Varsovie

TABAC - Les Polonais sont-ils de grands fumeurs ?

Le 31 mai dernier s’est tenue la journée mondiale sans tabac, dont l'objectif était, comme chaque année, d'amener à une prise de conscience globale sur les dangers du tabac pour la santé, à partir d'un constat atterrant : sur 650 millions de fumeurs, cinq millions meurent chaque année. Alors qu'en est-il en Pologne ? Dans le film L'Homme du peuple, qui retrace le parcours de Lech Wałęsa, on note que ce dernier ne cesse de fumer, habitude largement répandue sous l'époque communiste dans le pays mais qui a largement décliné de nos jours. Comment s'est produite cette évolution ? Quelle est la situation actuelle en Pologne? Zoom sur ce qui est un enjeu politique, économique et de santé publique..

Un pays champion du tabagisme sous le communisme

La Pologne, dans les années 80, compte 42% de fumeurs dans sa population et jusqu'à 60% chez les hommes ! Des chiffres qui lui valent d’être le pays d'Europe comptabilisant le plus de fumeurs à cette époque-là. La cigarette représente alors un incontournable culturel, et la Pologne un grand marché pour les compagnies de tabac. A tel point que lorsqu'elle sort de l'ère communiste, les compagnies internationales se jettent sur l'occasion et pensent voir le nombre de fumeurs augmenter. Cependant, si cette prévision se concrétise en Russie et en Ukraine, la Pologne connaît au contraire une chute brutale de la consommation de tabac dans les années 90, pour trois raisons principales. La première est l'existence d'un mouvement polonais antitabac très fort, qui regroupe des acteurs du monde politique, économique et médiatique, ainsi que des associations très engagées sur le sujet dont la principale est la fondation “Promocja Zdrowia” ("Promotion de la santé"), créée en 1991. La deuxième est l'implication de l'Eglise catholique dans cette lutte. Celle-ci organise à l'époque des compétitions "Great Polish Smoke-Out", en collaboration avec "Promotion de la santé", durant lesquelles les Polonais doivent décrire la manière dont ils ont réussi à arrêter de fumer. Des dizaines de milliers de personnes y participent, les trente premiers gagnant un voyage au Vatican pour voir le pape polonais Jean-Paul II. Depuis la tenue des premières compétitions en 1991, on estime que plus de 2,5 millions de Polonais ont arrêté de fumer grâce à cette campagne. Le troisième facteur explicatif tient à la législation antitabac instaurée en Pologne en 1995-1997, une des plus restrictives du monde à l'époque, avec des avertissements occupant 1/3 de la surface des paquets ou encore une interdiction des publicités liées au tabac.

Les gagnants du "Great Polish Smoke-Out" auprès du papa Jean-Paul II

"Ces dix dernières années, le tabac a perdu sa réputation d'être "cool", il y a eu un changement culturel en la matière" explique Mateusz Zatonski, qui travaille à la fondation "Promotion de la santé" et qui réalise actuellement un doctorat de santé publique à Londres. "Un symbole sur le plan publicitaire est le changement de slogans qu'on peut rencontrer. En 1990,  un des slogans était "je fume parce que j'aime ça" alors qu'aujourd'hui c’est ce même slogan qui s’applique au jogging : "je cours parce que j'aime ça". Une étude à la fin des années 80 montre que moins de la moitié des Polonais considèrent que fumer est dangereux alors que dix ans après ces derniers sont les plus grands défenseurs d'une législation antitabac en Europe.

 

Une législation qui a perdu de sa force

Actuellement, la législation polonaise antitabac n'est plus une des plus restrictives d'Europe. Il lui arrive même de revenir en arrière sur le sujet. Cela s'explique notamment par le très fort lobby du tabac dans le pays, la Pologne étant un producteur très important. Ainsi, même si la société polonaise tend à diminuer sa consommation, les hommes politiques continuent de travailler avec les producteurs de tabac. A titre d'exemple, l'interdiction de fumer dans les lieux publics, entrée en vigueur en 2010, qui inclut entre autre les arrêts de bus et les écoles, n'est pas une interdiction complète comme en France, puisque les bars et restaurants sont autorisés à dédier un espace disposant d'air conditionnée pour les fumeurs. Cependant, il est prouvé que cette législation a tout de même permis de diminuer de manière significative l'exposition au tabac dans les lieux publics. Plus inquiétant, la Pologne est parfois un frein, sur le plan européen, dans la lutte contre le tabagisme. Un exemple criant est sa position, il y a trois ans, relative à la directive européenne antitabac. L'Union Européenne décide alors d'interdire les « cigarettes slim » (fines) et les mentholées au motif qu’elles donnent l'impression trompeuse d'être moins nocives. Cependant, ce type de produits étant très populaire en Pologne (il représente plus de 30% du marché), cette dernière s'est opposée de manière virulente à la directive et réussit finalement à faire disparaître l'interdiction des cigarettes slim et à reporter à 2020 celle portant sur les mentholées. Alors qu'au Parlement européen, tous pays confondus, les députés de gauche votent pour, et la droite contre, la Pologne est le seul pays où la droite et la gauche votent contre. Il y a quelques années, la ministre de la Santé, Ewa Kopacz, s'était même opposée à une interdiction de fumer devant les bâtiments. Le gouvernement actuel s’est cependant engagé à mener une action d’envergure sur le sujet.

