Rio de Janeiro

LAURENT BILI - "Le défi pour l’ambassadeur : comment améliorer une situation bilatérale qui va bien ?"

En poste depuis septembre dernier à Brasilia, le nouvel ambassadeur de France au Brésil était de passage à Rio au début du mois à l’occasion de l’escale de L’Adroit, un patrouilleur hauturier français. L’occasion également pour Laurent Bili d’accorder son premier entretien au Petitjournal.com.

Lepetitjournal.com : Riche et variée, votre carrière vous a déjà mené au Brésil à la fin des années 1980. A quelle occasion ?
Laurent Bili :
Je suis arrivé en janvier 1989 à Brasilia en tant que stagiaire de l’ENA. Je me souviens assez bien de l’arrivée parce que le premier secrétaire qui devait m’accueillir n’était pas là et je suis arrivé en taxi à l’ambassade grâce à ma petite semaine de brésilien sans peine à l’ENA. C’était assez amusant parce que de leur côté, ils étaient déjà aussi aux quatre cents coups, croyant m’avoir perdu. J’y suis donc resté un peu plus de six mois, essentiellement à la chancellerie politique, mais également tourné vers différents services. A l’époque, il y avait une agence financière qui suivait la situation macroéconomique et financière, et j’ai ainsi particulièrement travaillé sur les questions d’investissement français au Brésil, l’évolution du change, etc. J’avais réalisé de nombreuses notes de fond sur la répartition des richesses au Brésil, l’éducation, l’environnement, toutes ces questions sur la situation sociale que le Français qui arrive au Brésil se pose.

Vous voilà donc de retour plus de 25 ans après, quelles sont vos impressions sur le Brésil d’aujourd’hui ?
Beaucoup de choses ont changé et en même temps il y a des permanences. Ce qui m’a le plus marqué, c’est la transformation du Centre-Ouest. Sur la route du Goias, on voit les changements de paysages avec le cerado qui a laissé place à des pâturages et à de plus en plus de plantations de soja. Brasilia n’a pas tellement changé, sauf la taille de ses villes satellites qui se sont à la fois embourgeoisées pour certaines et urbanisées de manière incontrôlée pour d’autres. Je ne me souviens plus des chiffres de l’insécurité à l’époque, mais ils restent aujourd’hui assez préoccupants. Le fait de revenir après avoir vécu une période de grave crise économique donne une certaine sérénité, il y a une reprise de l’inflation aujourd’hui, mais elle était à 25% par mois quand je suis venu la première fois donc je suis conscient que le Brésil en a vu d’autres et a les moyens de surmonter la crise.  

Les relations entre le Brésil et la France sont à l’heure actuelle au beau fixe. Comment les percevez-vous ?
C’est vrai, les relations sont excellentes, il y a une image de la France au Brésil qui est très forte à l’image du réseau de l’Alliance française, le plus grand au monde. Les Brésiliens aiment la culture française, la France est l’une des premières destinations touristiques après les Etats-Unis, et inversement, les Brésiliens ont une bonne image en France. Ce sont donc des conditions de travail assez faciles. Je ne vois pas de contentieux, de différend, que nous pourrions avoir avec le Brésil. Il n’y a pas de sujet sur lequel nous soyons véritablement en désaccord, nous avons très bien coopéré sur la COP 21 dernièrement par exemple. C’est peut-être le défi pour l’ambassadeur : comment améliorer une situation bilatérale qui va bien ? Nous avons quand même des petits sujets sur lesquels il faut que nous réussissions à transformer l’essai comme l’ouverture du pont sur l’Oyapock qui se fait un peu attendre par exemple. 

Outre ce dernier sujet, y a-t-il des dossiers en particulier sur lesquels vous allez travailler ces prochains mois ?
Nous avons notamment avec le Brésil un partenariat stratégique et nous essayons ainsi de maintenir un lien étroit avec l’armée brésilienne, à l’image de cette escale de L’Adroit. Mais ce ne sont pas des sujets de contentieux, ce sont des dossiers qu’il faut accompagner, être là pour que tout se passe bien.

Où en est-on par exemple du visa vacances travail réciproque dont l’accord avait été conclu lors de la dernière visite de François Hollande au Brésil fin 2013 et qui a déjà été adopté en France ?
C’est juste une question de ratification. Il est au Congrès brésilien et cela fait partie du petit lobbying que l’on fait régulièrement pour demander où en est le dossier, vérifier que les acteurs l’ont toujours bien en tête. Mais ce n’est pas un sujet sur lequel je vois une opposition de principe, c’est juste une mécanique administrative d’avancement des dossiers.

La situation politique brésilienne est actuellement très instable. Cela a-t-il une influence sur les actions bilatérales en cours ?
En tant qu’ambassadeurs dans un pays tiers, nous ne sommes pas des acteurs, mais des observateurs de la vie politique locale. Concernant les conséquences des périodes électorales par exemple sur les relations bilatérales, c’est clair qu’il y a des moments où l’attention que l’un ou l’autre des partenaires porte à l’extérieur est inversement proportionnelle à l’importance des questions politiques intérieures. Fatalement, lors de ces moments, il y a un peu moins de visites, etc. Mais cela ne veut pas dire que les relations s’arrêtent, et cela nous permet de faire du travail de fond, préparer les dossiers pour être prêts quand les conditions seront un peu plus mûres.

