Pierre Waline décortique la situation sociale de la Hongrie en faisant une comparaison avec la France

Pierre Waline (photo: courtesy de Pierre Waline)
Décidément, ça ne rate pas ! A chaque fois que je m’efforce d’expliquer la situation hongroise à mes hôtes français, la réponse fuse, toujours la même: "Mais – sous entendu: ‹‹ mon pauvre Pierre !›› - c’est partout pareil, chez nous aussi, en France”. Bon... Je ne suis ni sourd, ni aveugle et je n’ignore pas les secousses qui ébranlent actuellement l’Europe. Je n’ignore pas non plus les difficultés, souvent graves, parfois dramatiques, auxquelles sont confrontés nombre de mes compatriotes de l’Hexagone. Mais comparons ce qui est comparable, ne serait-ce qu’en ordre de grandeur (ou plutôt en ordre de misère...). Ni sourd, ni aveugle, certes, mais pas muet, non plus. Aussi souhaiterais-je aujourd’hui réagir. Car la coupe est pleine. Qu’il n’y ait pas de malentendu: je n’en veux pas à mes interlocuteurs pour la bonne raison qu’ils ne peuvent connaître le contexte local hongrois, s’agissant a fortiori d’un pays de taille modeste, et aussi parce que leur remarque part d’une bonne intention, celle de me consoler... (Sur le principe de "Je suis moins malheureux si je sais l’autre aussi malheureux...”).
Que les Français soient peu informés - ni même trop intéressés - sur la situation "à l’Est”, je ne m’en offusquerai pas (...trop). Car je crois notre pays par nature (et par son passé colonial) plus orienté vers le Sud. Même si la Hongrie appartient à l’Europe. Je n’en dirais pas autant des Allemands, plus naturellement portés vers leur chère Mitteleuropa. Donc, ne lançons pas la pierre aux Français s’ils ignorent tout de la situation hongroise. Après tout, que savent les Hongrois sur un pays comme le Portugal, voire sur la France? (1)
Ce que je leur reprocherais, par contre, est de ne pas me faire confiance et de sous-estimer ma connaissance de mon propre pays, la France, dont je leur rappelle (un scoop?) que je reste citoyen à part entière et où il m’arrive même de me rendre dans mes moments perdus. Il m’a même été posé la question par un Parisien à peine débarqué de l’avion. "Vous n’avez pas la même pauvreté que chez nous, n’est-ce pas?”. Ma réponse: "Effectivement, avec un salaire moyen brut de 450 euros – 130.000 forints - par mois.”
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450 euros bruts, mais pour des prix relativement proches ou, s’ils sont plus faibles, pas en proportion. Tarifs à peine plus faibles dans les grands Services publics: Transports ferroviaires et urbains, Poste; légèrement inférieurs dans l’alimentation; égaux ou supérieurs dans la confection et les articles de mode. Seuls les services privés restent très en-deçà (coiffeur) et le spectacle (2) .
Mon énumération paraîtra fastidieuse, voire mesquine. D’autant que la comparaison n’est pas si simple à mesurer, certains postes présentant ici de grands avantages par rapport à la France: je pense à l’immobilier, extrêmement cher en France, alors que la majorité des ménages hongrois sont propriétaires de leur logement. Immobilier pour lequel ils n’ont par ailleurs aucun impôt à verser, ni foncier, ni local. Mais avec par contre une „régie” (gaz, eau, électricité) aux prix „français”, voire plus élevés pour le gaz, importé de Russie.
Mais tout cela, ne l’oublions pas, pour un brut moyen de 450 € et un salaire minimum d’environ 300 € (bruts). J’ignore dans le détail les montants français, mais je doute fort qu’ils soient du même ordre de grandeur (plutôt le quadruple, je pense (3)).
Et non pas pour une semaine de 35 heures, bien évidemment !
Sans parler d’une TVA de 25% qui va passer le 1er janvier prochain à 27% (le taux le plus élevé d’Europe), même sur des produits de première nécessité comme le gaz ou l’électricité. Pour couronner le tout, avec une monnaie en chute libre par rapport à l’euro, ce qui renchérit d’autant les produit importés (4).
Et près d’un million de ménages endettés qui n’arrivent qu’à grand peine à rembourser leurs emprunts (5).
Bref, comme l’on voit, tout baigne...à nous faire presque envie, pauvres Français (... Madame la Marquise!.....)....
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S’il n’y avait que cela, passe encore ! Mais parlons du reste, de ce qui est moins tangible et pourtant combien plus grave. Les „droits” et protections du travailleur. Là, il me faut une loupe !... Me remémorant les contraintes auxquelles j’étais soumis, au nom de mon patron, dans mon dernier emploi en France, notamment au CHSCT (6) avec intervention constante de la Médecine et de l’Inspection du Travail, j’ai du mal à me figurer l’équivalent en Hongrie. Certes, il existe nombre d’injustices, de climats insupportables dans bien des entreprises et organismes français. J’en connais mille exemples et je serais bien stupide ou hypocrite de le nier. Les hommes sont ce qu’ils sont, qu’ils soient Hongrois ou Français, et l’on trouvera toujours partout des injustices et conflits. Mais la différence tient – du moins à mon sens – à une moindre protection en Hongrie, protection même quasiment nulle dans nombre de cas.
