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INTERVIEW - Stéphanie GICQUEL, l’exploratrice qui traversa l’Antarctique

 

2045 kilomètres, 74 jours, -50°C. Trois nombres pour résumer l’incroyable expédition Across Antarctica réalisée en 2014 par Stéphanie GICQUEL et son mari. Entre record mondial, conditions extrêmes et dépassement de soi, ils sont devenus les 25ème et 26ème explorateurs à avoir traversé l’Antarctique en ski. Environ deux ans plus tard, LePetitJournal.com a rencontré cette avocate française énergique, qui revient sur son expérience unique. Retour sur une aventure hors du commun !

Le PetitJournal.com : Vous êtes diplômée d’une école de commerce, puis vous êtes devenue avocate au barreau de Paris. Pourquoi avoir décidé d’entreprendre cette traversée de l’Antarctique ? D’où vient cette idée ?

Stéphanie GICQUEL: En parallèle à mon activité professionnelle, j’ai toujours adoré le sport. Je pratique notamment l’ultra-trail, de la course à pied sur longue distance, comme sur 200km. C’est vrai que c’était compliqué avec mon métier, mais j’ai essayé de préserver du temps pour le sport. La traversée de l’Antarctique, c’est un peu un cheminement. Je suis déjà allée en Arctique, au Groenland, en Norvège, au Pôle Nord et aussi en Antarctique. À force de rencontrer des aventuriers, à force de lire des récits d’expédition j’ai eu cette idée folle de vouloir traverser l’Antarctique. Je ne savais pas au début si c’était vraiment réalisable, mais à force d’y penser, un jour l’idée est devenue un objectif.

L’expédition Across Antarctica, que vous avez effectuée avec votre mari, figure dans le Guinness World Records en étant la plus longue expérience en ski sans voile de traction réalisée par une femme. Lorsqu’on vous dit ça, quel est votre sentiment ?

Initialement, ce record n’était pas un objectif. Pour des raisons de financement, j’ai dû changer mon itinéraire deux mois avant. Et puis on est plus sur quelque chose d’assez confidentiel, ce n’est pas un Vendée Globe, ce ne sont pas les Jeux Olympiques et même si c’est aussi engagé, ça ne change pas une vie. Après, je suis surtout très contente d’avoir pu réaliser mon objectif, et aussi d’avoir pu rapporter des images, des vidéos et des photos, c’était ça aussi la mission. Cela me permet de pouvoir partager l’expérience avec des écoles et maintenant des entreprises, à la fois sur l’Antarctique mais aussi sur le dépassement de soi. C’était important pour moi que ça ne soit pas une démarche individualiste mais vraiment une expérience que l’on puisse partager avec les autres. Et ça a été le cas !

En quoi la traversée est-elle différente lorsque l’on est en ski mais sans voile de traction ?

En fait, il y plusieurs types d’expéditions en Antarctique. Il y avait à l’époque des expéditions avec des animaux. Ça a été le cas en 1911, lorsque Roald AMUNDSEN a atteint le pôle Sud, mais aussi en 1989 avec la traversée de Jean-Loup Etienne qui reste à ce jour la plus longue expédition en traîneau de chiens. Aujourd’hui, on a deux types d’expéditions dont celui avec la voile de traction. C’est un peu comme le kite-surf mais avec des skis. Donc on se déplace avec l’aide du vent. Mais si on fait la traversée en solitaire, on peut avoir beaucoup de difficultés pour se relever ou poser sa tente par exemple. Ensuite, quand on part sans voile de traction, le problème, c’est la vitesse. On est à 3 km/h, parce qu’il y a des vagues de glace, parce que le Pôle Sud est situé à 3 000 mètres d’altitude et puis il faut savoir que quand on se dirige vers le Pôle Sud, le vent est de face, en tout cas il l’était sur mon itinéraire. Donc tout ça ralentit considérablement le rythme. Et quand on doit parcourir 2000 km en un temps limité pour prendre le dernier avion de la saison, on se retrouve à faire en fin d’expédition 12 à 16 heures de ski par jour.

Comment se prépare-t-on physiquement et mentalement à une telle expédition ?

Comment on se prépare ? Alors moi je pratique beaucoup l’ultra-trail donc ça, ça m’a énormément aidé parce que j’ai plutôt un petit gabarit. Et c’est vrai que le fait de travailler le cardio, l’endurance, le fait de pouvoir économiser de l’énergie sur de très longues distances pour pouvoir courir pendant 24h ou 30h sur des 200 kilomètres, que ce soit en Bretagne ou ailleurs, ça m’a permis de m’entraîner et d’économiser de l’énergie dans un environnement très difficile. Donc le volume horaire sportif pour l’expédition était plutôt conséquent. Après, ce qui m’a permis de me préparer, ce sont aussi les expéditions fréquentes au Spitzberg que j’ai faîtes lors des années précédentes.