Au niveau économique, malgré la crise, les entreprises françaises sont toujours plus présentes, que pensez-vous de cet intérêt constant ?
Nous avons un historique de présence au Brésil et une base qui est forte avec des gens qui connaissent bien le pays. Comme je le disais plus tôt, on en a vu d’autres et ceux qui étaient là durant les années 1980 ou même avant, car certains grands groupes sont là depuis plus d’un siècle, ont vu des périodes plus compliquées. Une fois que l’on a dit cela, il y a une réalité qui ne changera pas qui est que le Brésil est le géant de l’Amérique latine. A lui tout seul, c’est la moitié du PIB du sous-continent, donc c’est un pays où il faut être : 200 millions d’habitants, un gros potentiel d’autant que nous voyons qu’il y a ici des poches d’amélioration de productivité qui ne sont pas encore exploitées. La réalité économique est que les temps de crise sont aussi des temps d’opportunité : le real a baissé, le prix des actifs a baissé… C’est le moment de réfléchir à sa stratégie dans le pays, à des stratégies d’acquisitions, de croissance externe ou aussi de croissance interne. A chacun selon son secteur de bien examiner les possibilités.

Les relations culturelles au sens large sont toujours aussi intenses, est-ce important de les maintenir aussi fortes malgré la crise ?
Ce secteur est en effet un peu touché, nous avons notamment quelques Alliances françaises qui souffrent plus parce que fatalement ce sont des dépenses de plaisir pour certains Brésiliens qui peuvent être repoussées. Nous avons décalé notamment un important projet culturel, mais en même temps, il y en a d’autres qui se préparent : exposition Picasso, exposition sur le post-impressionnisme, etc. Nous avons quand même énormément de choses qui fonctionnent bien et je pense que cette coopération culturelle est portée par de nombreux acteurs de façon telle que nous allons réussir à traverser cette crise.

La gastronomie, illustrée par la seconde édition au Brésil de "Goût de France" le mois prochain, était l’un des secteurs forts prônés par votre prédécesseur, cela va se poursuivre ainsi ?
Avec l’arrivée de Laurent Fabius au ministère des Affaires étrangères, il y a eu un coup de projecteur très fort sur le tourisme et la gastronomie, car ce sont des secteurs très créateurs d’emplois et très positifs pour l’image de la France. L’année dernière, nous avons eu cette première édition de Goût de France et nous la rééditions cette année, toujours au niveau mondial, le 21 mars. Nous aurons plus de participations cette année au Brésil puisque nous sommes déjà à plus de 80 restaurants. Cette année, il y a aussi plus de souplesse dans le cahier des charges que doivent respecter les restaurateurs donc je pense que cela va très bien marcher et beaucoup attiré nos amis brésiliens dans les restaurants français et brésiliens qui vont vendre l’image de la France à travers cette soirée. Mondialement, cette opération reste un très beau produit d’appel pour vendre la destination France.

Vous avez déjà effectué plusieurs déplacements à travers le Brésil, à la rencontre notamment de la communauté française. Que vous inspire-t-elle ? Les préoccupations sont-elles différentes d’un pays à l’autre ?
Ce qui est frappant au Brésil, c’est que la communauté française est très intégrée dans le pays et elle est assez largement répartie dans l’espace avec bien sûr de grands bataillons à São Paulo et Rio. Mais c’est assez touchant de retrouver une petite communauté française dans le Tocantins, d’avoir des Alliance française dynamiques à Belém (Para), à Belo Horizonte ou Recife pour citer les dernières que j'ai visitées. Dans les voyages que j’ai pu faire jusque-là, cela m’a donc beaucoup frappé, ce côté intégré dans le pays, peut-être plus facilement qu’en Turquie et en Thaïlande (les deux derniers pays dans lesquels Laurent Bili était ambassadeur de France, ndr), pour une question de langue, de culture, de tradition, le melting pot brésilien aussi avec de très vieilles familles franco-brésiliennes qui font l’effort de maintenir le lien avec la France. C’est enfin une communauté particulièrement sympathique et agréable, à l’image du Brésil.  

Parmi les préoccupations que l’on peut avoir, c’est celle au sujet du virus Zika, qui touche également des départements et régions d’outre-mer français, quel message entendez-vous faire passer ?
Nous sommes dans un moment de précaution donc ce qui est valable pour les Brésiliens l’est également pour les Français. Les précautions de base pour lutter contre les moustiques sont à respecter, et particulièrement pour les femmes enceintes. De manière plus large, nous avons une coopération dynamique dans le domaine de la santé avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD), l'Inserm et l'Institut Pasteur pour travailler avec les Brésiliens sur le virus Zika. Mais la première chose à faire aujourd’hui, c’est de s’assurer une protection individuelle.

De même, avec l’approche des Jeux Olympiques de Rio, la sécurité, à travers la lutte contre le terrorisme, est un sujet de préoccupation. Comment la France va-t-elle collaborer avec le Brésil sur ce point ?
Nous avons déjà eu un certain nombre des réunions de travail avec les autorités brésiliennes. Des circuits d’échange d’informations vont être mis en place et nous devrons faire en sorte qu’ils se déroulent dans de bonnes conditions puisque le problème de ce thème est que l’information est confidentielle. Nous aurons aussi des officiers de liaison dans les zones d’opération à Brasilia et Rio. Nous savons que le Brésil n’est pas un pays particulièrement à risque, mais nous savons aussi que les Jeux Olympiques ont un pouvoir d’attraction. Les Brésiliens en sont conscients, un coordinateur de la sécurité disait d’ailleurs : "Munich aussi était une ville tranquille juste avant les Jeux de 1972". Une fois que nous avons pris conscience que le terrorisme est aveugle, brutal, barbare et peut frapper partout, nous avons fait une partie du travail.

Enfin, est-ce que vous avez un message général à adresser à la communauté française du Brésil ?
D’abord, je suis content d’être au Brésil et ensuite, je forme le voeu que l’on puisse travailler ensemble pour donner une très bonne image de la France au Brésil. 

Propos recueillis par Corentin CHAUVEL (www.lepetitjournal.com - Brésil) lundi 22 février 2016

- Lire notre présentation de Laurent Bili 

 
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