Varsovie

SOCIETE - La communauté musulmane en Pologne

 Le Ramadan ayant commencé il y a près d'une semaine, lepetitjournal.com/Varsovie a décidé de s'intéresser pour l'occasion à la communauté musulmane présente en Pologne. Qu’en est-il de son histoire et de son évolution ? Comment vit-elle en Pologne dans le contexte de la crise des réfugiés ? Enquête.

Qui sont les musulmans en Pologne ?

      Les Tatars, une présence musulmane historique en Pologne

L'islam est présent en Pologne de manière continue depuis le Moyen-Âge à travers la présence de la communauté des Tatars. Vers l'an 1000, “tatar” désigne un peuple turc nomadisant entre l'actuelle Mongolie et le Kazakhstan, arrivé en Pologne dès le 13ème siècle. Mercenaires, prisonniers de guerre, déserteurs ou réfugiés, les Tatars se voient octroyer terres et privilèges. Ils sont largement exonérés d'impôts et conservent leur liberté religieuse, la Constitution de 1791 leur garantit même une représentation au parlement polonais. En échange, ils doivent mettre leurs talents militaires au service des Grands-Ducs lituaniens puis de la couronne polonaise. Les Tatars vont progressivement délaisser le turc et adopter les langues slaves. Ces immigrés sont généralement des hommes, ils se marient avec des chrétiennes. Un certain nombre se convertit au christianisme tandis que d'autres éduquent leurs enfants dans la foi musulmane. Selon le recensement de 2011, il y aurait moins de 2000 Tatars en Pologne. Ils sont concentrés à l'extrême nord-est du pays, dans la voïvodie de Podlasie. Historiquement, les deux principaux villages tatars sont Bohoniki et Kruszyniany, près des frontières biélorusse et lituanienne. Mais les guerres, les pressions du régime communiste et plus récemment l'émigration des plus jeunes ont modifié cette géographie ; des communautés urbaines plus dynamiques vivent à Varsovie, Gdańsk, Białystok, et Gorzów Wielkopolski (au nord-ouest de la Pologne).

      Les musulmans en Pologne : 0,1% de la population

En plus de cette communauté d'origine s'ajoute aujourd'hui deux catégories. Tout d'abord les immigrés venus s'installer dans le pays dans les années 90, provenant en majorité des pays arabes. La plupart sont des étudiants attirés par le coût réduit des études et aidés par des accords existants entre les Etats membres du Pacte de Varsovie et les pays musulmans. Une fois diplômés, certains fondent une famille et restent en Pologne pour travailler ou y installer leurs propres commerces. En 2004, quand la Pologne intègre l'Union Européenne, une nouvelle immigration économique voit le jour, majoritairement dans les secteurs du commerce et de la restauration. Aux Tatars et immigrants s'ajoutent enfin les Polonais convertis à l'islam. On estime aujourd'hui qu'au total environ 40 000 musulmans vivent dans le pays dont 11 000 à Varsovie, constituant 0,1% de la population du pays. Il est cependant difficile d'obtenir des chiffres officiels, puisqu'il n'existe aucune statistique gouvernementale sur le sujet avant 2011, date à laquelle l'appartenance religieuse apparaît dans le recensement national. Cependant l'islam n'apparaît pas dans celui de 2011 conduit par le GUS, l'Office Central des Statistiques polonais. Aux côtés des catholiques, des indécis, des athéistes et des orthodoxes, la catégorie "autres religions" recouvre 1% de la population.

A l'heure actuelle, la Pologne compte une dizaine d'établissement religieux musulmans, et cinq à Varsovie (dont un projet est en cours). En 1992, la première mosquée ouvre à Varsovie dans le quartier de Wilanów , aux côtés d'un centre culturel islamique. Tous deux sont financés par la Ligue Islamique Mondiale (LIM), une ONG musulmane reconnue par les gouvernements européens comme une organisation gouvernementale internationale. Face à l'afflux de fidèles qui viennent parfois de très loin, les deux salles de prière sont bondées, et la tente qui est installée en extension ne suffit pas. La mosquée ne pouvant être agrandie sur le terrain actuel, une seconde mosquée est construite en 2010 à Blue City, près du centre-ville. D'une superficie de 1.000 m2 et sur deux niveaux, elle est financée par à un bienfaiteur saoudien. Sa construction ne fait pas l’unanimité à l'époque ; une manifestation est organisée pour empêcher son ouverture à l'appel de l'association Europa Przyszłości (“L’Europe du futur”), les manifestants accusant le bailleur de la mosquée, la Ligue musulmane de Pologne, d’être liée à l’organisation des Frères musulmans. La manifestation avait réuni entre 150 et 200 personnes, un chiffre très modeste comme le rappelle l'imam de la mosquée de Wilanów , Nezar Charif: "Dans ce groupe de 200 personnes, il y avait trois groupes : les personnes opposées à la mosquée, les personnes en faveur et celles venues seulement pour regarder. Peu de personnes se sont rendues finalement à l'appel d'opposition à la construction ". Actuellement, 400 à 500 personnes se rendent à la prière du vendredi à Wilanów et 700 à 800 à Blue City.

