Varsovie

DONALD TUSK, PRESIDENT DU CONSEIL EUROPEEN - Quand l'UE défie la Pologne

 

« Habemus (…) Presidentum », annonçait jeudi après-midi sur Twitter Xavier Bettel, ministre luxembourgeois. Donald Tusk, a été réélu jeudi 9 mars lors d'un sommet réunissant les Vingt-Huit à Bruxelles, à la présidence du Conseil européen pour un nouveau mandat allant du 1er juin 2017 au 30 novembre 2019. Et ce, malgré l’opposition de son pays d’origine, la Pologne.

Dès les premières minutes du sommet, l’ex Premier ministre libéral polonais a été réélu à vingt-sept voix contre une seule main levée, celle de Beata Szydlo. Même la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie, bien qu'alliées de la Pologne dans le groupe de Višegrad, ont refusé de participer à ce que le quotidien Rzeczpospolita, appelait avant le sommet, le « désastre de l’offensive polonaise ». 

La Pologne en confrontation avec ses partenaires

Le gouvernement polonais s'était activement opposé à la reconduction de Tusk à la tête du Conseil en désignant le 4 mars son propre candidat, Jacek Saryusz-Wolski, 68 ans, eurodéputé ayant quitté la fraction libérale EPP pour rejoindre les rangs conservateurs. Dans un entretien pour Dziennik Gazeta Prawna du 9 mars, le ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, déclarait que Jacek Saryusz-Wolski était non seulement le seul candidat de la Pologne, mais « le seul candidat » tout court, car aucun Etat n’avait, selon lui, formellement proposé le renouvellement du mandat de Donald Tusk. Il ajoutait que si M. Saryusz-Wolski était rejeté par le Conseil européen, « il y aurait alors un nouveau candidat ».

La Première ministre, Beata Szydło, avait également évoqué cette question lors des entretiens avec ses homologues allemande, suédois, croate et italien avant l'ouverture du sommet, en demandant « que rien ne soit fait sans l’accord de la Pologne (…) Les pays qui ne comprennent pas cela conduisent à la déstabilisation », avait-elle lancé.

La plupart des journaux polonais avaient jugé avec sévérité un jeu qualifié de « coûteux » et « primitif » qui a vu la Première ministre Beata Szydło envoyer une lettre à ses vingt-sept homologues. De plus, sachant que l’écrasante majorité des Etats membres de l’UE, avec l'Allemagne et la France en tête, soutenait la candidature de Donald Tusk, et qu’en cas de blocage d'un gouvernement, 21 voix qualifiées étaient suffisantes à reconduire M.Tusk, n’était-ce pas la chronique d'une défaite annoncée pour la Pologne ? 

Mais qu'est-il reproché à Donald Tusk?

Selon le PiS, l'ex Premier ministre interfèrerait depuis Bruxelles dans les affaires intérieures du pays, en soutenant de façon informelle l'opposition, en trahissant son devoir de neutralité politique et d'impartialité. Beata Szydlo parle de "méthodes extra-parlementaires" de Donald Tusk visant à renverser le gouvernement en ayant soutenu le parti d'opposition qui tentait de bloquer l'adoption controversée du budget. A la télévision, le chef du parti PiS, Jarosław Kaczyński, déclarait le 7 mars que c’était « la Plateforme civique [NDLR : le parti principal d’opposition] », avec la participation de Donald Tusk, qui a obligé l’UE à entamer une action contre la Pologne [NDLR : procédure de sauvegarde de l’Etat de droit ouverte par la Commission européenne] ». Il a ajouté que Donald Tusk ne "représentait personne", si ce n’est « lui-même et peut-être M. Schetyna [NDLR : chef du parti Plateforme civique] ». Mais le ressentiment envers l'ex Premier ministre semblerait aussi d'ordre plus personnel; Jaroslaw Kaczynski l'accuse surtout d'être « moralement responsable» de la disparition de son frère jumeau, Lech Kaczynski, président polonais mort dans la catastrophe aérienne de Smolensk en 2010, avec son épouse et de nombreux dirigeants polonais.

