mon père, malgré son métier d’ingénieur gagnait en effet moins qu’un ouvrier, c’était la politique de l’époque !  Ma mère, quant à elle, a perdu son poste de bibliothécaire dans une école d’Etat pour avoir disposé sur le présentoir les grands classiques de la littérature polonaise plutôt que ceux du communisme. Cette période était très difficile financièrement, nous vivions dans un petit deux pièces pour cinq enfants alors que mes parents étaient issus d’une famille assez aisée. Mais ils ont tout perdu après la Seconde Guerre mondiale. Mon père avait hérité d’une maison familiale dans le quartier de Mokotów, qui a été totalement détruite par les Allemands.

Mes parents ont donc fait le choix de vivre modestement. Ils s’opposaient radicalement au communisme et refusaient de se soumettre au pouvoir. Mon père disait toujours qu’il ne fallait pas devenir dépendant du système communiste et des services que pouvait offrir le régime. Malgré cela, mes parents n’étaient pas pour autant engagés politiquement. Avec une famille aussi nombreuse, il y avait trop d’enjeux pour eux. J’avais l’impression de vivre dans deux mondes différents, entre l’idéologie communiste omniprésente au sein de la société et le cocon familial dans lequel j’évoluais. A la maison, la sincérité régnait. On pouvait s’exprimer comme bon nous semblait et surtout nous apprenions à respecter notre prochain. Mes parents nous ont toujours offert beaucoup d’amour, sans jamais lever la main sur nous. J’admire mes parents surtout ma mère, pour leur force et leur honnêteté. Ils auraient pu quitter la Pologne et pourtant ils sont restés car ils ont toujours été très attachés aux traditions et  aux valeurs de notre pays.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans votre jeunesse à cette époque et dont vous gardez un souvenir précis?

Avec du recul, je dirai que le communisme en Pologne n’était  qu’une tragi-comédie. C’était totalement absurde. Je me souviens encore à l’école, quand nos professeurs tenaient un discours « officiel » alors qu’en rentrant à la maison nos parents nous dévoilaient la véritable version historique sur la guerre, l’insurrection… La vérité était ailleurs, dans un cercle privé et de confiance, où tout se transmettait à voix basse !

Je me souviens également de cette fois où le journal du séminaire s’était amusé à faire un poisson d’avril en 1986. Il avait publié en une que l’an 2000 annoncerait la chute du communisme. Personne n’y croyait. Ça nous paraissait impensable que le régime puisse s’effondrer juste quelques années après. Certes, le pouvoir était en déclin, mais de là à ce que cela se produise aussi rapidement, jamais nous ne l’aurions imaginé ! 

Mais le fait le plus frappant pour moi a été l’introduction de la loi martiale à l’échelle nationale, en décembre 1981. Pour un jeune de 18 ans c’était très difficile. Toutes les cinq heures des tanks passaient dans la ville. Ca faisait vraiment peur, on se disait qu’on était proche d’une nouvelle guerre, que les communistes voulaient s’en prendre à leur propre peuple. L’armée était partout ! C’était terrifiant d’imaginer que la défense d’un pays ne vous protège plus. Il y avait un couvre-feu à 22h. Si vous décidiez de sortir vos poubelles trop tardivement il y avait des risques de se faire arrêter…

Quelle place était accordée au christianisme à cette époque ? Dans un tel contexte, pourquoi avoir choisi de vous tourner vers l’Eglise ?

Dans la conscience collective, l’Eglise catholique était un lieu de recueil où l’on se sentait libre. Avec la nomination du pape Jean-Paul II en 1978, le pouvoir communiste a perdu de sa crédibilité aux yeux de la société polonaise. Il ne faut pas oublier qu’en Pologne le communisme était un corps étranger au sein d’une société majoritairement catholique. Ce n’était pas le même schéma qu’en Russie, par exemple, où l’orthodoxie était dirigée et contrôlée par l’Etat. Ici, l’Eglise catholique était indépendante du pouvoir civil. La religion catholique avait vraiment sa place, même si certains prêtres pouvaient être arrêtés ou risquaient leur vie. Les jeunes se tournaient vers la religion instinctivement. Par exemple, ils préféraient passer leur été dans des camps catholiques où l’ambiance était plus conviviale et simple contrairement aux camps communistes bien plus stricts. 

