POGROM - Jedwabne, responsabilité et mémoire collectives

 

Il y a 71 ans, les catholiques de Jedwabne massacrèrent leurs voisins juifs. Ce drame est aujourd'hui la tache la plus sombre sur la conscience nationale polonaise. Lepetitjournal.com revient sur ce pogrom commis dans un bourg au nord-est du pays. [archive 2011]

(Enfants juifs et leurs institutrices, Jedwabne 1938, et synagogue détruite dans un accident en 1913 photos wikicommons)

A l'aube du 10 juillet 1941, des habitants catholiques de Jedwabne et des environs, emmenés par le maire et le conseil municipal, lancent une opération concertée contre les juifs du village. Ils les expulsent de leurs maisons et les rassemblent sur la place centrale. Munis de haches, de gourdins, de barres de fer... ils commencent à lapider, noyer, poignarder, ou égorger leurs voisins. Femmes, vieillards et nouveaux-nés inclus. Ils enflamment des barbes, coupent des langues, arrachent des yeux. Huit policiers allemands assistent à ces exactions.

Un groupe d'une cinquantaine de juifs est forcé de détruire une statue de Lénine avant d’en porter les morceaux à travers la ville en chantant des chants soviétiques. Le rabbin est obligé de conduire ce défilé jusqu’à une grange dans laquelle le groupe est brûlé vif. Pour cacher leurs cris, les musiciens du village entament une marche joyeuse. Plus tard dans la soirée, des malades et des enfants, découverts dans les maisons abandonnées, seront embrochés à coups de fourche et jetés à leur tour dans le feu. Les maisons juives seront toutes pillées puis occupées par les voisins catholiques. Même leur cimetière est labouré.

Cette communauté juive s'était installée à Jedwabne vers la fin du 18e siècle. Ils ont rapidement formé près de 80% de la population de ce petit village. Et si, avant la première guerre mondiale, beaucoup eurent la bonne idée de fuir vers les Etats-Unis la domination russe et ses pogroms, les juifs représentaient encore près de la moitié de Jedwabne avant leur éradication le 10 juillet 41.

Aux racines du mal
L’antisémitisme est bien sûr une des causes majeures du massacre. Ses causes historiques se trouvent dans les rivalités économiques, plus que religieuses, entre ces deux communautés. La convoitise des biens juifs est un facteur important. La haine est aussi entretenue par la propagande nazie accusant les juifs de tous les maux. Le massacre survient d'ailleurs moins de quinze jours après l’arrivée des Allemands dans une région qui était sous occupation soviétique depuis septembre 1939.

Parallèlement cette flambée de haine s'est nourrie de la collaboration active de certains juifs avec les communistes. Après des années d’antisémitisme polonais, les envahisseurs soviétiques avaient été accueillis en libérateurs par une partie de cette communauté. D'ailleurs une terrible vague de pogroms traverse tous les territoires occupés par les Soviétiques après 1939 et occupés ensuite par les nazis (Lituanie, Ukraine, Roumanie...).

Les massacres commis par les Russes contre les élites polonaises (policiers, juges, notables) ont également laissé un vide de pouvoir et d'autorité morale. En outre, le climat de violence et d'impunité qui prévalait dans la région à cette époque, a certainement fini de “libérer” les pulsions refoulées. Enfin comme partout, les violences ethniques ou religieuses sont d'abord déclenchées par l'instrumentalisation des haines communautaires. Dans le cas de Jedwabne, les leaders auraient été quatre anciens collaborateurs du NKVD soviétique cherchant à prouver leur nouvelle loyauté envers les nazis.

Ce pogrom n'est pas un cas isolé. Au total, le Centre de recherche polonais sur l'Holocauste estime que 15.000 juifs furent tués par leurs voisins polonais durant la guerre (et environ 1.500 après).