Je n’en citerai que quelques exemples entre mille: possibilité de licencier sans motif dans la fonction publique et les collectivités locales; limitation à trois mois du versement des indemnités de chômage, qui peuvent être assorties d’une obligation à fournir des travaux d’intérêt commun, le cas échéant sur la semaine dans des camps éloignés du domicile (mesure qui vise surtout les Roms); imposition à titre rétroactif sur les cinq dernières années de certaines indemnités de licenciement; pensions de réversion dégressives et limitées dans le temps, voire qui risquent d’être totalement remises en cause; suppression de la moitié des pensions d’invalidité avec obligation de retour dans le monde du travail; confiscation pure et simple (nationalisation) des fonds de pension privés, etc, etc. Je n’ose même pas rapporter des suggestions particulièrement novatrices et inspirées entendues dans les rangs de la majorité pour le nouveau Code du Travail en cours d’élaboration: autoriser le licenciement des femmes enceintes, voire permettre à un employeur d’exiger un certificat de non grossesse avant l’embauche d’une jeune femme...
Nous en ferions le dixième en France que le pays serait à feu et à sang ! Mais alors, me direz vous, et les syndicats ?
Oui, mon cher ! Des syndicats existent bien, regroupés dans 6-7 grandes fédérations, qui manifestent même, mais qui représentent des professions bien déterminées (ex.: police, pompiers, cheminots), ne sont pas ancrés dans le monde de l’entreprise et qui, de toute façon, ne sont pas consultés par le gouvernement (qui a remplacé leur organe officiel de consultation - tripartite: patrons, employés, gouvernement „Egyeztető tanács” - par un conseil bidon où siègent toutes sortes de gens distingués, arbitrairement nommés et non élus, dont même des écclésiastiques !).
Descendre dans la rue? Et comment? Les Hongrois n’ont pas la chance d’avoir notre long passé de démocratie avec sa procession de mouvements sociaux. Après 40 ans de régime communiste précédés de 25 ans d’un régime conservateur „musclé” (c’est de justesse que j’évite le terme „fasciste”), comment voulez-vous mobiliser les masses (seule exception: 1956, mais pour des causes et dans un contexte tout autres) ? Et puis, quand vous craignez de perdre votre emploi, que vous n’avez de toute façon pas de temps - et encore moins d’argent – à perdre, confronté à vos impératifs de survie quotidienne, isolé dans votre coin en l’absence de toute organisation syndicale ou politique bien rôdée, n’attendons pas des miracles ! Tout ce qui pourra arriver (et cela nous pend au nez pour cet hiver), ce sera tout simplement des impayés de factures en masse, non par esprit de rebéllion, mais tout bonnement par manque de moyens.
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Vous me dites toujours que le problème est général et pas propre à la Hongrie? Bon. Alors passons (mais vite!) à un autre registre...
Que dirait-on en France si notre président ou ses partisans passaient outre les décisions du Conseil constitutionnel et s’en vantent ? Malgré tout ce que l’on peut dire, je doute qu’un tel comportement passe dans les moeurs. En Hongrie ? Voyons donc ! Pourquoi se gêner? Il suffit d’amender la Constitution pour réduire les compétences de ladite Cour constitutionnelle, puis, dans un deuxième temps, de faire revoter la loi contestée. Une majorité des deux tiers de l’Assemblée nationale - précisément celle dont jouit le Premier ministre – suffisant pour amender la Constitution, voire en rédiger une nouvelle (ce qui vient d’être fait au pas cadencé, sans la participation des partis d’opposition et sans référendum), voilà qui est un jeu d’enfant !
Je ne vais pas dresser la liste des exploits du même acabit que nous devons à notre cher Premier ministre Viktor Orbán (7), elle serait trop longue et fastidieuse (muselage de la presse par un Conseil des médias entièrement aux mains de la majorité et aux pouvoirs quasiment illimités, mise au pas de la Justice – ex.: annulation par une loi des jugements rendus en 2006 contre des casseurs de l’extrême droite.., etc.). Pour plus de précision, interrogez l’ami Daniel Cohn-Bendit qui saura vous les présenter avec plus d’éloquence que moi, voire avec ce lyrisme dont il a le secret (8)....
Cela dit, je ne pense pas que ce sont là des éléments – atteintes aux principes de la démocratie et de l’Etat de droit - qui préoccupent vraiment le Hongrois moyen. Un récent sondage le confirme, qui place les valeurs de la démocratie loin derrière le pouvoir d’achat dans ses préoccupations. Enfoncés dans leurs soucis de survie quotidienne, les moins bien lotis ont d’autres chats à fouetter. Quant aux autres,... bof ! Soit partisans d’un régime fort, soit indifférents (majorité de la population) à tous ces „machins” (Cour constitutionnelle, Cour des comptes, Justice ...) qui ne les concernent que de loin... Encore une fois, on ne saurait le leur trop reprocher, faute d’y avoir été sensibilisés (70 ans de passé sans tradition démocratique – 1920-1990).
