Depuis quelques semaines, les expulsions locatives (ou desahucios) défrayent la chronique en Espagne, après une vague de suicides qui a choqué l'opinion publique. Chaque jour, 500 familles sont mises à la porte de chez elles pour défaut de remboursement du crédit hypothécaire. Face à cette situation critique, le gouvernement a mis le holà en ordonnant aux banques de suspendre les expulsions dans les cas les plus dramatiques pour une période de deux ans. Pourtant, les expulsions continuent. Exemple ce mercredi dans le quartier madrilène de Lavapiés

(Photo lepetitjournal.com)

Calle de la Esperanza, quartier de Lavapiés, au sud-est de Madrid, ce mercredi matin. Une rue sans charme particulier, longue, pavée, légèrement inclinée, escortée de hauts immeubles à la façade jaunie et aux balcons fleuris. A priori, l'endroit inspire la tranquillité. Pourtant, c'est là que va se nouer un drame social devenu ordinaire dans l'Espagne de l'après-bulle immobilière : Syful, son mari Fahmida et leurs deux enfants, âgés de un et trois ans, sont menacés d'expulsion par une banque, Ibercaja, propriétaire des murs. L'injonction de quitter les lieux prenait effet hier matin.

Des voisins pour empêcher l'expulsion, mais aussi des ex-victimes
A l'appel de cette saisie hypothécaire, une trentaine de personnes se sont rassemblées en bas de l'immeuble pour empêcher l'expulsion : des voisins, des membres de la famille, des représentants d'associations, mais aussi des ex-victimes et une bonne poignée de journalistes. Les réseaux sociaux (et le hashtag #SyfulSeQueda) ont joué à plein. Les manifestants crient à "l'injustice" et à la décision "inhumaine" de "mettre à la rue" un couple sans ressource avec deux enfants en bas âge. Syful, la trentaine chancelante, a été licenciée au courant de l'année 2010 par son employeur, installé au cœur de l'aéroport de Madrid-Barajas. Fahmida, lui, a fait partie de ces milliers de travailleurs qui ont été congédiés par les entreprises de construction suite à l'explosion de la bulle immobilière en 2008. Le couple, exsangue, avait choisi début 2011 - après plusieurs entrevues infructueuses avec la banque - de cesser en connaissance de cause le remboursement de leur emprunt bancaire contracté en 2004, après avoir versé 70.000 des 148.000 euros nécessaires pour s'approprier leur modeste appartement de 30 m² de la Calle de la Esperanza (la rue de l'espoir, littéralement).

500 familles expulsées chaque jour en Espagne
Chaque jour, 500 familles espagnoles comme Syful et ses enfants sont mises à la porte de chez elles, selon des associations spécialisées. Au total, ce sont 400.000 personnes qui ont perdu leur toit depuis le début de la crise économique, en 2007. Pire, cette vague d'expulsions locatives a pris une tournure dramatique ces dernières semaines lorsque trois personnes se sont défenestrées presque coup sur coup au moment de la venue des pouvoirs adjudicateurs. L'opinion publique a été choquée, la presse a embrayé, le gouvernement a été sommé de réagir.

Loi permissive pour les banques, discriminante pour les particuliers
En Espagne, la loi hypothécaire date de 1909 et offre des marges de manœuvre importantes aux banques. "La loi tient son inspiration du droit romain", précise Jésus Gonzalez, avocat barcelonais spécialisé dans le droit immobilier, "qui contrairement au droit anglo-saxon, engage la personne qui signe l'emprunt à répondre de sa dette avec tous ses biens présents et futurs. Ainsi, si un particulier n'arrive plus à payer, son bien immobilier est saisi et sa valeur est décotée à hauteur de 60% de sa valeur initiale. Et le pire, c'est que l'emprunteur est obligé de continuer à payer son crédit initial, auquel s'ajoute les intérêts plus les frais théorique de justice, en général de l'ordre de 25% du montant du bien." En clair, c'est une double peine. "La personne perd son appartement, doit rembourser la part qui lui reste à payer, plus ce surcoût bancaire." Jésus Gonzalez se fait d'un seul coup sévère : "Si on continue comme ça, on créera une société marginale financière, qui sera expulsée de l'économie à perpétuité !"

La réponse (imparfaite) du gouvernement
Face à cette indignation générale de la société civile, le gouvernement Rajoy a réagi courant novembre, en adoptant le jeudi 15 un décret visant à suspendre de deux années les expulsions locatives pour les personnes les plus en difficultés. "Il s'agit d'éviter que ne se retrouvent à la rue les familles de bonne foi, à cause des circonstances adverses et de la crise", expliquait ainsi le ministre de l'Économie, Luis de Guindos, à la sortie du Conseil des ministres. Ce mardi, ce même Luis de Guindos a estimé à 600.000 le nombre de familles concernées par cette mesure : les familles nombreuses ou monoparentales, celles qui gagnent moins de 1600 euros par mois et consacrent plus de la moitié de leurs revenus pour financer leur prêt immobilier, celles qui comptent un enfant de moins de trois ans, une personne handicapée ou malade, celles qui ont épuisé les prestations chômage, ainsi que les victimes de violences conjugales. "C'est un sparadrap dans un trou géant", juge l'avocat Jésus Gonzalez. "Avec ce moratoire, la procédure d'expulsion est arrêtée, mais les intérêts de la dette continuent à augmenter. Dans deux ans, le problème sera le même."

"Il faut changer la loi"
Pas de doute pour notre avocat comme les associations impliquées : "Il faut changer la loi." Hier, dans le quartier de Lavapiés, Maria Angeles, bénévole à la retraite pour une association catholique (Pobres y humildes en vocacion de Iglesia, profecia de Esperanza), faisait signer une pétition à qui était venu soutenir Syful et sa famille. Une pétition qui a déjà recueilli 614.000 signatures. "C'est une Initiative populaire, comme le permet la Constitution espagnole. Le peuple a le droit de soumettre une proposition de Loi." Celle-ci est soutenue par la Plateforma de Afectados por la Hipoteca (www.afectadosporlahipotecamadrid.net) et les Indignés du 15M. Elle prône l'annulation de la dette après que la banque a saisi le bien immobilier du particulier (c'est la "dacion en pago"), l'arrêt des expulsions et des solutions de relogement correspondants à 30% du revenu mensuel des personnes sur une période de cinq ans. Jésus Gonzalez, lui, s'interroge, faisant un parallèle avec le droit immobilier français voisin, plus protecteur pour ses administrés : "Est-ce qui faut le copier-coller et l'appliquer à une réalité espagnole ? Non, je ne crois pas. En France, les banques ont toujours été plus prudentes dans les emprunts. En Espagne, c'est ce secteur qu'il faut réformer."

Hier, en milieu de journée, après plusieurs heures à camper devant le petit appartement du quartier de Lavapiés, la décision est enfin tombée : les pouvoirs adjudicateurs ont révisé leur jugement et renoncé à l'expulsion de Syful et de sa famille. En tout cas, pour le moment. Emilio, sympathisant, s'est réjoui de la nouvelle sur Twitter : "Le peuple uni est capable de parvenir à ce qu'il propose." La calle de Esperanza n'a jamais porté aussi bien son nom...

Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 22 novembre 2012
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