L'omerta
Après la guerre, en 1949, le pouvoir communiste organise un procès sommaire. Une douzaine de Polonais sont condamnés pour "complicité" et un monument érigé sur les lieux du drame attribue le crime "à la Gestapo et à la gendarmerie hitlériennes". Puis l’affaire est oubliée.

La participation de Polonais à certains pogroms était pourtant connue mais l'information restait dans les cercles universitaires, parfois relayée dans la presse clandestine. Il a fallu que le verrou communiste saute, que les archives s'ouvrent, pour que le débat devienne public.

Lui-même d'origine juive, Adam Michnik, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza confessait après coup sa cécité : "Voici quelle est ma culpabilité : à cause d’une faculté de représentation défaillante, à cause des tromperies de l’époque, par opportunisme et par paresse intellectuelle, je n’ai pas posé certaines questions."

La réouverture d'une enquête controversée
Il faut attendre la fin du 20ième siècle pour les documentaires d'Agnieszka Arnold, Où est mon frère aîné, Caïn? et Les voisins, suivis par une étude historique détaillée des faits menée par l'historien Jan T. Gross, établissent qu'il s'agit d'un pogrom. Le livre de Gross suscite, sans surprises, une énorme controverse en Pologne. De nombreux politiciens, intellectuels et historiens mettant en cause ses conclusions (notamment sur son bilan de 1.600 morts et la non participation des troupes allemandes dans le massacre).

Si Rzeczpospolita enquête et confirme les conclusions de l'ouvrage, les premières réactions de la majorité des médias polonais sont négatives. Même Gazeta Wyborcza pourtant peu suspect de nationalisme n'y croit pas et publie une critique hostile à l'ouvrage, qu'il juge biaisé.

L'Institut polonais de la mémoire nationale, fraîchement créé, est alors chargé d'ouvrir une enquête criminelle sur la vague de pogroms de l'été 1941. 111 témoins directs du massacre sont interrogés. Ses conclusions : les Polonais ont joué un rôle décisif dans le pogrom de Jedwabne. Selon l'IPN plus de quarante d'entre eux auraient assassiné près de 400 juifs devant le reste de la population passive et avec l'autorisation des autorités allemandes.

A noter que la confirmation du nombre exact de victimes a été rendue impossible par l'opposition des autorités juives à l'exhumation des corps (pour des raisons religieuses). L'enquête est finalement close en 2003 : à part ceux déjà condamnés en 1950, les responsables ne sont plus en vie.

Une responsabilité collective ?
La controverse atteint son paroxysme en 2001 pour le 60e anniversaire du pogrom. Le président Kwaśniewski demande alors pardon au nom du peuple polonais à l'ambassadeur d'Israël en Pologne. Ce geste suscite de nombreuses réactions. Beaucoup ne se sentent aucunement responsable de faits commis par une minorité. Certains milieux nationalistes polonais continuent de supporter la version de la responsabilité allemande dans ce massacre.

Même la réaction de l'Eglise est pour le moins ambivalente. Si les plus hautes autorités catholiques de Pologne prennent leur responsabilité, les révélations sont très mal acceptées au niveau local. En 2001, l'évêque de Łomza, dont dépend le village déclare que les juifs veulent "faire de l’argent" avec cette histoire. Le prêtre de Jedwabne constitue lui un comité de défense de la renommée de la ville, qui refuse la vérité sur le crime de 1941, forgée, selon lui, par des juifs anti-polonais.

(Le mémorial de Jedwabne n'évoquant pas la responsabilité polonaise, Wikicommons)

La mémoire nationale en question
Comment une nation dont le ciment est la victimisation pouvait-elle avoir eu en son sein des bourreaux ? Depuis le 18e siècle les Polonais se perçoivent comme les victimes innocentes de leurs puissants voisins. Les révélations sur le pogrom de Jedwabne remettent en cause les fondements du narratif national. Alors Premier ministre, Jerzy Buzek déclarait pourtant : “Si nous avons le droit d’être fiers des Polonais qui ont sauvé des juifs au risque de leur vie, nous devons aussi reconnaître la culpabilité de ceux qui ont pris part à ces assassinats". Mais la honte est un sentiment plus difficilement partagé que la fierté...

