Le nom de Suzlee Ibrahim vous est peut être inconnu … mais c’est loin d’être le cas sur la scène artistique malaisienne. Voilà déjà vingt-cinq ans que ses immenses toiles abstraites aux couleurs vives inondent le marché local. On le décrit comme un des leaders de l’Art moderne en Malaisie. Rencontre avec ce Malaisien enthousiaste, le temps d’un entretien sans détour autour de l’Art bien sûr mais aussi de l’économie et la politique qui le sous-tendent.

 


Drôle de peintre

Difficile de comprendre totalement les œuvres de Suzlee Ibrahim. Le journal "artmalaysia" le décrit comme un peintre abstrait expressionniste. Le novice, lui, verra des couleurs vives, des traits et un style très personnel qui rendent l’artiste tout de suite reconnaissable entre mille.C’est d’ailleurs ce flou sur la signification de ses peintures que le Malaisien aime : "On voit ce qu’on veut dans les tableaux abstraits. C’est en cela que cette forme d’art est proche des gens. Chacun le comprend selon sa propre histoire".

Heureusement, derrière un peintre, il y a souvent un homme plus accessible que ses toiles. Suzlee Ibrahim est un éternel enthousiaste. C’est avec avidité qu’il entame son troisième paquet de cigarettes de la journée tout comme il entreprendrait un énième voyage pour peindre. Armé de son carnet de brouillon, Suzlee parcourt le monde trouvant de nouvelles idées dans le Sahara, au Brésil ou à Tokyo. "En changeant de place, je trouve l’inspiration. J’essaye tout le temps de m’améliorer grâce aux voyages. J’emprunte à d’autres cultures qui produisent d’autres couleurs " révèle-t-il.

L’artiste ouvre grands les bras : "Comme le monde, jaime les toiles quand elles sont immenses ".  En Malaisie, il y a bien sûr d’autres peintres contemporains comme lui mais il est de loin l’un des plus actifs :"J’aime m’exprimer". Très communicatif, ce Malaisien avoue aimer se faire de nouveaux amis. C’est lui qui a d’ailleurs introduit le "Mail Art" en Malaisie, une forme d’art visuel à échanger par la poste. A Noël, il envoie pas moins de 1.000 courriers à des amis artistes ou non, dans le seul but d’échanger des idées.

Cela fait maintenant 25 ans que notre passionné est peintre professionnel.  Le début de sa vocation ? "Mon père voulait que je sois charpentier comme lui. Ma mère voulait que je sois professeur. Moi, je voulais être artiste ". Il étudiera à l’université MARA jusqu’en 1987. Depuis, le Malaisien ne s’est jamais arrêté. Vraiment ? Non, un artiste reste un personnage sensible. Un ancien professeur lui dit un jour que l’abstrait ne valait rien. Ces mots ont beaucoup chamboulé Suzlee au point de l’empêcher de peindre pendant une année entière. "C’était mon professeur. Il aurait dû penser que tous les styles étaient valables. Là, c’était comme s’il ne croyait pas en l’Art mais juste à un salaire". Mais après un an, sa femme a su trouver les mots justes : "Si tu l’écoutes, alors tu seras aussi triste que lui ! ". Il s’en ai fallu de peu pour que la Malaisie ne connaisse pas ce grand peintre contemporain.

Aujourd’hui, Suzlee Ibrahim est lui-même un professeur à ASWARA (National Academy of Arts culture and Heritage). Pour l’artiste, rien n’est plus important dans l’Art que l’éducation. Selon lui, être peintre ne s’improvise pas. Alors, le Malaisien a même repris le chemin de l’école pour avoir un master. Avide d’apprendre à 45 ans, il reste humble et plaisante même de sa situation: "Mes anciens élèves sont devenus mes camarades " .

 

Histoire de l’Art malaisien

C’est Suzlee Ibrahim qui joue une fois de plus les professeurs et nous raconte l’Histoire de l’Art en Malaisie. La peinture nait dans le Royaume tardivement lorsque les Anglais introduisent l’aquarelle dans les années 30. Le terrain est propice puisque les écoles malaisiennes possèdent déjà toutes une classe d’arts plastiques ! Des groupes de peintres se forment alors sous l’impulsion des colons. Celui de Peter Harris est particulièrement actif dans les années 40 et 50. Le "groupe d’Art du mercredi", comme il se surnomme, constituera pendant plusieurs dizaines d’années un espace unique pour les Anglais et Malaisiens où apprendre et peindre ensemble.

