STEREOTYPES - Comment redorer le blason de la Pologne ?

En cette année de présidence de l'UE, les Polonais prévoient près de 300 manifestations culturelles censées promouvoir leur pays dans l’Europe. C’est une initiative importante et une occasion unique car la Pologne est peu connue au-delà de ses frontières et même ses voisins proches la perçoivent à travers des stéréotypes, le plus souvent négatifs, qui s’étaient ancrés dans la conscience collective des habitants de l’UE. Est-il encore possible de renverser cette tendance, la Pologne fait-elle assez pour que son image change avantageusement dans l’esprit des gens, et spécialement de la jeune génération des Européens ? Lepetitjournal.com, en s’appuyant sur l’avis d’un grand spécialiste, fait le point sur ces questions épineuses. [archive 2011]

Des fourches sur un tas de foin
Le constat du professeur Adam Suchoński, historien, auteur du rapport sur l’image de la Pologne dans les manuels d’histoire du monde, réalisé pour le Ministère des affaires étrangères polonais, est pour le moins préoccupant. Dans un manuel allemand paru à Brunswick les auteurs présentent la Pologne comme un pays jadis "puissant en apparence, faible à l’intérieur, avec une tendance à l’anarchie", et ils se demandent si celle-ci ne serait pas un trait permanent. Dans une autre publication allemande de 2004, époque où la Pologne était encore candidate à l’accession, la photo de paysans tenant des fourches sur un tas de foin incarne le pays. Du côté français, Le monde contemporain de 1983 tente un autre raccourci : une manifestation de Solidarność, le général Jaruzelski proclamant l’état de guerre, Lech Wałęsa, le pape Jean-Paul II et les pèlerinages à Jasna Góra.

Ces manuels, systématiquement réédités pour la plupart, lus (ou au moins parcourus) par 60 millions de bacheliers européens pour lesquels ils constituent souvent la seule source de savoir historique, perpétuent l’image de la Pologne arriérée et ultra-catholique, martyre et victime de soulèvements nationaux ratés.

La mauvaise image de la Pologne
À qui la faute ? Selon le professeur Suchoński, ce sont les Polonais les principaux responsables. Tout d’abord, ni la classe politique, ni les historiens ne veulent participer aux travaux d’élaboration des manuels européens. Certes, la Pologne est signataire de la déclaration de Vienne de 1993 où elle s’est engagée, comme les autres pays membres, à encourager les publications dont le but serait non pas de diviser, mais rassembler et intégrer les nations européennes. Ce document important n’a même pas été traduit en polonais et il est donc resté lettre morte.

Ensuite, les Polonais se caractérisent par une propension quasi morbide à exposer et exalter les tragédies nationales tout en passant sous silence leurs victoires et réussites. L’insurrection de Varsovie, Katyń ou récemment Smoleńsk sont devenus les pierres angulaires de cette martyrologie polonaise moderne dans laquelle ce peuple pourtant oh combien méritant et courageux semble continuer à se complaire.

(Adam Mickiewicz,wikicommons)

Une conscience européenne à trois dimensions
Enfin, contrairement aux Italiens qui présentent leur culture comme l’essence de la culture européenne, aux Français qui affirment que l’histoire de la France constitue la synthèse de l’histoire de l’Europe, contrairement aux Allemands exposant la thèse que leur économie est le fondement de l’économie européenne, les Polonais n’ont pas trouvé de lien propre entre ces trois dimensions : régionale, nationale et européenne. Pourtant, en 1820 déjà Adam Mickiewicz, le grand poète polonais qui avait compris la nécessité de cette conscience historique tripartite, écrivait : "A tak, gdzie się obrócisz, z każdej wydasz stopy, żeś znad Niemna, żeś Polak, mieszkaniec Europy" (Ainsi, où tu te tourneras, tu montreras par ton comportement que tu viens des bords du Niemen, que tu es Polonais, habitant de l’Europe).

Apparemment, les Polonais firent la sourde oreille devant ce sage enseignement. Cependant, Adam Suchoński affirme qu’il n’est peut-être pas trop tard, et propose, en cette année de présidence, de promouvoir les pères polonais de l’Europe tombés dans l’oubli aussi bien dans leur propre pays qu’à l’étranger.

Les pères polonais de l’Europe
Il y a parmi eux Maciej de Miechów appelé Miechowita ; c’est lui le premier qui en 1517 employa le terme "européen". Il y a Wawrzyniec Grzymała-Goślicki qui vivait entre le XVIe et le XVIIe siècle, et qui était l’un des écrivains politiques les plus lus en Europe à cette époque. Il inventa le modèle du parlementaire idéal ; ses livres étaient publiés en France et en Italie. Wojciech Jastrzębowski élabora, en 1831, le projet de la constitution de la future Europe unie ; elle comptait 77 articles. Kajetan Józef Skrzetuski, quant à lui, proposa la création d’une ligue des nations européennes.

(Stefan Buszczyński, wikicommons)

Mais la personnalité à laquelle Adam Suchoński semble le plus attaché – et pour cause ! – c’est Stefan Buszczyński, auteur du livre "Upadek Europy " ("La chute de l’Europe") paru en 1867. Si l’Europe n’était pas capable de créer l’union des nations souveraines, elle serait bientôt gouvernée par les Américains ou les Chinois, prédisait-il dans son ouvrage. Il alla jusqu’à doter cette Europe unifiée d’un parlement, et il choisit le siège de celui-ci avec précaution : pas en France car trop loin à l’ouest, pas en Allemagne dont l’image était ternie par la guerre, mais entre les deux : à Bruxelles. Il avait même pressenti l’excès bureaucratique dans le Parlement européen !

Ce personnage haut en couleurs, grand esprit et grand patriote de surcroît, connaissait Napoléon III et Victor Hugo qui s’intéressaient de près à ses idées, tellement en avance pour son époque. Si le nom de ce Polonais qui, à lui seul, incarne la conscience historique européenne, ne sort pas de l’ombre en cette année où son pays se retrouve à la tête de l’union des nations souveraines chère à son cœur, les Polonais perdront une occasion inespérée de redorer leur blason tombé en désuétude.

Anna Kryst (www.lepetitjournal.com/ varsovie.html) jeudi 29 septembre 2011

Ce texte s’est largement inspiré de l’interview de Beata Łabutin avec Adam Suchoński parue dans Gazeta Wyborcza le 18 août 2011.




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