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Mercredi 22 Mai 2013

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LINGUISTIQUE - Quand les Polonais perdent leur polonais

 

"La langue polonaise est trop difficile pour les Polonais". Ce diagnostic posé par bon nombre de spécialistes et observateurs de tous poils semble confirmé par une enquête internationale de l’UNESCO : 77% des Polonais ne maîtriseraient pas leurs règles de grammaire. Construire correctement une phrase un tant soi peu complexe ou utiliser des mots autres que les 1500 mots de base dépasse les capacités des héros des émissions radio-télévisuelles à la mode, sans parler des hommes politiques qui, soudain consensuels, écorchent le polonais à droite et à gauche. Démonstration... [archive 2012]


(Dosiego Roku au lieu de Do Siego Roku s'affichant sur la façade du Palais présidentiel)

Dans les années 90, les constats alarmants de baisse du niveau de la langue polonaise parlée par la société en pleine mutation fusent de toutes parts. "Le polonais se bâtardise !", se désespère Andrzej Ibis Wróblewski, journaliste et amoureux de la langue, au Forum de la culture du mot qui se tient en 1995 à Wrocław. En 1996 naît le Conseil de la langue polonaise, en 1999 un décret définit les principes et l’étendue de la protection du polonais par les services publics.

Aujourd’hui, plus de vingt ans après la fin du communisme, les linguistes sont plus optimistes et s’accordent à dire que le polonais s’en est bien sorti. La structure de la langue s'est simplifiée tandis que le vocabulaire s'est enrichi. Le polonais a donc tenu bon, mais pas les Polonais car l’usage de la langue dans la sphère publique et donc au quotidien, est loin de contenter les gardiens de la langue et exaspère souvent les locuteurs eux-mêmes.

Dans les domaines public et privé, on voit des habitudes négatives (fautes d’orthographe et de prononciation, violence verbale, émotivité mal maîtrisée, mélange de registres) qui constituent les effets secondaires de la démocratisation, et notamment de la liberté de parole. Cependant, il faut donner du temps au temps : n’oublions pas que les sociétés occidentales n'ont pas accédé à cette liberté en un tournemain...

La société polonaise et ses élites ont toujours eu une haute idée de leur langue. Prendre soin d’elle, quitte à passer pour un puriste, c’était assurer la pérennité culturelle et nationale pour une nation qui, rappelons-le, avait disparu de la carte de l’Europe pendant près de 150 ans. Cette attitude patriotique se retrouve encore à la base de la norme linguistique polonaise, et de toutes les actions de promotion (conseils de langue, dictées collectives...) auxquelles les Polonais assistent aujourd’hui. Cent ans après la fin de l’époque des partages, le polonais serait-il toujours en danger ?

Une langue en voie de disparition ?
Compte tenu du nombre de ses utilisateurs (environ 44 millions), la langue polonaise n’est pas près de disparaître. Pourtant, d’après les spécialistes, deux dangers majeurs la guettent : l’expansion de l’anglais et la négligence, sinon l’abandon pur et simple, de la norme linguistique.

Dans les médias, l’idiome des nouvelles élites économiques, ainsi que le "parler vrai" de diverses personnalités comme Lech Wałęsa ou Jerzy Owsiak, le patron du Grand Orchestre de Noël, font leur apparition. À la télévision, anglais oblige, on regarde Sport Telegram, Sopot Festival, ou Biznes Informacje au lieu d'Informacje Biznesowe. Et les Polonais se souviennent tous de "Yes ! Yes !" du Premier ministre Kazimierz Marcinkiewicz. Sous nos yeux plus ou moins ébahis, émerge une nouvelle langue, "la même, et pourtant différente". Il y aurait de quoi y perdre son latin ; heureusement, les Polonais ont leur Bernard Pivot en la personne du professeur Andrzej Markowski, auteur de la Dictée polonaise devenue depuis 1987 une institution. Flanqué de deux linguistes réputés (les professeurs Jan Miodek et Jerzy Bralczyk), celui-ci les guide à travers les eaux troubles du nouveau polonais.

Le polonais et la politique
Hélas, trois fois hélas ! Malgré la triple autorité de ces gardiens du phare, on ne peut pas lutter indéfiniment contre les moulins à vent incarnés par des hommes politiques et autres people hautement médiatisés. Ainsi, comme nous l’explique Małgorzata Kozłowska de Polityka, à gauche domine la terminaison « -em » et « -om » (à la place de « -ę » et « -ą ») dont usent et abusent l'ex-chef du SLD Grzegorz Napieralski ainsi que Ryszard Kalisz, député et éminent juriste. La célèbre phrase « Nie chcem, ale muszem » (au lieu de « Nie chcę, ale muszę ») de Lech Wałęsa est devenue culte. La droite, elle, adore faire court : « napkat » à la place de « na przykład » (Lech Kaczyński), « pedział » à la place de « powiedział » (Jarosław Kaczyński, Przemysław Gosiewski).

Dans le domaine de l’orthographe, c’est le président Komorowski qui détient la triste palme avec ce message dans un livre de condoléances : « Jednoczymy się w imieniu całej Polski z narodem Japonii w bulu i w nadzieji na pokonanie skutków katastrofy » (la bonne forme étant « bólu » et « nadziei »).

Mais c’est Julia Pitera (PO), par ailleurs diplômée des lettres polonaises, qui effraie véritablement sinon ses interlocuteurs, au moins les téléspectateurs et auditeurs qui assistent, impuissants, à ses pléonasmes. Pendant qu’elle « cofa się wstecz », (« recule à reculons »), « kontynuuje dalej » (« continue plus loin ») ou « wraca z powrotem » (« revient d’où elle vient »), ils surveillent du coin de l’œil la jeune génération qui fait ses devoirs de polonais à proximité du poste : et si elle était en passe de contracter le virus ?

Do sÄ…du ou do sadu ?
Justement, la jeune génération, parlons-en ! Pour le professeur Bralczyk, elle finira par débarrasser le polonais, à grands coups de textos, de tous ses signes diacritiques (accents et cédilles) qui l’encombrent. On ne pourra même pas lui en tenir rigueur car, tout comme l’avenir qui appartient à ceux qui se lèvent tôt, la langue appartient à ceux qui l’utilisent. Au professeur Markowski de soigner cet accès de jeunite aiguë chez son collègue : les jeunes peuvent transgresser la norme, mais pas la fixer. Fort heureusement, sinon on ne saurait plus où on va : « do sądu » (« au tribunal ») ou « do sadu » (« au verger »).

La langue, en vrai sismographe de la société, se transforme avec elle. Cette mue, douloureuse mais nécessaire, s’accompagne de fréquents malaises, de rejets, de réactions allergiques. Ce ne sont pas les francophones fraîchement amputés de leur "mademoiselle" qui nous contrediront.

Anna Kryst (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) jeudi 29 mars 2012

Cet article s’est largement inspiré de la très intéressante analyse de Tomasz Piekot (Wprost 24, 39 /2009).


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