Ils parlent plusieurs langues, s'adaptent à chaque arrivée dans un nouveau pays, leur quotidien privilégié est souvent fait de piscines, d'avions et de beaux hôtels. Les anglo-saxons les appellent les TCK :  "Third Culture Kids". Tour d'horizon des effets de l'expatriation sur nos chères têtes blondes.

Nous, parents, pensons unanimement que l’expatriation est un plus indéniable dans la vie de nos enfants, leur personnalité en sera à jamais marquée. Il nous est cependant bien difficile, même si certains d’entre nous l’ont vécue enfant, d’imaginer ce qu’il se passe concrètement dans leur esprit. Déracinés, transbahutés, perdant leurs amis régulièrement, recréant leur espace vital, apprenant une nouvelle langue tous les trois ans : ce n’est pas un petit challenge.

Peu d’études francophones ont été menées sur le sujet, la seule référence récente est le livre L’Enfant expatrié de Gaëlle Goutain et Adélaïde Russell. Le système anglo-saxon les a depuis longtemps catalogués comme les TCK "Third Culture Kids", ou CCK "Cross Cultural Kid" ou encore "global nomads". Bien sûr, un enfant qui vit une seule expatriation sur un temps limité durant son enfance ou son adolescence ne se définira pas de la même façon que celui qui passe d’expatriation en expatriation.

La définition d’un TCK est une personne qui a passé une part significative de ses années de développement dans une culture, deux, trois ou plus, différentes de celles de ses parents, en raison du travail de ces derniers. Il établit donc des connections avec toutes les cultures alors qu’il n’en maîtrise aucune. Bien qu’il intègre de nombreux éléments de son pays d’accueil, son sentiment d’appartenance se fait en relation avec d’autres personnes partageant le même type d’expérience. L’existence de Facebook est d’ailleurs une aide incontournable pour que tous ces "TCK" restent en contact, et développent un impressionnant réseau d’enfants d’expatriés. En allant faire un tour sur son Facebook, on constate que plus des deux tiers de ses amis vivent à l’étranger.

Les caractéristiques du "TCK"
1. Son quotidien (amis à l’école, vie externe...) est multiculturel. C’est encore plus fort quand il débute sa vie d’enfant dans un kindergarden local, ou, plus grand, étudie dans une école étrangère : entré comme étranger, il perd inconsciemment ce statut pour se fondre dans la masse.
2. La mobilité est sa norme : très jeune, il doit surmonter le sentiment de séparation. Parfois, il idéalise la vie d’avant souhaitant la retrouver, il ne réalisera que plus tard qu’il n’entre plus dans le "moule" quitté.

Autres facteurs non systématiques et à des degrés variables :
3. Il a vécu dans un monde où il est "visiblement différent" (exemple : en Asie).
4. Un jour, il rentrera dans son pays (c’est la différence majeure avec un immigrant).
5. Son style de vie privilégié.
6. Il sait qu’il n’est pas juste français mais français à l’étranger.

Quand nos enfants doivent répondre à la question "D’où viens-tu ?", il est rare qu’ils le fassent en une phrase. Certes, ils sont français mais n’ont jamais habité en France ou si peu. La France, pour eux, est synonyme de vacances, retrouvailles en famille et souvent avec leurs anciens partenaires "TCK". Car un "TCK" l’est toute sa vie, il se crée sur ces bases, définit son appartenance à son pays d’accueil, ainsi il vibrera avec le Brésil lors de la coupe du monde de foot plutôt qu’avec l’équipe des Bleus. L’enfant expatrié se sent souvent perdu lorsqu’il rentre en France : sa culture populaire est brésilienne, italienne, tokyoïte, new-yorkaise... Il ignore généralement ce qu’il se passe en France. Une langue commune mais un historique si différent, et pas évident à raconter car leurs interlocuteurs locaux, le temps des vacances, ne sont pas toujours très réactifs.

Divergent les codes de conduite, les émissions regardées à la télévision, les modes vestimentaires, le rythme scolaire entre hémisphère nord et sud. Même au sein de la famille, les différences sont flagrantes et sont à modérer. Il nous faut, parfois, en aparté, expliquer à nos "TCK" que l’avion n’est pas le mode de transport le plus usité par leurs cousins, qu’avoir une employée de maison n’est pas la norme, que tout le monde ne parle pas deux ou trois langues etc. Il est dur pour eux de ne pouvoir partager leur expérience avec leurs proches, mais il est de bon ton de faire profil bas. La réadaptation lors du retour est souvent plus dure que l’arrivée dans une nouvelle expatriation.

"Garder les pieds sur terre"
La culture de notre enfant n’est pas la nôtre, ni celle du pays ou il réside. C’est un mix entre les deux, voire entre toutes celles qu’il a côtoyées, son équilibre personnel se définit entre son environnement extérieur, la culture de ses parents… Quoique nous essayions de lui expliquer d’où il vient, il ne peut établir sa personnalité sur les récits de nos enfances et adolescences pour fonder la sienne. Sa réalité est son vécu : c’est un processus inconscient. Notre angoisse est qu’il pense sa vie actuelle immuable.

Nous sommes nombreux à répéter que la réalité en métropole est bien différente, que tout repose sur l’emploi de son père (ou sa mère) et peut terminer demain. La ritournelle "nous ne sommes pas rentiers et cela va s’arrêter" ne lui "parle" pas. Ce décalage est la normalité qu’il vit au jour le jour, ses référents s’il est expatrié depuis tout petit sont généralement : logement confortable, voyages, hôtels de luxe (toujours avec piscine), nounous, parfois chauffeur et cuisinière. Nos tentatives de "garder les pieds sur terre" en lui faisant faire son lit et ranger sa chambre ne sauraient atténuer cette discordance, mais continuons car c’est une excellence habitude à prendre !

Les comparaisons entre un enfant sédentaire et un "TCK" soulignent une connaissance multiculturelle indéniable mais souvent mise à mal par une ignorance parfois importante de sa culture d’origine, un sentiment d’être citoyen du monde et non pas ressortissant français, une aisance à s’adapter partout et une véritable "bougeotte". Quant au "TCK" qui possède une double nationalité obtenue par le droit du sol, on constate un désir spontané à ne s’identifier que par celle-ci au détriment de celle de notre pays d’origine. Ainsi, un jour, pendant un été en France, mon fils de 5 ans répondit à ses grands-parents lui trouvant de bonnes couleurs : "C'est normal que j’ai la peau bronzée : je suis brésilien !"

Anne LEBAS-SIGNORA (www.lepetitjournal.com - Brésil) Rediffusion

- Sur le même sujet, lire aussi nos articles : Les enfants en difficulté et l'expatriation

et Les enfants, comment s'adaptent-ils ?

 
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