Sydney

INTERVIEW - Emmanuelle Bercot : "Emmener tout le monde dans une vision qui n'appartient qu'à vous, c'est assez jouissif"

La réalisatrice Emmanuelle Bercot était présente la semaine dernière en Australie pour rencontrer le public local et francophone du territoire et présenter ses deux derniers long-métrages, La Tête Haute (Standing Tall) et La Fille de Brest (150 Milligrams), projetés dans le cadre de l'Alliance Française French Film Festival. Après son passage remarqué à l'écran dans Mon Roi en 2015 aux côtés de Vincent Cassel, l'actrice-réalisatrice-scénariste avait à coeur de reprendre du service derrière la caméra. Le Petit Journal de Sydney a pu la rencontrer.

Tout d'abord, pour quelles raisons avez-vous accepté d'effectuer ce voyage jusqu'en Australie ?

J’ai été invitée, donc j’étais contente de pouvoir répondre à l’invitation. C’est toujours très intéressant pour nous d’aller présenter les films à l’étranger et tester un peu le public sur les films qu’on fait, voir comment cela traverse les frontières. J’ai appris aussi que le public australien était très francophile et que la dimension du festival était vraiment importante, donc ça incite à accompagner les films. C’est important pour le public de voir les auteurs des films, et pas seulement les films.

Avec La Fille de Brest, vous racontez le combat d'Irène Frachon, la pneumologue qui a permis de rendre publique l'affaire du Médiator, l'un des plus grands scandales sanitaires français de ces 20 dernières années. Pourquoi avoir choisi cette affaire pour réaliser votre dernier long-métrage ?

Ce n’est pas une idée qui est venue de moi : ce sont les productrices qui m’ont proposé d’adapter le livre, parce que le film est en partie tiré du livre qu’a écrit Irène Frachon, l’héroïne du film. C’était une affaire dont j’avais évidemment entendu parler comme tout le monde dans les médias, mais qui ne m’avait pas plus passionné que ça. J’ai quand même eu la curiosité de lire le livre et il y avait vraiment tous les ingrédients d’un thriller : c’est une histoire quand même incroyable. Quand j’ai lu le livre, ça m’a intéressé en tant que citoyenne, mais aussi en tant que cinéaste, j’ai n’ai pas eu l’évidence d’un film. En rencontrant Irène Frachon, cette évidence s’est imposée car c’est un personnage tellement hors du commun que j’ai vu à travers elle la possibilité d’un film.

Vous aviez déjà tourné un film sur les troubles de l'adolescence (Elle s'en va, en 2013) et vous avez remis le couvert avec La Tête Haute. Est-ce une sorte d'obsession chez vous, l'adolescence ?

C'est un thème qui me fascine dans le sens où j'ai vécu dès l'âge de 15 ans avec un homme plus âgé que moi. J'avais une vie beaucoup trop sérieuse, et par conséquent, je n'ai pas vraiment connu cette période d'insouciance qu'est la jeunesse. C'est un thème fascinant parce que c'est un moment de la vie personnelle où l'être humain respire la vie plein nez, mais aussi le moment où il doute et tente de construire sa personnalité. Il n'y a pas vraiment d'autre thème qui me fascine autant, car je crois que la jeunesse, c'est déjà très large, ça enveloppe beaucoup de choses.

Vos deux derniers films, La Tête Haute (2014) et La Fille de Brest (2015) s’apparentent à des portraits. Vous semblez avoir une attirance pour ce genre cinématographique...

C’est une bonne remarque : tous mes films, finalement, consistent à faire des portraits du personnage principal, et en général plutôt de femmes – la Tête Haute, c’est un peu à part. Disons que j’aime raconter des histoires à travers un personnage. C’est la raison pour laquelle, même si mes films sont dans un contexte social souvent assez fort, c’est par le personnage principal qu’on y entre.

La Fille de Brest (bande-annonce)

Quelles sont vos références en terme de réalisation ? Quels réalisateurs vous inspirent ?