                                                 Salle de prière à la mosquée de Wilanów, Varsovie 

        La Pologne reste parmi les pays les plus homogènes sur le plan ethnique d'Europe

Contrairement à des pays tels que la France ou l'Allemagne qui ont des traditions d'immigration de pays musulmans, la Pologne ne s'est ouverte que tardivement à ces derniers et reste toujours un des pays les plus homogènes sur le plan ethnique en Europe. Ce qui explique que les Polonais sont moins habitués à la population musulmane, comme nous confie Nezar Charif, présent depuis plus de trente ans dans le pays : "Dans la rue, quand je me promène avec mon qamis (vêtement long porté traditionnellement par les hommes musulmans), personne ne me dérange mais on me regarde avec curiosité. Alors qu'en Allemagne ou en France c'est normal, les gens sont habitués." Pour Imen Houki Bounasri, chargée des affaires consulaires et de coopération de l'Ambassade de Tunisie à Varsovie : " Il n y a pas beaucoup de musulmans en Pologne ; il est donc compréhensible que les Polonais n'en aient pas une grande connaissance. Mais ils sont très curieux sur la culture tunisienne par exemple, ils veulent apprendre". Une curiosité que confirme Nezar Charif : "Les Polonais lisent beaucoup sur l'islam dans les médias, ils veulent démêler le vrai du faux et ils viennent nous voir pour cela ".

Des avis divergents sur la vision des musulmans en Pologne

Du côté des autorités musulmanes et des pays arabes représentés en Pologne, les avis sont unanimes : les conflits sont absents tant que chacun se respecte et s'accepte mutuellement, comme le rappelle Nezar Charif. Néanmoins, il précise : "Les incidents qui peuvent se produire sont occasionnels et constituent des exceptions. Notre rôle est d'enseigner aux gens à coexister en paix, pour se comprendre mutuellement." Une opinion partagée en grande partie par Imen Houki Bounasri: "Il existe toujours des exceptions bien sûr mais à l’heure actuelle, le mot le plus approprié pour désigner les relations entre Polonais et musulmans est « correct » et nous avons de très bonnes relations avec le gouvernement polonais".

      Des discours haineux en augmentation depuis la crise des réfugiés de 2014

Cependant, Mahmoud Kassem, coordinateur cultuel et éducatif du centre culturel islamique de Varsovie nous confie que peu de femmes se rendent à la prière du vendredi à la mosquée car elles ont peur de se promener en hijab dans la rue. Les études sur le sujet montrent quant à elles qu'une partie de la Pologne n'est pas si tolérante envers la communauté musulmane. Ainsi, dans le rapport européen sur l'islamophobie de 2016, sur dix pays qui se voient demander si l'« immigration des pays à majorité musulmane devrait être arrêtée », la Pologne arrive en tête avec 71% de réponses positives contre 60% en France ou 47% au Royaume-Uni. Le Centre de Recherche sur les préjugés de l'Université de Varsovie s'est intéressé à l'évolution des discours haineux touchant plusieurs communautés dont la musulmane, entre 2014 et 2016. Michał Bilewicz, professeur associé de psychologie et directeur du centre, explique l'intérêt d'une telle comparaison : « La période 2014-2016 correspond à la vague migratoire du Moyen-Orient qu'a connue l'Europe et qui est un sujet très chaud en Pologne. En 2015, pour les élections présidentielles et parlementaires, les partis de droite et d'extrême droite ont surfé sur ces thèmes, en déclarant qu'ils défendraient la Pologne contre cet afflux de migrants alors même que nous n’étions pas du tout affectés par ce phénomène. De plus, depuis ces dernières années, les hommes politiques présentent systématiquement les attentats en Europe comme des attaques islamistes avant même que cela ait été confirmé. ».

