Shanghai

LILONG ET ART EPHEMERE A SHANGHAI – Magique alchimie le temps d’un soir…

 Par Delphine Gourgues

Samedi 17 octobre 2015, le temps a suspendu son vol quelques heures, dans le lilong Siwenli, situé Xinzha lu/Datian lu, pour une soirée intitulée "空斯文里 - Kong Siwenli - the Fireflies gathering". Organisé par Jérémy Cheval, architecte doctorant amoureux des lilong de Shanghai, cet événement a mis en scène quelques 70 artistes, qui ont proposé de façon éphémère leur vision de ce patrimoine en pleine mutation, de l’empreinte que les habitants (et ex-habitants) peuvent y laisser… Une flânerie exceptionnelle, hors du temps, dans ce lieu maintenant presque vidé de ses occupants, qui a retrouvé durant quelques heures, un supplément d’âme. Nous avons rencontré Jérémy Cheval, curateur de cet événement, pour qu’il nous dévoile les dessous de cette soirée exceptionnelle.

Siwenli, le plus grand lilong de Shanghai

(Crédits photo : Jérémy Cheval)

Le lilong de Siwenli, qui signifie "gentle lilong/doux lilong" a été construit en 1921. Rappelons qu’un lilong (ou lane) vient de 里 lǐ espace résidentiel et 弄 lòng : passage, allée qui distribue les maisons. Situé dans le district de Jing’An, c’est un shikumen lilong orné de ces magnifiques porches de pierre typiques. Il était le plus grand lilong de Shanghai, divisé en 736 unités d’habitations, services et  commerces. En 2010, sa partie Ouest (Xi Siwenli) a été détruite. En ce qui concerne sa partie Est (Dong Siwenli), la relocalisation de sa population a commencé durant l’été 2013, mais, nuance importante, la mention 空 kòng apposée sur les portes, signifie "vide" et non pas "à détruire", 拆 chai, comme on peut voir habituellement… En effet, le gouvernement de Jing’An, sensibilisé par la richesse de ce patrimoine architectural, s’est très vite posé la question ou non de la destruction. Le sort de ce lilong, dans lequel il ne reste que 80 habitants, résistant à la relocalisation, oscille alors entre la procédure de classement et le projet immobilier classique.

En 2013, une improvisation festive

Jérémy Cheval proposait à l’époque des visites guidées auprès des Français intéressés par ces lilong shanghaiens. Voyant ce bel ensemble menacé, il organise alors de façon très spontanée une soirée en 2013. Un mail envoyé à ses contacts français, quelques lampions rouges tels des lucioles, et il se retrouve un soir d’octobre avec, à sa grande surprise, une centaine de personnes autour de lui, avides d’explications sur ce lieu symbolisant le patrimoine culturel et architectural de la ville qui disparaît peu à peu. Il improvise donc une visite guidée des plus appréciées, au milieu des quelques rares habitants étonnés mais accueillants.

(Crédits photo : Delphine Gourgues)

2014, une soirée officieuse et remarquée

L’année suivante, Jérémy a alors en tête de monter un événement artistique pour donner une autre dimension à ce lilong symbolique et toujours menacé. Il invite donc 25 artistes internationaux, chinois et français surtout, à s’approprier les lieux,  en y proposant des performances, orientées autour de la ville de Shanghai, de la vie dans les lilong. Donner du contenu, redonner vie à cet espace, ouvrir une réflexion sur ces mutations urbaines, et sur l’aspect humain de ce phénomène…  C’est une foule de 200 à 300 personnes qui débarque, un vrai succès, malgré une présence policière  bien visible, venue pour s’assurer du respect des normes de sécurité, et de l’absence de dimension politique ou commerciale de l’événement…

(Crédits photo : Jérémy Cheval) 

(Crédits photo : Bon Wen)

Après cet événement, la fin d’année fut marquée par le classement de Siwenli par le "Bureau des Reliques Historiques et Culturelles". Cette liste comporte une centaine de lilong de Shanghai, mais n’a pas la même valeur que celle que notre logique occidentale pourrait nous laisser entendre. En effet, cela ne protège pas réellement d’une transformation majeure, d’une démolition partielle, voire totale… Pour l’anecdote, une personne joue sans aucun doute un rôle majeur en la faveur de la survie de ce lilong, c’est le directeur du bureau d’urbanisme du gouvernement municipal de Jing’An, qui y a lui-même vécu et qui, bien sûr, s’y sent très attaché. Le processus continue et une compétition est organisée par le gouvernement du district pour le devenir de ce lieu. C’est une agence anglaise d’architectes (Chipperfield Studio) qui gagne, avec comme orientation majeure de garder ce lilong… mais tout en construisant de hauts immeubles autour… Notons qu’outre cet axe majeur de conservation du lilong, l’argument de l’agence est d’y conserver aussi ses habitants, or ceux-ci étaient déjà presque tous partis (80% environ) !

Voir la vidéo de la soirée 2014 : 


2015,  "Fireflies gathering", officiel mais encore plus magique !

