LE PAPIER TOILETTE – Symbole de l'absurdité du système communiste

(article publié le 13 avril 2011)

Objet de toutes les convoitises, les précieuses feuilles grisâtres incarnent la précarité matérielle de la République Populaire de Pologne.

Dans son pamphlet Civilisation du communisme, Leopold Tyrmand écrivait : "Pourquoi les pays communistes, capables de construire des sites nucléaires et des vaisseaux spatiaux, ne sont pas en mesure de produire du papier toilette en quantité suffisante pour leurs citoyens, reste un mystère face auquel les esprits les plus audacieux et costauds ont dû jeter l’éponge". En effet, l’un des insondables mystères de l’époque communiste consistait en l’absence dans le commerce officiel de produits pourtant indispensables de la vie courante.

L’aspect du produit de l’époque contraste avec les rouleaux moelleux, imprimés et parfumés aujourd'hui à la mode : de couleur grise indéfinie, à peine moins râpeux que le papier de verre, et sans feuillets prédécoupés, il laissait une sensation désagréable au toucher et à la vue. Il faut dire que les aspects esthétiques étaient le dernier des soucis des utilisateurs potentiels.

Chose assez rare, la nomenklatura ou les classes travaillistes, tous se trouvaient égaux devant la pénurie. Secrétaire du parti haut gradé ou simple ouvrier, il fallait souvent faire preuve de patience, de diligence, de débrouillardise pour s’en procurer.

Contrairement à ce qu’écrivait Tyrmand, les voisins de la Pologne comme la Tchécoslovaquie ou l’Allemagne de l’Est, soumis pourtant au même régime, ne semblaient pas souffrir au même degré du déficit dans le domaine. La preuve que le bloc communiste était loin d’être un monolithe.

La quête du Graal
Solidaires dans l'adversité, les Polonais partageaient volontiers leurs bons tuyaux, mais il fallait faire vite pour arriver à l’endroit indiqué avant l’épuisement des stocks.  Le moyen le plus efficace de trouver le précieux sésame consistait en fait à arpenter aléatoirement la ville à la recherche de passants décorés de guirlandes de rouleaux de papier. Il s’agissait par la suite de les interroger sur la rue et le quartier où ils ont trouvé leur bonheur. "Guirlande", "collier", ou "rosaire" : le chanceux rentrait chez lui en arborant ses trophées de chasse avec moins de honte que de fierté.

De la même façon, il fallait faire preuve de réflexe en voyant se former une queue instantanée devant des magasins de fournitures de bureau ou encore des kiosques. Il y avait de grandes chances que ce soit pour du papier toilette. Et quand bien même ce n’était pas ça, c’était à tous les coups un autre bien rarissime, on y trouvait donc toujours son compte.

Une source aussi sûre qu’inattendue de papier toilette : les points de collecte de papier à recycler. Pour 10 kg de papier apporté, on avait droit à un rouleau de matière grise. C’était une forme de troc, échange qui se substituait avec succès au commerce traditionnel. Il arrivait même qu’on soit récompensé par du papier toilette pour des succès professionnels exceptionnels, ou encore sous forme de bonus de fin d’année. Dans Nie lubię poniedziałku (Je n'aime pas les lundis), une femme offre une couronne de papier toilette à un officier de la militsiya, la police civile de la PRL, pour le remercier ne pas lui avoir donné de contravention (à la 6ième minute de cet extrait).

Dans ce contexte de pénurie, l’emploi de Dame pipi bénéficiait d'un pouvoir sans commune mesure dans aucun autre pays ou système. Avec un sentiment de supériorité justifié, elle distribuait parcimonieusement son papier toilette même dans des établissements "prestigieux". Les rations étaient ridiculement "économiques" et pour obtenir plusieurs feuilles il fallait payer un supplément. La discrétion, vous l’aurez compris, n’était donc pas de mise… La présentation laissait également à désirer : les morceaux prédécoupés étaient soit disposés sur la table à l’entrée, soit enfilés sur un clou planté dans le mur. D’ailleurs soudoyer une dame pipi qui revendait à prix fort cette matière de première nécessité faisait aussi partie des pratiques courantes.

La réalité diminuée
Comme le remarque le professeur Glowinski, linguiste, le paradoxe du terme "produit déficitaire" réside dans le fait qu’à l’origine, il désigne un produit dont la production ne rapporte pas. Dans la Pologne communiste, le terme a pris l’habitude de designer un produit convoité et recherché par tous, mais généralement introuvable.

Le manque de papier toilette s’inscrivait dans un problème beaucoup plus large. En effet, le déficit touchait le papier sous toutes ses formes. Ainsi, les ramettes de papier étaient distribuées au compte-gouttes (et sur présentation de justificatif) aux "ayants droit" de toutes sortes comme des journalistes, des écrivains, des universitaires, des éditeurs…

On faisait des économies de bouts de chandelle en serrant les lignes dans les cahiers d’école et en supprimant des cases sur des formulaires. Une commission spéciale auprès du Comité de Normalisation était même chargée d'inventer de nouveaux moyens d’économiser du papier.

Dans l’économie centralisée, la quantité de toute production – y compris du papier toilette – était décidée au plus haut niveau par le Plan. Et si la réalité ne collait pas au Plan, c’était tant pis pour la réalité. En 1956, une étude "scientifique" démontra qu’un Polonais moyen utilisait (seulement) 7 rouleaux de papier toilette par an. On se mit alors à le vendre par "colliers" de 8 rouleaux.

Le papier toilette comme arme politique
Avec leur sens de l’humour à toute épreuve, les Polonais s’évertuaient à tourner la situation en dérision : Qu’est-ce que porter un déficit dans un déficit ? Porter un morceau de jambon enroulé dans du papier toilette. Ou encore : Le papier toilette est absent des magasins car il se trouve dans les saucisses (la viande étant elle-même une denrée déficitaire). Il faut dire que l’absurde des blagues n’avait rien à envier aux explications officielles.

Par ailleurs, les mouvements d’opposition tels que l’Alternative Orange dans les années 80, avaient souvent recours aux produits déficitaires (dont le papier toilette, symbole du déficit par excellence) pour leurs happenings. Ainsi à Wrocław, décorés de rouleaux de papier toilette, ils défiaient les services d’ordre en distribuant des tracts sur lesquels on pouvait lire : "Qui a peur du papier toilette ? Est-ce qu’il est possible de renforcer le socialisme avec du papier toilette ? Le papier toilette est-il l’allié ou l’ennemi de la révolution internationale ?".

Face à de telles formes de combat idéologique, le pouvoir en place se sentait soudain assez démuni. D’après Waldemar Fydrych, le fondateur et principal activiste du mouvement de l’Alternative Orange, rien de tel pour ridiculiser le pouvoir et démasquer l’absurdité du système que de se faire arrêter pour possession de papier toilette.

Beaucoup d’eau a coulé dans les chasses d'eau depuis ces temps-là, cependant on peut voir qu’une certaine nostalgie de cette période est toujours présente dans la société polonaise. Ainsi, les rares rouleaux de papier toilette de l’époque sont inévitablement présents dans toutes les expositions sur la vie quotidienne dans la République Populaire de Pologne, et ils se trouvent aussi en vente sur des sites de ventes aux enchères comme Allegro.

Anna Riondet (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) mercredi 13 avril 2011

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