JE T'AIME MOI NON PLUS (2nde partie) - La Pologne aux yeux des Français

 

Depuis la chute du rideau de fer, la Pologne n’est plus une inconnue pour les Français. Pourtant les stéréotypes paraissent toujours marquer les consciences. [archive 2011]

Tandis que le Polonais, en découvrant la France, allait d’espoir en déception avec une ardeur toujours renouvelée ce qui lui valut une réputation de fidélité à toute épreuve, le Français, au cours de l’histoire, regardait la Pologne comme une contrée exotique, lointaine et improbable. Malgré quelques grands moments de prise de conscience, et le rapprochement des deux pays sur l’arène internationale, le poids des stéréotypes et des clichés joue toujours à cet égard un rôle important.

La reine des neiges
Après la mort du dernier roi de la dynastie des Jagellon, Henri de Valois, frère du roi de France, se voit offrir le trône polonais. Quand, 5 mois plus tard, il s’enfuit de Pologne pour monter sur le trône français vacant, ses bardes se lamentent sur le rude climat polonais : "Adieu Pologne, adieu, plaines désertes / Toujours de neige et de glaces couvertes [...]".
Ils n’épargnent pas non plus les Polonais eux-mêmes : "Barbare peuple, arrogant et volage, / Vanteur, causeur, n’ayant rien que langage, / Qui, jour et nuit, dans un poisle enfermé, / Pour tout plaisir se joue avec un verre, / Ronfle à table ou s’endort sur la terre / Puis comme un Mars veut être renommé".

C’est sur des pamphlets de ce genre, mais aussi sur des éloges de circonstance (comme par exemple la littérature panégirique produite à l’occasion de l’entrée à Paris de la grande légation polonaise venue, en 1573, escorter le nouveau roi jusqu’à Cracovie), que se fondent, dans l’imaginaire collectif des Français, les premières images souvent contradictoires de la Pologne, pays de neiges éternelles et de mœurs barbares où les femmes sont belles et où les hommes boivent comme des trous.

"Soûl comme un Polonais"
Voilà en effet une expression française fortement péjorative qui, quel que soit son bien-fondé, reposerait sur un malentendu. Pendant la campagne espagnole de Napoléon, près du col de Somosierra, l’empereur fit appel aux chevau-légers polonais dont l’attaque fut décisive. D’où la phrase célèbre de Napoléon apostrophant les officiers français jaloux et accusant les Polonais d’être ivres: "Messieurs, soyez soûls... mais soûls comme des Polonais !" Et, pour rester dans le domaine de l’ivresse, la vodka polonaise Wyborowa a beau être devenue française après le rachat des entreprises Polmos par Pernod-Ricard, la Pologne a toujours pour un Français le goût de la vodka.

(Marie-Curie Wikicommons)

"Respect aux dames, honneur aux Polonais"
Un autre mythe fortement ancré dans les esprits mais glorieux celui-là, c’est l’image du héros polonais animé, comme disait Benjamin Constant, "par l’amour de la liberté, toujours malheureux mais que rien ne décourage et ne peut détruire". Lorsqu’en 1831, après le soulèvement réprimé contre la Russie, quelque 5.000 Polonais franchissent la frontière pour former plus tard ce qu’on appellera la Grande émigration, ils seront accueillis avec de multiples marques de sympathie et de solidarité. À cette époque "toute la France était polonaise" si l’on en croit La Fayette s’exprimant ainsi à la Chambre des députés. Gérard de Nerval rapporte qu’à l’entrée de nombreux cabarets de Paris on pouvait lire une pancarte "Respect aux dames, honneur aux Polonais".

Cette image du Polonais courageux et brave, toujours prêt à se battre pour une cause qui semble perdue d’avance, a été ranimée dans les années 80 du XXe siècle par les combats de Solidarność ayant soulevé en France un immense élan d’intérêt et d’admiration. Depuis la grève au chantier naval de Gdańsk jusqu’à la "révolution autolimitée" de 1989, l’aide des syndicats français, l’engagement des intellectuels et des personnalités publiques dont le couple des comédiens Yves Montand et Simone Signoret, mais aussi l’aide de gens ordinaires, ne se sont jamais démentis.

(Jean Paul II et Lech Walesa en 1981, wikicommons -Robert Brooks)

Le pape, ce Polonais
Mais il y a aussi cette image de la Pologne catholique qui ne cesse d’agacer les Français chérissant le principe de séparation de l’Église et de l’État. La participation des trois plus hauts représentants de l’Etat polonais, dont le président Aleksander Kwaśniewski, au Grand Jubilé de Rome en 2000, suscite l’incompréhension. Et la position du pape Jean-Paul II approuvée par les Polonais qui en 2004, accuse la France en plein débat sur le voile islamique de "mettre en péril le respect effectif de la liberté de religion", irrite. Du révolutionnaire invétéré, le Polonais redevient, dans l’imaginaire collectif, le gardien du passé, et cette image est doublement renforcée - c’est le cas de le dire ! - par l’apparition sur la scène politique des frères jumeaux Kaczyński, représentants d’une droite ultra-catholique et euro-scéptique.

Une image floue
Tous ces clichés, et bien d’autres encore, coexistent en formant une image à multiples facettes, un peu floue à force de superpositions incessantes. Ainsi, la Pologne est cette belle Polonaise aux traits à demi effacés de Maria Walewska, la maîtresse de Napoléon, mais affublée d’une moustache à la Wałęsa. Elle porte le chignon grisonnant de Marie Curie-Skłodowska et la robe grise de Cendrillon communiste. Elle montre le beau visage slave de Jean-Paul II en même temps que celui du plombier polonais – ils se ressemblent !, en tenant d’une main une épée, de l’autre un verre de vodka.

Cette liste des stéréotypes sur la Pologne est loin d’être exhaustive. La Pologne antisémite ? La Pologne ubuesque, ce pays de "nulle part" comme écrivait Alfred Jarry ? Ou, au contraire, ce pays "de partout" comme le soutient, après le philosophe Michel Foucault, le journaliste Bernard Gueta pour qui "autrefois triste, laide et grise, défigurée par les horreurs de l’occupation nazie et certainement pas égayée par le communisme, la Pologne ressemble désormais à n’importe quel autre pays européen".

Et vous, quel visage lui donnez-vous ? Votre avis aidera peut-être à établir le portrait-robot de cette chimère insaisissable.

Anna Kryst (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) lundi 18 avril 2011

Pour en savoir plus : Kaleidoscope franco-polonais, sous la direction de Bronisław Geremek et Marcin Frybes, 2004, éditions Noir sur Blanc.

Et ne manquez pas notre article : JE T'AIME MOI NON PLUS (1ère partie) – Francophiles les Polonais ?

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