PRESERVATIF - Juliusz Fromm et la grande histoire du petit morceau de latex polonais

(article publié le 15 mars 2011)

En boyaux, en os ou en bois : les hommes déploient depuis des millénaires des trésors d'imagination pour bricoler leurs outils contraceptifs. Mais, qui l'eût cru, le véritable inventeur de notre préservatif moderne est polonais. Célébré en mars dans sa ville natale, son anniversaire n'intéresse qu'une poignée de ses concitoyens. La success story et la fin tragique de Juliusz Fromm méritent pourtant beaucoup mieux.


"Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d'honneur à l'esprit humain."

Voltaire (1734)

(Casanova à gauche et un ami testant l'étanchéité de leurs préservatifs en peau, wikicommons)

Un peu d’histoire…
Les premiers « préservatifs » remonteraient aux Egyptiens. Il n’est pas clair si leur finalité était le contrôle des naissances ou la protection contre les maladies vénériennes. Par contre, à en juger par les rares illustrations qui nous sont arrivées, les capuchons en cuir, coton, argent ou en coquille d’escargot (l’invention humaine n’a décidément pas de limites !) jouaient indéniablement un rôle esthétique.

Les anciens Grecs et Romains optent pour des protections masculines en intestins et vessies d’animaux (cochons, moutons, chèvres…). En Chine ou au Japon - on a recours à des matériaux plus raffinés comme le papier de soie ou… les écailles de tortue. Souvent rigides, dans la riche ars amandi orientale, ils auraient servi autant de protections que de sex-toys.

La propagation de la syphilis, possiblement arrivée en Europe avec les marins de Christophe Colomb, leur donne une nouvelle légitimité. La maladie fait des ravages, jusqu’au jour où un anatomiste italien au nom bien sonnant de Fallopius, teste sur 1.000 hommes un sachet en lin imbibé de sels inorganiques. Le procédé s’avère très efficace.

Le préservatif, jusqu'alors artisanal, rentre dans l'ère industrielle grâce à Mr Goodyear (oui, oui – celui-là même dont le nom figure sur vos pneus). En 1880 il fabrique un prototype en caoutchouc volcanisé. Lavable après usage, il est garanti cinq ans ! Bien que l'objet fasse 2mm d’épaisseur et soit muni d’une vulgaire soudure sur le côté, il commence à ressembler au préservatif moderne.

C'est finalement un Polonais aujourd'hui inconnu qui apporte la dernière touche à ce monument de l'inventivité humaine.

Ironie de l’histoire
La très conservatrice Pologne est le dernier pays à venir à l’esprit lorsqu’on parle de contraception. Et pourtant, le père - osons le mot - du préservatif sans soudure en latex vient de la petite ville de Konin au cœur de l'actuelle Pologne. Juif, né dans la culture polonaise au sein de l’empire russe, ayant fait fortune en Allemagne avant de mourir en exil en Angleterre – voilà une biographie peu commune.

Juliusz Fromm (de son vrai nom Israel From), chimiste et entrepreneur, est né le 4 mars 1883 à Konin, une ville connue pour une importante minorité juive. A l’âge de 10 ans, il déménage avec sa famille à Berlin. Âgé de 15 ans, après la mort prématurée de ses parents, il roule puis revend des cigarettes au détail pour nourrir ses 6 frères et sœurs. Il réussit pourtant à assister à des cours du soir en chimie.

En Allemagne notamment, l'usage du préservatif se normalise lentement. Celui-ci est encore surtout fait en peau de bête traitée. Fromm remarque que si la demande existe, l'offre n'est pas satisfaisante. La grossesse non planifiée de sa compagne et le mariage qui s’ensuit l'ont peut-être aussi inspiré.

1912, la naissance du préservatif moderne
Comme Goodyear, il décide d'utiliser du latex mais pour l'amincir, il le liquéfie en le mélangeant avec de l'essence, et y trempe des formes phalliques. Il ne reste plus qu'à les enrouler. A partir de 1914, Fromm développe sa production dans son Fromm Act Gummiwerke Company Ltd et rencontre un franc succès. En fournissant notamment l’armée allemande lors de la 1ère guerre mondiale. Son slogan est vendeur : La concurrence crève.

Le Polonais dépose son brevet en 1916 et commence la production de masse. Dès 1919, il en produit 150.000 par jour. Il ouvre des locaux au Danemark, au Royaume-Uni, en Hollande et en Pologne, mais c'est en Allemagne que le succès reste le plus grand. La première guerre mondiale y a entraîné une petite révolution sexuelle. Les maladies vénériennes se répandent. Les évêques ont beau fustiger toute forme de contrôle des naissances, il y vend 50 millions d'unités par an. Les premiers distributeurs font leur apparition en Allemagne puis en Pologne. « Fromm » devient synonyme de préservatif.

Une triste fin
L’arrivée au pouvoir de Hitler met fin à la prospérité de Fromm Act. En 1938 il est contraint de brader sa société à la belle-mère d'Hermann Göring et en 1939 il fuit en Angleterre. Il perd aussi trois de ses frères et sœurs à Auschwitz et 4 jours après la capitulation des nazis il meurt d'une crise cardiaque, sans doute liée à l'excitation du retour.
Après la guerre, Herbert, le fils de Juliusz, doit payer le prix fort (174.000 marks) à un cousin de Göring pour racheter le droit d'utiliser son propre nom. Les préservatifs Fromm ont depuis été rebaptisés "Billy Boy", se vendent sous la marque Mapa et dominent le marché allemand.

Commémoration ou provocation ?
Le 4 mars 2011, le jour de son 128ième anniversaire, une partie des habitants de Konin organisent un happening à la mémoire de leur illustre concitoyen. On habille pour l'occasion une fontaine du centre ville d’un préservatif géant. Au grand dam des autorités municipales qui ne voient pas d’un bon œil ce genre de promotion, jugée indécente pour la ville. Pour le maire de la ville, l’association de Konin au préservatif se révèle infiniment moins honorable que celle, plus traditionnelle, au bassin houiller. Question de goût. La population, quant à elle, accueille l’événement plutôt avec sympathie. Les organisateurs se défendent d'ailleurs de toute promotion de la contraception et déclarent simplement vouloir honorer leur concitoyen.

Nul n'est prophète en son pays
Sur wikipedia.pl, la « page » consacrée à l'inventeur polonais contient moins d'une ligne de texte. Plus que ses origines juives, ou ses années passées en Allemagne, c'est le tabou entourant la contraception qui a empêché Fromm de rentrer au panthéon des grands scientifiques ou entrepreneurs polonais.

Bien qu’il soit le moyen de contraception le plus répandu en Pologne, le préservatif ne fait toujours pas l’unanimité au pays de Jean-Paul II. Il reste associé à quelque chose de honteux et condamné par l’église catholique. Le message du Vatican est clair : la sexualité, pour ne pas être pervertie, doit rester ouverte à la possibilité de la fécondité. Pas de méthodes artificielles de régulation des naissances donc.

Cette intransigeance avait nourri de nombreuses controverses contre Jean-Paul II et son successeur. En mars 2009, Benoît XVI avait notamment soulevé une immense polémique en déclarant, lors d'un voyage en Afrique, que l'utilisation du préservatif "aggravait" le problème du sida. En novembre dernier Benoit XVI a néanmoins nuancé son discours en admettant (de façon non officielle) l'utilisation du préservatif «dans certains cas», et notamment contre les risques de contamination du VIH.

AR (www.lepetitjournal.com) mardi 15 mars 2011

(Photo d'un préservatif déroulé, Wikicommons)


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