La pilule passe très mal à Varsovie...

Beata Szydło déclare qu’elle ne signera pas les conclusions du sommet et que « le Conseil européen a perdu l’occasion d’avoir un président qui n’aurait pas peur de réformes profondes ainsi que l’occasion de revenir à son rôle de base, à savoir la défense des intérêts des Etats membres et des citoyens ». La Première ministre polonaise se serait laissée aller à une déclaration moins diplomatique lorsque François Hollande aurait échangé quelques mots avec le contingent polonais lors du repas de jeudi soir. Selon plusieurs médias anglophones (BBC, Financial Times et The Guardian), il aurait tenu à leur expliquer que les pays les plus riches de l'UE aidaient beaucoup au développement de la Pologne, un des principaux bénéficiaires des subventions européennes. La Première ministre polonaise aurait alors lâché: « Je suis supposée prendre au sérieux le chantage d'un président dont le taux de popularité est de 4 % et qui ne sera bientôt plus président ? ».

Jarosław Kaczyński salue la démarche de la chef du gouvernement « qui a su défendre courageusement les intérêts de la Pologne ». « Par-là, la Pologne a montré qu’elle n’accepte pas l’assujettissement et qu’elle recouvre sa souveraineté », observe-t-il. Pour le chef de la diplomatie, Witold Waszczykowski, cela signifie que l’Union européenne va évoluer « vers la soumission au dictat de Berlin ». Interrogé samedi par le journal tabloïd Super Express, il prévient aussi que la Pologne répliquerait à ce vote  « en bloquant d'autres initiatives, en jouant un jeu très dur » au sein de l'Union européenne. « Il faut que cela soit dit publiquement: la politique de l'UE est devenue une politique du deux poids, deux mesures, une politique de la tromperie », et ajoute: « Nous allons devoir bien sûr abaisser drastiquement notre niveau de confiance envers l'UE. Et aussi nous mettre à mener une politique négative »,  notant cependant que « la Pologne ne boycottera par les réunions du Conseil européen », parce que, dit-il,  « nous devons être conscients que nous pourrions être dupés à tout moment».

Qu'en dit la presse polonaise?

Dans ses commentaires, la presse parle de « défaite, ridiculisation, catastrophe diplomatique, du PiS qui s’est compromis, de l’isolement de la Pologne, de sa marginalisation, de la perte de la réputation du pays ». Gazeta Wyborcza a peur que M. Kaczyński n’aille chercher la source de sa défaite dans « le déficit de démocratie dans l’Union européenne » car telle a été le discours tenu dans les médias nationaux après l’élection de Donald Tusk. Le PiS pourrait renforcer alors son discours sur le Polexit, ce qui abaisserait encore plus le rôle de Varsovie sur la scène européenne et privilégierait la fracturation de l’UE en une Union à plusieurs vitesses. Rzeczpospolita est très critique sur la diplomatie polonaise actuelle et attend la démission des auteurs de cette défaite. Le quotidien regrette l’isolement absolu de Varsovie en Europe et souligne que même ses présumés alliés du groupe de Visegrad ainsi que Londres, ne l’ont pas soutenue. Enfin, Rzeczpospolita remarque que l’opposition enregistre une première grande victoire face au PiS. Nasz Dziennik prend en revanche la défense de la démarche polonaise et explique que le choix de Donald Tusk a été décidé d’avance. Pour le journal, le Conseil européen se transforme en « un cercle d’adoration réciproque des fonctionnaires bruxellois ».

Sources: Gazeta Wyborcza, Rzeczpospolita, Nasz Dziennik, Le Monde, Le Figaro, La Tribune, Le Point, BBC, Financial Times,The Guardian

© Donald Tusk: Wikimedia Commons

La Rédaction (lepetitjournal.com/Varsovie) - Lundi 13 mars 2017

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