Me concernant, ce choix de vie était plutôt naturel. Comme je l’ai mentionné précédemment j’ai grandi dans une famille chrétienne, je faisais ma prière au quotidien, j’allais à la messe tous les dimanches. Quand je retournais chez moi après être allé à la messe, j’entendais la même chose, les mêmes valeurs, le même regard sur la vie. L’élection de Jean-Paul II m’a certainement influencé pour faire mon choix. Le pape avait un tel charisme qu’on était solidaire avec lui, on était dans son camp. C’était très naturel et spontané comme sentiment.  

Avez-vous des souvenirs précis de l'assassinat du père Jerzy Popieluszko, aumônier de Solidarność, mort en 1984 ?

Il a été nommé vicaire quand j’avais 15 ans, dans ma paroisse familiale. C’était un prêtre très classique, avec une santé plutôt fragile. On le respectait mais il n’avait pas forcément de charisme, notamment lors de la messe. J’avais gardé un assez mauvais souvenir de lui étant jeune, notamment lorsqu’un jour, nous avions décidé de préparer une célébration de messe avec des instruments de musique, sans prévenir à l’avance le père Popieluszko. Ce dernier nous a demandé d’enlever les instruments car certaines personnes préfèrent les messes « classiques » sans artifice. Mais avec du recul et plus de maturité, je me suis vite rendu compte que c’était avant tout un geste éducatif.

Dans le fond il avait une force de caractère extraordinaire. C’était une personne avant tout sensible qui craignait qu’on s’aperçoive de sa bonté et qu’on en abuse. C’est en partie pour cette raison qu’il pouvait se montrer relativement froid. Lorsqu’il a été nommé aumônier, il a accepté de mourir car il savait que les services secrets de l’époque allaient le tuer tôt ou tard. Il se sentait comme un prisonnier attendant l’heure de sa sentence.

Il a été assassiné à l’âge de 37 ans. Sa mort a été un choc pour moi puisque j'ai vécu l’assassinat d’un prêtre que je connaissais, en comprenant alors tout le poids du communisme, c’est-à-dire cette brutalité qui ne cesse jamais sous prétexte qu’une personne s’oppose à une idéologie.  

Quel a été votre sentiment après l’annonce de la chute du communisme ?

La fin du communisme a été un énorme soulagement ! Mais avec du recul je suis beaucoup moins enthousiaste sur cette époque, ça n’a pas été un véritable changement… Le plus dur dans cette période post communiste ça a été la privatisation exagérée de nos entreprises d’Etat. On découvre dans les années 90 que notre propre pays s’est fait voler son indépendance économique, cette fois à travers les différents capitaux étrangers.

Du point de vue de l'Eglise polonaise, après la chute du communisme le problème des prêtres qui ont collaboré avec le régime n'a a pas été résolu. Selon moi on aurait dû interdire qu'ils exercent des responsabilités religieuses ou politiques. Or, on a accepté que ce soit le cas, ce qui donne le sentiment aux générations suivantes que leurs actes n'ont pas été si graves et qu'ils sont pardonnables.  

Que pensez-vous de la relation actuelle entre les Français et la religion catholique ?

En France, la religion catholique est souvent considérée comme quelque chose de démodé. On me considère comme un dinosaure là-bas (rires) ! Du coup, je me sens plus en décalage avec la société française que la polonaise. C’est pour cela que je préfère travailler en Pologne. A mon sens le christianisme n'est pas incompatible avec la vie moderne, il est discutable mais pas impossible, qu'on soit en France ou en Pologne. C’est le message que j’essaie de diffuser au quotidien !

Quel regard portez-vous sur la politique actuelle du PiS en Pologne?

Je préfère ne pas m'exprimer sur ce sujet. J'ai des convictions, bien entendu, mais je souhaite les taire et rester neutre dans mon rôle de prêtre vis à vis de mes paroissiens...

Crédit photos : photo (1) Eloïse Robert et photo (2) père Jan Konarski.

 

Eloïse Robert et Constance H. (lepetitjournal.com/Varsovie) - Jeudi 22 juin 2017

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