"La Malaisie n'a pas d'Histoire". Voilà une pensée partagée par les Français de Malaisie qui pourrait bien être remise en cause en farfouillant dans les archives du Royaume. Il y a 98 ans par exemple, se déroulait un combat décisif au large de Penang, l’île malaisienne. A l'aube de la  première guerre mondiale, un croiseur allemand s’attaquait à des navires français et russes. LePetitJournal.com vous emmène à l’abordage de l’Histoire, le 28 octobre 1914

Un entonnoir maritime
On a tendance à se focaliser, lorsqu’il s’agit de la première guerre mondiale, sur les batailles de Verdun ou de la Marne. Pourtant, si cette guerre a été caractérisée de mondiale, c’est qu’elle a touché plus que le simple front franco-allemand. Ce conflit, qui a fait plusieurs dizaines de millions de morts, a vu des batailles transposées jusqu’en Asie et notamment à Penang, en octobre 1914.

L’Allemagne, qui possède une concession en Chine à TsingTao, envoie alors un croiseur, le SMS Emden, comme corsaire afin de perturber le commerce allié. Le détroit de Malacca, alors sous contrôle britannique, est un parfait endroit pour faire du grabuge. C’est dans ce corridor maritime qui sépare le port de George Town et la péninsule malaisienne que stationnent des navires marchands anglais, mais également des croiseurs français et russes.

Aussi bizarre que cela puisse paraître, le chef du port, alors que le temps est à la guerre, ne pense pas à éteindre les feux, que ce soit ceux du phare ou des bateaux. De plus, à cause du commerce trop important à cet endroit, la circulation n’est pas interdite la nuit. Le commandant du croiseur russe qui est stationné à l’entrée du port pour surveiller, est à terre pour voir "une amie". Seuls deux canons sur les six sont armés et les munitions enfermées dans la soute.

Autrement dit les alliés sont dans la pire situation possible en cas d'attaque. C’est à ce moment opportun que le bateau germanique Emden choisit de faire son apparition.

Le cheval de Troie naval a quatre cheminées
La bataille de Penang prend tout son caractère presque romantique, voire antique dès son commencement. En effet, l’Emden s’est greffé une quatrième cheminée afin de se faire passer pour un croiseur anglais. Aussi, lorsque le croiseur russe voit arriver le bateau au loin, il croit que le croiseur anglais est de retour dans le port. Le bateau allemand s’approche le plus possible du bateau russe et tire presque à bout portant sur ce dernier et le coule très rapidement.

A cette perte navale russe, il faut ajouter la perte du contre-torpilleur français le Mousquet qui, revenant de patrouille, tombe nez à nez avec l’Emden allemand. Le Mousquet essaie tant bien que mal de riposter mais il n’a qu’un tout petit canon de 47 lorsque l’Emden lui envoie des salves de ses douze pièces de 105. Le bateau français sombre avec 43 hommes dont le commandant Theroinne.

Finalement, le corsaire allemand s’éloigne voyant arriver un autre torpilleur, le Pistolet, qui a réussi à obtenir assez de vapeur pour actionner son hélice. Le Pistolet le suit pendant plusieurs heures avant de le perdre dans un grain permettant à l’Emden de s’échapper.

L’Odyssée de l’Emden
Dans une tradition navale respectée, l’Emden récupère à son bord les naufragés du Mousquet qui seront très bien traités. Deux Français meurent néanmoins de leurs blessures. Le commandant allemand Müller les fait immerger devant les Français prisonniers mais également les marins allemands, en grande tenue. Les cercueils sont recouvert du pavillon français et Von Müller déclare en français dans le texte : "Nous prions pour ces braves, morts des blessures reçus dans un glorieux combat", puis fait mettre en berne le pavillon allemand. Il ira jusqu’à arraisonner un cargo, le Newburn, afin de lui remettre les marins français.

La suite de l’Emden relève de l’Odyssée. Il combat le Sydney, un croiseur anglais, à côté des îles Cooks. Von Müller parvient tout juste à échouer son bâtiment sur l’île de Keeling du nord et ainsi sauver une partie de ses hommes. S’il est capturé avec 200 de ses hommes, son second et le reste de l’équipage parviennent à s’emparer d’une petite goélette en mauvais état, l’Ayesha. Avec ce radeau de la méduse, et avec seulement un sextant, les éphémérides nautiques et sans vivres, ils réussissent à gagner le port de Padang, alors sous contrôle Hollandais, pays neutre. Ils s’emparent alors d’un vieux charbonnier, le Choising, et atteignent le Yémen en 24 jours. Le petit groupe de rescapés doit alors remonter la côte arabique, parfois à dos de chameaux, parfois sur des boutres (voiliers arabes), souvent harcelés par les bédouins et autres autochtones. Ils atteignent finalement une voie ferrée qui les conduit jusqu’à Alep, actuelle Syrie. De là, il se rendent à Constantinople en terre ottomane, pays allié de l’Empire germanique. Ils rentrent ensuite en Allemagne, libres.

Cette bataille apparaît finalement une dernière fois sur le radar de l’histoire lorsqu’en 1969, l'aménagement du détroit de Malacca pour la navigation des pétroliers nécessite le découpage et l'enlèvement de l'épave du Mousquet. Les restes des marins enfermés dans l'épave sont alors remis à la France le 20 octobre 1970 par le gouvernement malaisien et transférés par l'aviso-escorteur Amiral Charner en Nouvelle-Calédonie.

Ils reposent désormais dans une tombe érigée sur l'ilot Brun de la base navale de Nouméa, à l'extrémité de la pointe Chaleix.

Aussi, si vous croisez quelques fantômes à Penang, sachez que certains sont peut être vos compatriotes, héros de la bataille de Penang !

Renaud Voisin (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Vendredi 1 Aout

 
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