(Rires) Je pense que c’est un piège. On peut avoir des modèles ou des sources d’inspiration, mais je pense qu’il faut s’affranchir justement de tout ça pour trouver son propre chemin. Ça peut être extrêmement intimidant ou sclérosant de vouloir s’inscrire dans la lignée de quelqu’un qu’on admire. J’ai des goûts très éclectiques, donc il y a évidemment plein de réalisateurs que j’admire et j’ai formé ma cinéphilie en regardant leurs films, mais j’essaie de ne me référencer à personne car c’est contraignant. Je préfère, au fur et à mesure des films, essayer de trouver mon propre chemin.

Quelles différences y a-t-il entre être devant et derrière la caméra ? Que préférez-vous entre les deux ?

Ce sont des métiers qui relèvent de forces complètement opposées. Ce que j'aime, c'est avoir la chance de faire les deux. Si maintenant on me mettait un couteau sous la gorge et que je devais choisir, je choisirai de faire des films plutôt que d'être devant la caméra, mais pour l'instant on ne me met pas au pied du mur. Ce que j'aime, c'est faire les deux justement parce que l'un compense l'autre dans le sens où, pour moi, la mise en scène, c'est vraiment la recherche de la maîtrise absolue. On est le chef d'orchestre : tout vient de notre tête, finalement. Même si on emmène derrière soit 40 à 50 personnes qui vont se mettre  au service de l'histoire qui est sortie de votre tête, il faut quand même tout maîtriser de bout en bout, faire des choix permanents, et pour moi le métier d'actrice, c'est tout l'inverse : c'est le lâcher prise, l'abandon, et surtout chercher à ne rien maîtriser, à ne rien prévoir et être totalement disponible au réalisateur ou à la réalisatrice.

Diriger des acteurs, c'est quelque chose qui vous plaît ?

Oui, c'est ce qui m'intéresse principalement. Mon plus grand plaisir au cinéma est dans le travail avec les acteurs, et il y a aussi le plaisir d'être un peu un chef d'armée, parce que faire un film, c'est dur, et il faut quand même avoir une énergie pour diriger des personnes pendant "x" temps. J'aime diriger d'une manière générale, que ce soit l'équipe technique, artistique ou les acteurs. Emmener tout le monde derrière vous et dans une vision qui n'appartient qu'à vous, c'est assez jouissif.

Vous avez tourné vos deux derniers films avec Benoît Magimel. Comment est-ce que cela a été rendu possible? Quelle est votre relation avec lui ?

Benoît Magimel, je le connais depuis son tournage dans La Vie est un Long Fleuve Tranquille. Il devait avoir 13, 14 ans, et moi déjà depuis ce film là j'adore cet acteur. J'ai toujours su ce qu'il faisait et j'ai toujours voulu travailler avec lui. La Tête Haute, c'est le premier film que je pouvais lui proposer, donc j'ai sauté sur l'occasion et ça s'est tellement bien passé entre nous que je n'avais qu'une seule hâte, c'était de re-travailler avec lui. Et il se trouve que dans le film qui suivait, il m'est apparu que je pouvais lui proposer ce rôle de chercheur qui était vraiment à l'opposé de ce qu'il avait fait dans la Tête Haute. Donc c'était amusant de pouvoir travailler dans des directions très différentes avec lui coup sur coup. D'ailleurs, je pense que c'est l'un des plus grands acteurs français, si ce n'est pas le plus grand. C'est un acteur fétiche pour moi. Même le prochain film, je pense que je le ferai avec lui.

Quant à Catherine Deneuve, vous aviez déjà tourné un film avec elle en 2013 (Elle s'en va). C'était une évidence pour vous de la faire tourner dans La Tête Haute ?

Le film que j'ai écrit en 2012, je l'ai écrit pour elle. Si elle n'avait pas voulu le faire, je n'aurai pas fait le film. Mais déjà, c'était un rêve de très longue date de pouvoir tourner avec elle, même si je n'avais jamais pensé que cela pourrait arriver un jour. Et c'est arrivé deux fois ! C'est une excellente actrice, très charmante... Catherine Deneuve, tout simplement.

La Tête Haute (bande-annonce)

Pour assister à la projection de La Tête Haute et/ou de La Fille de Brest à Melbourne ou à Sydney, rendez-vous sur www.affrenchfilmfestival.org/schedule jusqu'au 30 Mars 2017

Crédit photo : AFP

Propos recueillis par Adrien Lévêque, (www.lepetitjournal.com/sydney) , mardi 21 Mars 2017

 
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