Le résultat de l'étude est sans appel; les messages de haine contre les musulmans ont fortement augmenté ces deux dernières années, c'est même la communauté qui connaît la plus grande augmentation. Ainsi, en 2014, un Polonais sur cinq dit entendre à la télé des propos anti-musulmans contre la moitié en 2016. Ces dernières années, à travers la thématique des réfugiés principalement, les musulmans sont devenus la communauté la plus touchée par des propos haineux dans la presse. Certaines unes de la période concernée sont en effet explicites : l'hebdomadaire libéral-conservateur Do rzeczy présente en couverture une foule de personnes et titre "Ce sont des envahisseurs, pas des réfugiés". Le bi-mensuel catholique et conservateur Polonia Christiana titre lui sommairement "Immigrants" avec l’image d'une personne encagoulée tenant dans les mains une dynamite.* Internet est le vecteur le plus important concernant les messages de haine envers cette communauté : en 2014, environ la moitié des Polonais en avaient rencontrés sur le net contre 80% en 2016! Selon les explications de Michał Bilewicz, depuis les années 70 la minorité la plus discriminée en Pologne était la communauté des Roms, et ce jusqu'en 2013, date à laquelle la communauté musulmane a atteint le même niveau.

      Des propos amalgamants dans la sphère politique

De tels discours sont à retrouver dans les déclarations de certains hommes politiques, comme nous l'explique Michał Bilewicz : "Aujourd'hui il y a beaucoup moins de tabous dans le langage politique, certains discours sont beaucoup plus extrêmes que ceux tenus par Marine Le Pen en France." L'immigration des pays du Moyen-Orient et la communauté musulmane en général sont régulièrement reliées aux attentats terroristes en Europe à l'instar de la récente déclaration du ministre de l’Intérieur polonais, Mariusz Błaszczak au micro de Polskie Radio: " Rappelons-nous les attaques terroristes, qui en principe, sont un fait dans la plupart des Etats de l’Union, à notre grand regret […] Rappelons aussi que ces Etats ont commencé avec relativement peu de communautés musulmanes, mais que celles-ci sont désormais très nombreuses partout en Europe". Ce genre de discours tenus dans les sphères médiatique et politique contribuent à brouiller la vision d’une partie des Polonais sur la communauté musulmane. C'est ce que montre un récent sondage Ipsos, "Périls de la Perception" qui indique que les Polonais pensent que les musulmans sont présents à hauteur de 7% dans le pays (l'équivalent de 2 millions de citoyens), contre 0,1% en vérité !

Ce type de considérations se retrouve exprimé en actes, à l'instar des heurts lors du Nouvel An de l'année dernière provoqués à Elk, une ville à l'est de la Pologne. A la suite du meurtre d'un jeune Polonais par le propriétaire d'un magasin de kebab, des émeutes ont été déclenchées dans la ville ainsi que dans le reste de la Pologne où plusieurs commerces tenus par des personnes aux origines étrangères ont été vandalisés et des agressions anti-musulmans ont été rapportées. La même nuit, un kebab appartenant à une famille indienne de Lublin a ainsi été recouvert de peintures et de messages incluant des références au groupe terroriste Etat Islamique. En 2016, le nombre de crimes haineux prenant à parti les musulmans a augmenté de près de la moitié par rapport à 2015, passant de 192 à 362. Michał Bilewicz, professeur attaché de psychologie nous confie que " Le personnel enseignant est confronté parfois à cette islamophobie. Récemment, une de mes collègues avait deux étudiants turcs absents à un cours, ce qu'ils ont justifié par un certificat d'hôpital mentionnant qu’ils s'étaient fait agresser et battre. Ce genre de choses arrive davantage en dehors des grandes villes, là où il y a moins d'éducation et une sorte de frustration envers Varsovie où plus d'opportunités économiques existent. Agir ainsi est une manière de l'évacuer."

 

Merci à toute l'équipe de la mosquée de Wilanów et du centre culturel islamique pour leur chaleureux accueil et leurs informations.
Merci également à Imen Houki Bounasri et Michał Bilewicz pour leurs témoignages.

*Vous pouvez retrouver ces couvertures dans le rapport européen sur l'islamophobie en Europe de 2016.

 

Constance H. (Lepetitjournal.com/Varsovie) - Lundi 5 juin 2017

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