(Crédits photo : Marie-Claire Bizot) 

C’est bien cette année que les choses ont pris une autre dimension ! Tous les ans, la ville de Shanghai organise le festival culturel SUSAS : de septembre à octobre, chaque arrondissement investit quotidiennement des espaces artistiques pour promouvoir l’art culturel. Dans ce cadre, la municipalité de Jing’An décide alors d’organiser un événement dans le lilong de Siwenli et fait un appel d’offres. L’équipe finalement choisie aura comme curateur Jérémy Cheval ! Cette officialisation lui donne un caractère presque solennel… Jérémy élargit alors son champ d’action, contacte de nombreux artistes, aidé par le Consulat Français pour quelques artistes chinois, s’occupe de toute la logistique, aidé même par plusieurs habitants, décide du plan des stands avec les artistes, tout en s’assurant que le contenu offert sera fort et varié. Il décide d’appeler cet événement "Kong Siwenli, Fireflies gathering" ("Siwenli le lilong vide, la rencontre des lucioles"). Au final, 70 artistes ou groupes d’artistes, de toutes disciplines et nationalités se produiront : photographes, acteurs, peintres, scénographes, musiciens, danseurs, écrivains, chercheurs, bloggeurs, "installationnistes"… Un travail énorme de chacun pour un résultat éphémère, fort et poétique où le lilong lui même s’expose. Cet événement a cela d’unique qu’il est organisé "hors les murs", fait très rare à Shanghai, sans encadrement ni rattachement à quelconque institution culturelle. Et tous les artistes, si différents soient-ils, ont la volonté de délivrer ensemble un message en totale cohérence avec le lieu, l’enjeu, l’incertitude de son futur. Les artistes chinois ont été particulièrement touchés par cette démarche, d‘autant plus qu’elle n’avait rien de commercial !

(Crédits photo : Sabrina Ni)

Au moins 500 visiteurs ont déambulé durant ces deux heures allouées, dans la pénombre, éclairés par les lanternes rouges, au nom des autres lilong non détruits, chuchotant par endroits, s’exclamant à d’autres, tout simplement portés par la magie de l’instant. Quelques échanges avec la population aussi, timides mais très émouvants. Puis à 20h, chaque artiste a commencé à démonter son stand, les derniers visiteurs ont respectueusement quitté les lieux, seules des fresques murales, telles des vestiges, sont restées quelque temps, avant d’être sans doute bientôt repeintes en gris. (Une vidéo sera bientôt réalisée sur la soirée 2015). 

Quelques noms d’artistes présents :Christine Esteve, Eric Leleu, Héloïse Le Carrer, Mathilde Planchot, Nathalie Perakis-Valat, Geneviève Flaven, Liz Hingley, Marceau Chenaux, Estel Vilard, Olivier Rolin, Liu Zhenchen, Johann Rivat, Petra Johnson, Tao Xinglong, Luk Studio, Dinghaiqiao mutal aid, Alexandre Ouairy, Kahn,Bonwen, Gropius Xi, Olivier Wyart et bien d’autres encore…

(Crédits photo : Ugo di Mauro)

Et demain, que deviendra Siwenli ?

Jérémy Cheval en est convaincu, ce lilong ne sera pas détruit. Outre l’héritage architectural qu’il incarne, les autorités ont aussi compris les possibilités de contenu culturel qu’il représentait. Mais comment et quand cela va-t-il évoluer ? Nul ne le sait… Espérons qu’il ne sera pas étouffé par une jungle de buildings autour, avec juste la façade principale conservée, ou transformé en musée fictif de ce qu’était censé être un shikumen lilong … "Il reste environ 1 000 lilong à Shanghai, dont la majorité d’entre eux reste encore habitée, cependant les destructions se sont fortement accélérées en 2015…", nous confie-t-il, inquiet.

(Crédits photo : Nathalie Pérakis-Valat)

Et quand on lui demande s’il y aura une édition 2016 de soirée éphémère Siwenli, Jérémy répond qu’il n’est pas sûr de vouloir réitérer l’expérience, il est à la recherche d’autres lieux d’expositions, hors les murs aussi mais pas forcément dans des lilong. "Et si c’était à refaire dans un lilong, ce serait plutôt pour durer, tel un musée des modes de vie, ou pour la population, comme un grand repas festif, pour célébrer ce lieu…une dernière fois peut-être…".

Jérémy Cheval, architecte et doctorant en architecture à l'université de Tongji et à celle de Paris Belleville, vit à Shanghai depuis dix ans. Sa recherche interroge la transformation des lilong de la ville au delà des processus de destruction et patrimonialisation depuis 1991. Il est le co-auteur d’un recueil "Lilongs-Shanghai", édité en 2010.

(Crédits photo : Jérémy Cheval)

Et si vous voulez lire sur le sujet, voici quelques titres suggérés par Jérémy :

- "Cité de la poussière rouge" de Qiu Xialong (roman)
- "Shikumen : Experiencing Civil Residence and Alleys of Shanghai Style" de Feng Shaoting
- "Beyond the neon light" de Hanchao Lu
- "Shanghai Gone; Domicide and Defiance in a Chinese Megacity" de Qin Shao

Delphine Gourgues lepetitjournal.com/shanghai  Jeudi 5 novembre 2015

 
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