A l’indépendance, Suzlee Ibrahim raconte que l’Art était déjà une préoccupation primordiale pour l’Etat. Dès les années 50, les professeurs d’Art malaisiens sont envoyés à grand frais pour se perfectionner en Angleterre. Ainsi, notre ami rejoint lui-même les rivages britanniques pour apprendre à dessiner des nus, une classe, on l’imagine bien interdite en Malaisie. La relation d’élève à maître entre les deux pays perdurera jusqu’à nos jours. Suzlee explique que ce n’est que depuis quelques années que la peinture malaisienne commence à trouver son propre style tant elle a été inspirée par sa consœur anglaise.

Après l’introduction de l’Art moderne dans les années 50, beaucoup de passionnés se sont lancés. "Un effet boule de neige " se rappelle notre ami. Mais malgré les efforts de l’Etat, peu ont survécu. Heureusement, les premières classes d’Art à l’université dans les années 60 ont commencé à donner une vraie forme au marché de l’Art malaisien

Depuis les années 90, notre peintre affirme que de nombreux artistes exercent en Malaisie et que le pays compte plus d’une centaine de galeries. Surtout, signe de bonne santé du marché de l’Art, les jeunes artistes peuvent désormais vivre de leur passion à leur sortie d'école. Ils n’ont pas à travailler comme Suzlee dans sa jeunesse. D’après le peintre, plus de 10.000 étudiants sont ainsi formés dans les Beaux-Arts locaux chaque année.

Passionné, Suzlee parle avec son enthousiasme de l'avenir de l'Art au Royaume  : "Le marché de l’Art est devenu encore plus dynamique récemment en Malaisie avec l’arrivée de nouveaux artistes et galeries".  Il se réjouit aussi des premières grandes enchères d’Art Henry Butcher qui s’organisent deux fois par an. L’année dernière, un Malaisien a même vendu un tableau 750 000 ringgits. Pas mal du tout !

Ce qui est intéressant dans l’histoire de l’Art en Malaisie, c’est qu’il n’y a jamais vraiment eu de "peinture classique". Les Malaisiens ont tout de suite découvert l’Art moderne. "Du coup, les Malaisiens adorent l’Art abstrait", affirme fièrement notre professeur avant d’ajouter "Nous n’avons pas d’histoire de la peinture, c’est vrai. Mais par contre, on en a une de l’artisanat avec le batik par exemple".



Un marché de l’art naissant

Malgré son optimiste légendaire, Suzlee Ibrahim sait qu’il reste difficile pour les peintres malaisiens de se faire un nom sur la scène internationale. D’après lui, cela vient essentiellement de leur difficulté à "se vendre". "Ils ne se déplacent pas et n’ont pas de site internet par manque d’argent. Alors évidement, personne ne les connait " regrette-t--il. Même sur le marché de l’art en Malaisie, la concurrence commence à devenir rude. Il exhorte souvent ses étudiants à travailler dur et à multiplier des expositions : "Soyez actifs et créatifs ". 90% des artistes vivent à Kuala Lumpur. Il y a donc une vraie inégalité dans l’accès à la culture. "Certains Etats n’ont même pas de galeries. Tous les artistes savent que pour vendre, il faut être à Kuala Lumpur. Evidemment, puisque les acheteurs les plus riches habitent aussi là-bas ! Du coup, les artistes se battent pour les quelques galeries de la capitale".

Pragmatique, notre ami croit avoir déniché la recette pour être un bon artiste. D’abord, il faut être artistiquement éduqué et ensuite, prendre des risques en s’exposant. "Même s'il s'agit d'Art, le peintre doit être un bon communiquant et soigner à la fois le marketing et le réseau ". A la Pink Guy Gallery, par exemple, où il expose actuellement, Suzlee Ibrahim prend un thé avec chacun de ses acheteurs ravis d’échanger avec lui.  Il aime beaucoup cette galerie prestigieuse dont le propriétaire chinois  est un original, sélectif dans le choix des œuvres comme dans celui des heures de fermeture et d’ouverture (Elles doivent comporter le 26, son chiffre porte-bonheur). Enfin, en plus du marketing, notre peintre affirme que pour se faire remarquer, il est nécessaire d’apporter à ses œuvres personnelles une signature, un élément distinctif, "votre propre voix", précise t-il. Cela ne l’empêche pas d’avoir de nouvelles idées. Son prochain projet sera de mettre du traditionnel dans de l’Art contemporain. Un sacré défi !