De plus, sensibles pour beaucoup (la majorité) aux chants des sirènes nationalistes des milieux proches du gouvernement. Pour le comprendre, renseignez-vous sur le Traité de „Trianon” du 4 juin 1920 (3 syllabes qui se prononcent en hongrois „in-fa-mie”). Sujet douloureux, largement rebattu, également dans ces colonnes, sur lequel je ne vais pas revenir ici (voir au besoin le site Wikipédia).
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Pour en revenir à mes compatriotes... Lors de mes voyages en France, il m’arrive fréquemment de prendre le TGV. C’est ainsi que je viens de faire un saut dans la journée de Paris à Marseille (9). Malgré mon âge avancé, j’avoue y prendre un plaisir de gamin. Et que dire des amis hongrois qui m’accompagnent! Là non plus, ça ne rate pas! Aussitôt que j’avoue mon plaisir à mes interlocuteurs français, fusent les critiques amères sur les retards inadmissibles et l’indifférence scandaleuse des agents de la SNCF. Certes, j’ai moi-même subi dans le passé de gros retards (rupture de câble) et imagine le chaos entraîné sur le réseau dans de tels cas. Mais, que mes amis viennent donc faire quelques tours de manège dans les train hongrois ! Budapest-Siófok sur le lac Balaton: 1h45 pour 115 km avec une fois sur trois (mon expérience) un retard de 30 minutes (dont à deux reprises le train bloqué 20 minutes en rase campagne sans un mot d’explication du conducteur ou du contrôleur).
Arrêtons là le massacre, car j’en vois qui vont me tuer... Pour me racheter, force est de reconnaître que la vie en Hongrie présente malgré tout, en cherchant bien, des avantages par rapport à la France. Un exemple qui me vient immédiatement à l’esprit: la sécurité qui, je crois, se dégrade de façon dramatique en France, alors que je n’ai jamais eu la moindre appréhension sur ce point en Hongrie. Et puis, un certain art de vivre, il me suffira d’évoquer la cuisine ou la vie culturelle....
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Pour passer du coq à l’âne: l’une des expressions qui m’auront le plus séduit lors de mon séjour en Allemagne est „Wie Gott in Frankreich”, mot à mot „Comme Dieu en France” pour expimer un bien-être, un art de vivre, que je traduirais par notre„Comme un coq en pâte”, mille fois plus prosaïque. Une expression qui flatte mon chauvinisme, certes, mais n’est peut-être plus tout-à-fait de mise. Alors.... „Wie Gott in Ungarn” ? On peut en débattre....
Pierre Waline (www.lepetitjournal.com/budapest.html), mercredi 30 novembre 2011
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(1): Il m’a déjà été demandé ici dans quel pays se trouve Marrakech ou encore l’Andalousie. Aux Hongrois qui nous reprochent de confondre parfois Budapest et Bucarest, je leur demande de me donner la différence entre Olslo et Stockholm... Je ne leur reproche pas certaines lacunes, mais qu’ils se montrent moins sévères envers les nôtres !...
(2): Le ticket de métro-bus-tram coûte 1,20 € à Budapest, 5,50 € sur la journée. Le chemin de fer est tarifé à env. 80 cts le km (Budapest-Szeged: 4560 Ft, soit 15,20€ pour 191 km ... en 2h22 par train à supplément rapide „IC”, ...plus retard....). L’envoi d’une lettre pour la France coûte 75 cts. Dans les grandes surfaces, le litre de lait UHT se vend 1€ et le kilo de tomates 1,80 € .
(3): D’après mes sources, le SMIC serait en France d’env. 1350 €, le salaire moyen de 2000 € et le salaire médian de 1 600 € (montants bruts)
(4): En deux mois, l’euro est passé de 270 à 310 forints. Et que l’on aille pas incriminer le seul contexte général, puisque la devise hongroise a également chuté par rapport au złoty polonais et à la couronne tchèque.
(5): voir Le Petit Journal du 11 octobre (Don Quichotte de la Puszta)
(6): Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail. Regroupant les représentants de la Direction, les délégués du Personnel, le médecin du Travail et un représentant de l’Inspection du Travail, il est obligatoire à partir de 50 employés, voire moins si l’Inspecteur du Travail le juge nécesaire (également étendu au Secteur pubic).
(7): en fait Président du Conseil (Miniszterelnök), la Hongrie n’ayant pas un régime présidentiel. (Je ne sais pourquoi, le pli a été pris de traduire ainsi sa fonction et je le respecte)
(8): cf. ses interventions très remarquées au Parlement européen ( 11 janvier et 5 avril 2011).
(9): Trois heures dans chaque sens, à 84 euros aller-retour, pour 1 500 km. Certes, un tarif avantageux, mais après tout , il a le mérite d’exister (et sur des horaires corrects: 9h30-12h30/18h30-21h30)