Shanghai

BILLET D’HUMEUR - Les Chinois et le sarcasme, toute une histoire…

Parlons d’un sujet qui finit toujours dans l’impasse, mais allons-y quand même gaiement : parlons des malentendus qui surviennent avec les Chinois quand vous vous montrez sarcastique. Non pas qu’en Chine, on ne pratique pas l’ironie. Demandez à un ami chinois, il vous dira que le sarcasme est très présent dans sa culture. Pourtant d’après votre expérience au quotidien, vos petites railleries au second degré font invariablement des bides. Qu’en penser ?

Prenons déjà un exemple. Peut-être êtes-vous dans une relation mixte ? Imaginez qu’un jour votre fiancé(e) tient absolument à sortir prendre l’air après dîner. C’est l’hiver, dehors il fait un froid glacial. Avec beaucoup de mauvaise volonté, vous enfilez quatre grosses épaisseurs de vêtements, et vous vous aventurez dans la nuit polaire. "Tu trouves qu’il fait froid ? " vous demande votre ami(e). "Non, on se croirait en Thaïlande". C’est alors qu’il ou elle vous dévisage, comme si vous aviez soudain pris la forme d’un problème de maths insoluble : "Mais pourquoi en Thaïlande ? "

Ce genre d’ironie ludique, ce genre de piques qui n’en sont pas vraiment, et qui servent surtout à assaisonner la conversation, voilà typiquement la forme de sarcasme qui semble ne pas trouver son public en Chine. Essayons de savoir pourquoi.

Premièrement, il faut parer à quelques lieux communs. On nous dira que le fossé linguistique est immense entre un Chinois et, disons, un Occidental. C’est excessivement difficile pour un Chinois de maîtriser l’anglais jusque dans ses sous-entendus les plus subtils. Cependant peut-être que vous-même parlez mandarin, et même alors, vous êtes forcé de constater que vos sarcasmes, le plus souvent, tombent à plat. On nous dira aussi que l’humour dépend toujours de la culture. Là encore l’argument paraît raisonnable. Au fond les Chinois ne vous comprennent pas vraiment, et vous ne les comprenez pas non plus. Je ne te tiens pas, tu ne me tiens pas par la barbichette. Fin de la partie.

Cela dit vous n’êtes toujours pas convaincu. Puisque les Chinois eux-aussi pratiquent le sarcasme, on devrait tout de même pouvoir s’entendre d’une façon ou d’une autre. Allons chercher des exemples de leur côté. Vous vous rappelez peut-être de l’expression "APEC blue", devenue virale sur les réseaux chinois à la suite du sommet de l’APEC à Pékin, en 2014. À cette occasion, le gouvernement avait redoublé d’effort pour se débarrasser provisoirement du smog de la capitale, et les internautes chinois avaient été prompts à ironiser sur le ciel bleu étincelant qui s’était fait jour sur la ville le temps du meeting. Le terme "APEC blue" est devenu depuis l’expression consacrée pour se moquer des pauvres résultats du gouvernement en matière de pollution… de manière très sarcastique.

Voilà une piste : plutôt que d’aller chercher l’ironie dans la conversation des Chinois, peut-être fallait-il se tourner vers les réseaux sociaux. Allez voir sur Weibo, vous tomberez véritablement sur un nid. Weibo grouille de sarcasmes, et ces sarcasmes sont la plupart du temps politiques. Lorsqu’un internaute se lance par exemple dans une diatribe contre la corruption, ou la servilité des médias, il est courant qu’à la fin de son commentaire il ajoute : "Je parlais de la Corée du Nord". Échapper à la censure sur internet est en quelque sorte un jeu dont il faut connaître les règles. Les internautes chinois ont l’habitude en particulier d’inventer des termes à double-sens. C’est le cas du terme 河蟹 "crabe de rivière", qui est un homonyme de 和谐 "harmonie", concept flou et générique au nom duquel le gouvernement a coutume de justifier ses recettes de cuisine les plus impopulaires. C’est pourquoi vous verrez souvent des images de crabes circulez sur Weibo.

Quelques fois vous verrez également la photo d’un lama blanc, qui est censé représenter un animal mythique du nom de 草泥马 "cheval d’herbe boueuse". Pour un Chinois, la sonorité de ce néologisme rappelle spontanément une insulte des plus usitées en Chine (ndlr : Ne pas Traduire, Merci…). On pourrait allonger la liste, parce qu’à vrai dire c’est tout un vocabulaire jouant sur l’ambivalence sonore des caractères qu’on pourrait recenser ici, et qui constitue aujourd’hui un langage d’initiés sur les réseaux. Voilà le sarcasme chinois dans sa version la plus contemporaine : un langage codé, balisé, éminemment politique, et qui est comme le reflet inversé de la propagande officielle de CCTV-1. On est ici dans la satire, en somme, et pour cause le mot chinois 讽刺, qu’on emploie pour "sarcasme", signifie aussi… "satire".

Par conséquent, lorsque vous demandez à un ami chinois : "Est-ce que vraiment vous pratiquez le sarcasme, en Chine ? ", et qu’il vous répond: "Bah évidemment ", il y a de fortes chances que vous ne parliez pas de la même chose. Vous pensez à une forme de taquinerie qu’on jugera sans importance, alors que votre ami a plutôt en tête une critique mordante qu’il sera nécessaire de voiler.

Est-ce à dire que le sarcasme en quelque sorte "amical", tel que les Français aiment en user dans leurs conversations, n’a pas cours chez les Chinois ? La question est abondamment discutée sur les forums d’expatriés, et on laissera à chacun le soin d’en juger d’après son expérience. Pour donner seulement une autre perspective au débat, pensez que deux pays et deux cultures aussi proches que la France et l’Angleterre se sont longtemps distingués par des registres comiques complètement différents.

Voltaire écrivait : "Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute, et ils rendent cette idée par le mot ‘humeur’, ‘humour’, qu’ils prononcent ‘Yumour’."

Les Français, donc, ne connaissaient pas l’humour au XVIIIème siècle, s’il faut en croire l’auteur de Candide. En vérité, l’humour en vogue chez les aristocrates français de l’Ancien Régime ressemblait davantage à une joute verbale, où l’on cherchait à se montrer spirituel en jouant sur les mots, et souvent à humilier son voisin de table par des calembours malveillants. C’était ce qu’on appelait "avoir de l’esprit". De sorte que si le rire est universel, on voit qu’il varie non seulement suivant les pays, mais qu’il évolue aussi dans le temps. Vos amis chinois ne comprennent pas vos sarcasmes ? Tant pis pour vous, mais qui sait, revenez peut-être à la charge dans cinquante ans.

Alexandre Gobin pour lepetitjournal.com/shanghai Lundi 3 Juillet 2017

 
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