Les Polonais aujourd'hui, de grands fumeurs ?

A l'heure actuelle, bien loin de l'époque communiste, la Pologne se trouve dans la moyenne européenne en termes de tabagisme. En 2013, selon les chiffres de la fondation "Promotion Santé", 28% des hommes polonais sont des fumeurs quotidiens, contre 19% de femmes, des ratios qui ne cessent de se rapprocher. Selon Mateusz Zatonski, la différence de consommation entre les hommes et les femmes en Pologne "devrait continuer à diminuer dans les années à venir". Une enquête Eurobaromètre de 2014 indique une moyenne de 26% de fumeurs dans l'Union Européenne. En comparaison, la France figure parmi les mauvais élèves, avec 32%. Les Polonais ne fument pas non plus de la même manière s’ils se trouvent à la campagne (39% de fumeurs) ou dans des villes de plus de 500 000 habitants (11%).

Un autre facteur qui explique que le tabagisme ne progresse plus dans le pays est l'augmentation constante du prix du paquet de cigarettes depuis l'entrée de la Pologne dans l'Union Européenne, en 2004. Dans les prochaines années, les taxes devront ainsi représenter dans l'UE 65% du prix du paquet. Résultat, même si pour des standards français le paquet de cigarettes polonais peut paraître très bon marché (environ 4,50 euros en 2015), il est devenu beaucoup moins accessible qu'auparavant. En 1993, il coûte environ 50 centimes et en 2007, 2 euros. Même si cette augmentation va de pair avec la progression des salaires polonais, pour la première fois depuis 2007, l'accessibilité du paquet a reculé en 2015.

Une nouvelle forme de tabagisme, la cigarette électronique

L'e-cigarette, comme on l'appelle, a connu un grand boom en Pologne ces dernières années, particulièrement chez les jeunes (15-19 ans) où la proportion de ceux qui l'ont essayée passe de 16,8% en 2010 à 62% en 2014. Le pourcentage de ceux qui en consomment régulièrement passe lui de 5,5% à presque 30%, aux mêmes dates. Sa dangerosité chez les jeunes réside dans le fait que l'e-cigarette est souvent une première occasion pour eux de se familiariser avec le tabagisme, et d'en devenir dépendants. Pour Mateusz Zatonski : "Il y a quelques années, la cigarette électronique était très populaire, c'était une sorte de mode. Mais selon moi c'est fini, sa consommation n'augmente plus. Je trouve que la lutte antitabac doit se focaliser davantage sur la cigarette "normale", beaucoup plus dangereuse et addictive que l'e-cigarette."

Une lutte médicale efficace contre le tabagisme

La Pologne est très bien placée en Europe dans l'aide et l'accompagnement des personnes qui veulent arrêter de fumer, notamment grâce à la cytisine, un produit antitabac bon marché et très populaire. Développée durant l'époque communiste dans plusieurs pays d'Europe centrale et de l'Est, la cytisine y est ensuite abandonnée pour des raisons de standards européens. Seule la Pologne réussit à en garder la commercialisation. Elle devrait être disponible dans plusieurs autres pays dans les années à venir. Pour Mateusz Zatonski : "L'accès facile à ce type de produits pharmaceutique compense la législation antitabac moins sévère. Les consommateurs les moins réguliers ont réussi à s'en sortir. Maintenant, il reste à accompagner les plus dépendants. La prochaine étape c'est d'impliquer davantage le secteur médical."

Malgré cette lutte, et un tabagisme déclinant, fumer reste une des causes principales de mortalité dans le pays. En 2015, l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) place ainsi le cancer du poumon à la troisième place des causes de mortalité en Pologne. En comparaison, il est à la première place en France. On estime que chaque année, plus de 15 000 hommes et 5 000 femmes meurent d'un cancer lié au tabagisme.


Un grand merci à la fondation "Promocja Zdrowia" pour ses informations et documents, et notamment à Mateusz et Witold Zatoński .
Merci également au Ministère de la Santé polonais.

Crédits photos: Fondation "Promocja Zdrowia"

 

Constance H. (Lepetitjournal.com/Varsovie) - Mercredi 7 juin 2017

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