Stockholm

STOCKHOLM, 7 avril 2017, 15 heures

D’abord il y a les portes fermées de la station de métro. Un petit coup d’oeil sur le téléphone et les premières images d’un camion encastré dans une vitrine du Åhléns de Drottninggatan, le temple du shopping suédois, apparaissent. Les gens regardent leurs écrans, s’arrêtent de marcher, incrédules. Quelque chose de grave s’est passé. Mais grave comment ? A 15 heures 10, on ne sait pas encore grand chose du drame qui vient d’avoir lieu en plein coeur de Stockholm.

Deux poids, deux mesures
Une mère montre à son jeune garçon les images (vraiment ?) en lui expliquant que des gens sont blessés mais que l’ambulance est arrivée sur place pour les soigner. Une connaissance les rejoint et félicite la mère pour sa nouvelle coupe de cheveux. Devant les portes closes du métro, on devine qu’on ne peut pas rester là à attendre la réouverture. Une vieille dame rebrousse chemin en constatant qu’elle ne pourra pas aller faire ses courses en centre-ville comme prévu. Un papa prend son enfant en photo dans le soleil pâle et s’arrête dans son mouvement, il vient de tomber sur son fil d’actualité. Des enfants prennent leur goûter de bon coeur, ils ont bel appétit. L’heure du fika, c’est sacré. Dans un des rares bus qui circulent, les gens s’entassent, un monsieur se plaint qu’on est trop serré et que certains abusent car ils descendent à la station d’après. Une femme en équilibre précaire s’excuse car elle a failli écraser les pieds de l’adolescente devant elle. Ce n’est pas souvent que les gens se parlent dans les transports en commun, c’est surprenant, ces paroles, ces regards, ces échanges. Comme un sursaut d’humanité.

Le monde à l’envers
Les réseaux sociaux s’emballent, les fausses rumeurs circulent, ajoutant de la peur à l’horreur. Une dame coiffée d’un voile opine du chef devant un monsieur “Oui Monsieur, c’est affreux”. On cherche à avoir des nouvelles des gens qui n’ont pas encore donné signe de vie. On se raisonne, pour ne pas laisser l’inquiétude prendre le dessus. On se tait, dans le doute. Des connaissances se croisent et s’interpellent “Ca va ? Tout le monde va bien chez vous ?” On entend “Si même ici, on n’est pas en sécurité !”. Tout près du lieu du drame, des personnes sont confinées dans leurs bureaux, d’autres dans des magasins, des hôtels ou des restaurants. Une classe en sortie scolaire doit rester enfermée dans une salle de cinéma. Une fillette de 10 ans envoie un texto à sa mère “Ne t’inquiète pas Maman, je suis en sécurité. Je sais pour les attentats”.

La vie qui s’arrête
On apprend que la zone autour de laquelle le camion bélier a sévit, large périmètre autour de la principale artère commerçante de Stockholm, est sécurisée. Les secours sont arrivés et prennent en charge les personnes tombées comme des quilles sous les roues du véhicule. Autour, des gens courent, fuient, pleurent, ont peur. Les transports publics ne fonctionnent plus, les gens sont avisés de rentrer chez eux, de quitter le centre-ville, à pied. Des colonnes d’hommes et de femmes inondent les rues de la ville. C’est un vendredi soir pas comme les autres. Un vendredi soir de printemps où l’on pourrait s’asseoir en terrasse boire un verre, manger un morceau entre amis, passer la soirée à rire, pourquoi pas aller danser. C’est un soir où règnent une confusion et une colère silencieuses. Un soir où 4 personnes ont perdu la vie, 15 autres sont blessées.

Toute une humanité
Et tout une humanité s’ébroue. Une entraide fraternelle se met en place. Des gens viennent les bras chargés de pizzas pour une distribution générale. On propose sur les réseaux sociaux de covoiturer des gens coincés en ville. Ou même d’héberger des personnes restées sur place. Six locaux sont ouverts par la municipalité et mis à la disposition des gens qui habitent trop loin pour rentrer chez eux. #openstockholm est un flot continu de messages d’entraide, autant de mains tendues. On partage une douleur contre un peu de réconfort. On souffre, ensemble.

Aujourd’hui, la mort a frappé dans la capitale suédoise. Le coeur de tous les Stockholmois est lourd de peine. A Paris, la tour Eiffel ne scintille pas à minuit. Comme pour Nice, Berlin, Londres, Saint-Petersbourg… Toutes ces villes meurtries, coupées dans leur élan. L’humanité blessée partage toute entière cette immense tristesse. A Stockholm la paritaire, Stockholm la démocrate, Stockholm la modérée, dans cette fin de journée chagrine, on marche pour rentrer chez soi, perplexe. Mais pas résigné. Sous un ciel blême dans lequel le soleil se couche, fatigué, on pourrait aussi bien aller boire un verre en terrasse, aller danser toute la nuit, s’enivrer dans un élan de vie, en refusant de se plier à la peur, la colère et la haine.

Aux familles des victimes du 7 avril 2017.

 

Anne Donguy, au nom de la Rédaction de lepetitjournal.com/stockholm, 8 avril 2017

Illustration : la Rafistolerie

 

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