 

Art et Etat

D’après Suzlee Ibrahim, les styles de peinture ne connaissent pas forcément de séparations strictes entre les trois ethnies de Malaisie. Ainsi les Malais peuvent réaliser des peintures chinoises. "On vit ensemble donc on peint ensemble et on peut choisir le style qu’on veut ".

Son discours vous rappelle quelque chose ? C’est normal ! Notre artiste a parfaitement intégré la politique One Malaysia du gouvernement. Il décrit ainsi à propos d’une œuvre "Ce tableau-là représente tous les types de théières que l'on trouve en Malaisie. Cela montre notre unité dans la diversité mais aussi rappelle qu’il ne faut pas oublier son histoire et ses vieilles théières".

Vous l’avez sans doute deviné, Suzlee Ibrahim est un des peintres les plus subventionnés par l’Etat malaisien. Régulièrement, il se voit octroyer des bourses pour se produire ou apprendre dans d’autres pays : Australie, Argentine, Cuba  ou encore Népal. Rien d’étonnant à ce que cet artiste soit particulièrement enthousiaste et se sente redevable des programmes étatiques du "Art and Culture Commitee ". "Ils donnent des centaines de millions de ringgits pour les artistes " explique-t-il.  Généreux, l’Etat peut donner des subventions mais aussi des récompenses et même des titres de noblesse. "Peut-être que 1% est mauvais dans ce gouvernement mais personne n’est parfait. Il est plus que formidable surtout avec les artistes. Notre Etat tient beaucoup à aider la Culture ".

D’après notre ami, du fait de ce soutien, ce sont les Malais et les artistes proches des idées du gouvernement qui vendent le plus. Cela ne le dérange pas : "Je supporte clairement le gouvernement. C’est vrai que c’est principalement les artistes qui donnent une bonne image de la Malaisie qui sont aidés par l’Etat. Mais, après tout, c’est comme ça  dans beaucoup de pays et je ne me sens pas le moins du monde censuré". Pourtant, il ajoute que si les artistes d’opposition peuvent survivre grâce à des collectionneurs privés, c’est le cas pour peu d’entre eux.

Il conclut : "Si vous voulez réussir dans l’art, vous ne devez pas vous fâcher avec le gouvernement car il dispose des fonds pour vous aider à progresser. Même si  je crois qu’il doit toujours y avoir une l’opposition".

 

 

Cet entretien avec Suzlee Ibrahim révèle l’ampleur des programmes culturels d’un Etat malaisien qui n’hésite pas à mettre de très grands moyens dans l’éducation et la promotion de ses artistes. Ce fut sans doute une bonne chose par le passé car beaucoup de disciplines comme la peinture ne sont parties de rien après l’indépendance.

Dans le Royaume, le monde de l’Art semble aujourd’hui dynamique mais sous perfusion car il vit principalement grâce aux subventions. Le danger d’une telle structure est que le soutien inconditionnel offert aux talents proches de l’Etat empêche le métier d’artiste de devenir véritablement rentable. Submergés par les moyens supplémentaires de leurs collègues politiquement corrects, les artistes d’opposition semblent empêchés de survivre dans ce marché naissant. Le soutien étatique crée donc peu à peu un marché de l’Art qui lui ressemble, c’est-à-dire défendant la politique de l’Etat et constitué d’artistes malais de préférence. S’ils ne sont pas censurés, beaucoup pensent comme Suzlee Ibrahim  qu’ "il faut réaliser des œuvres d’art qui plaisent au gouvernement pour subsister". On peut par ailleurs constater que la structure du marché de l’Art en Malaisie est complètement monocéphale. Tout se passe à Kuala Lumpur tandis que la plupart des autres provinces ignore tout des Arts plastiques. L'accès à la Culture est donc très inégal en Malaisie. Si des critiques peuvent être formulées, Suzlee Ibrahim et ses toiles sont néanmoins la preuve même que soutien étatique ne rime pas forcément avec pauvreté artistique en Malaisie. Si le marché de l’Art continue de  se développer et que les acheteurs privés se multiplient, nul doute que la patte de l’Etat se fera moins forte sur ces artistes prometteurs.

 

Photos de Suzlee Ibrahim. Marion Le Texier (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Mercredi 27 Mars. Rediffusion du Mercredi 4 juillet 2012

 
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