D'ailleurs pour beaucoup de Polonais, l’heure est encore à la concurrence des mémoires : la presse étrangère parlerait trop des victimes juives de la Seconde Guerre mondiale en Pologne et pas assez des souffrances des non-juifs, persécutés par les nazis et par les communistes. Les 3 millions de juifs assassinés par les nazis en Allemagne occulteraient même "leurs" 3 millions de morts “polonais” (comprendre catholiques).

(les 100 mensonges de J.T. Gross dans son livre les Voisins par son principal "adversaire" Jerzy Robert Nowak)

Le tabou
Sept Juifs ont réussi à s'échapper de Jedwabne. Ils ont été cachés durant toute la guerre par Aleksander Wyrzykowski et sa femme Antonina, au péril de leur vie. Elle déclarait avant la polémique : "Ça me faisait plaisir de sauver la vie aux Juifs. Mais les gens voient ça de travers. Vous savez vous-mêmes où on vit, alors dites-moi, combien il y a de gens à qui ça plairait que j’ai gardé des Juifs ? Un sur dix, et je dois compter large. Il faut se dire honnêtement que si on a un juif pour ami, on a les Polonais pour ennemis". Elle n'ose pas d'ailleurs “avouer” son héroïsme. Elle a reçu la médaille de Juste parmi les nations pour cela. Mais sa propre fille l’a jetée à la poubelle.

Ici, les cérémonies commémoratives ne suscitent que malaise et colère. Jedwabne se serait bien passée de cette publicité. La grande majorité des habitants boycottent encore les célébrations. Le curé de la paroisse faisait même sonner les cloches en signe de protestation. Le maire qui avait donné son accord pour ériger un nouveau monument a dû émigrer aux États-Unis devant l'animosité grandissante de ses administrés.

Suite à l'enquête et aux publications qui ont mis la ville de Jedwabne sous les projecteurs, la vie de ses habitants est devenue très pénible. Les descendants des bourreaux, mais aussi des innocents se retrouvent stigmatisés. Ils ne parlent plus à tous les journalistes cherchant des signes d'antisémitisme ou de repentance. Comme l’expliquait l’un des habitants de Jedwabne : "Est-ce que le passé nous intéresse, quand il y a 40% de chômeurs dans notre ville, de la pauvreté et de l’alcoolisme comme peut-être nulle part ailleurs ?"

CQ (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) dimanche 10 juillet 2011

Cette année (2011)
Le gros bourg de 2.000 habitants à accueilli dimanche le président Komorowski qui a de nouveau demandé pardon au nom de la Pologne. L'évêque Mieczysław Cisło a lui été le premier haut responsable religieux polonais à assister aux cérémonies. Le pays s'y est mis tard, mais continue de remplir son devoir de mémoire face à son passé juif. Pour le Vice président de l'Assemblée américaine des survivants de l'Holocauste et de leur descendants “ces cérémonies aujourd'hui à Jedwabne sont une étape bienvenue et importante dans la confrontation des Polonais avec la vérité". Mais il remarque très justement que l'absence du nouveau maire de Jedwabne “montre par contre qu'il reste encore beaucoup de choses à apprendre et enseigner”.

Pour en savoir plus :
- Nos articles sur Le sauvetage des Juifs en France et en Pologne, sur l'immigration des Juifs polonais en France et sur le dernier livre polémique de J.T. Gross
Moisson d'or pour les "pilleurs" de fosses communes
- Une émission de France Culture sur Jedwabne

- Anna Bikont Le Crime et le Silence Traduit du polonais par Anna Hurwic. Denoël, 508 p
- La fin de l'innocence. La Pologne face à son passé juif,
Par Jean-Yves Potel. Autrement, 284 p

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