La préparation mentale, c’est surtout une question de visualisation. J’ai déjà rencontré beaucoup d’aventuriers qui ont fait des expéditions polaires, j’ai beaucoup discuté avec eux, et j’ai lu les récits d’expédition, ce qui ma permis de visualiser les risques que j’allais potentiellement rencontrer sur place. Il fallait aussi que je visualise l’imprévisible. Quand je suis partie, je savais pertinemment qu’il y aurait des choses que je ne pouvais pas prévoir et que je ne pouvais même pas imaginer. Je suis partie avec cet état d’esprit : tout ne peut pas se passer facilement. On a aussi énormément discuté de questions liées à la mort tout simplement. Quand je suis partie pour cette expédition, je n’avais vraiment pas la certitude de revenir. C’est quelque chose qu’on ressent et qui est assez désagréable à vrai dire. Mais on ne prévoit rien sur l’année qui suit. En 2015, j’espérais bien sûr à mon retour écrire un livre, j’espérais ramener des images et réaliser des expositions. Mais on ne pense pas aux prochaines courses, on ne prévoit même pas la prochaine expédition. C’est quelque chose de vraiment différent par rapport aux expéditions précédentes, où je savais ce que j’allais faire après. Pour le coup, on se projette uniquement sur l’objectif et pas après. On passe évidemment de très longues heures à discuter, au cas où l’un d’entre nous aurait un problème. Il y a des moment où l’on vient à pleurer parce que c’est vraiment intense et extrême. Le livre de Ryan MESNER, bien qu’il soit en montagne et que ce soit différent, m’a par exemple souvent fait pleurer pendant la préparation. Je partais sur le même point de départ que lui et c’est très troublant en réalité. Quand on relit le livre après l’expédition, la sensation est toujours aussi étrange.

À -50°C, comment fait-on pour survivre ?

Sur une expédition aussi longue, le corps devine les températures. Au bout de 4 ou 5 semaines dans des conditions extrêmes comme c’était le cas, le corps reconnaît les différences de température. Donc avant même d’atteindre le pôle sud (avant le milieu de l’expédition), je savais s’il faisait -42°, -38° ou -30°. On est tellement sensibilisé à l’environnement qui nous entoure qu’on reconnaît les températures. C’est très étonnant comme phénomène. Le -50° n’a absolument rien à voir avec un -45° par exemple. À -50°C, c’est vraiment une sensation de survie. Moi en l’occurence, je ne pouvais plus m’arrêter pour les pauses. Je m’arrêtais parfois 3 minutes ce qui n’est rien comparé aux pauses en temps normal où l’on peut manger, boire, se reposer, changer le nombre de couches par rapport au froid, ou regarder le GPS. Tout ça se fait pendant la pause. Mais à -50°C, je peux pas tenir 10 minutes, parce que j’avais vraiment besoin de courir, d’aller très vite dans mes mouvements afin de me procurer de la chaleur. Parfois j’avais très faim, j’avais soif, mais le plus urgent c’était d’avancer, quitte à ne pas manger correctement. C’était la seule solution pour survivre. C’est parfois très dur, on se dit qu’on va sûrement y rester, et à ce moment-là, on pense vraiment à soi. On lutte pour sa survie. J’ai eu très peur que les températures baissent un peu plus, car on n’est pas préparé à ces températures pour une expédition sans voile de traction. En plus, on doit être capable de changer rapidement de couches car les températures varient très souvent. (à -25°C c’est deux couches mais à -50°C on met quatre couches).

En plus du climat extrême, il y a aussi un effort physique sportif à fournir et le tout, en un temps record. Avec tous ces facteurs, quels sont les risques pour vous ?

Sans voiles de traction, il y a deux principaux risques. Il y a la déshydratation, parce qu’on a pas le temps de faire fondre de la glace et c’est aussi la dénutrition. On a tendance à prendre moins de choses dans son traîneau pour que ce soit moins lourd à porter. Si on prend plus de nourriture, on a besoin de plus d’énergie, donc c’est un cercle vicieux en fait. C’est notamment ce deuxième risque qui a malheureusement causé le décès du britannique Henry WORSLEY en janvier 2016. Il a attrapé une infection principalement à cause de la dénutrition qui s’accentue sans voile de traction.

Un mot pour décrire l’Antarctique ?

Alors ça c’est compliqué… C’est un continent qui ne ressemble absolument à un aucun autre. Donc je ne peux pas comparer… Il n’y a aucune flore, aucune faune à l’intérieur du continent. On a l’impression d’être sur une autre planète. Je dirais, peut-être mystique.

Qu’est-ce que vous retenez de cette expérience ?

Beaucoup de choses. Déjà, j’ai évolué entre 2015 et aujourd’hui. J’ai plus de maturité et plus de recul. Quand je suis rentrée en France, j’étais euphorique. Il m’a fallu une année pour réaliser ce que j’avais fait. Je me suis mise tout de suite à écrire un livre. J’ai aussi rencontré beaucoup de personnes, notamment dans les écoles. Donc il n’y avait pas de prise de recul la première année. Le rapport au temps et à l’espace est totalement modifié. Quand je pars sur un ultra-trail de 24h ou de 2 jours, j’ai l’impression que c’est très court, je sais que je me trouverai dans quelques heures chez moi, que je retrouverai très vite mon confort. Alors qu’il y a quelques années, ça me paraissait bien plus long. Aujourd’hui, en 2017, lorsque je pense encore à cette expédition, j’ai tout de suite un sentiment d’absolue liberté. Une sorte de plénitude et d’accomplissement de soi. On se sent complètement calme et serein. Quand je me fixerai un objectif élevé, je sais maintenant que j’aurais les moyens de le réaliser. Pour cette expédition, j’ai mis quatre ans de préparation, je me suis endettée, mais ça vaut vraiment le coup. Des fois, ça me paraît fou de repenser à cette traversée. Je regarde le globe et je me dis que j’étais vraiment là, au milieu de l’Antarctique J’ai mis longtemps à le réaliser mais je retiens surtout une impression de liberté et de sérénité.

Ce voyage, c’était à la fin de l’année 2014. Depuis, vous avez organisé des conférences dans les écoles, les universités mais aussi lors de la COP 21 à Paris et de la COP 22 à Marrakech. Êtes-vous confiante sur l’avenir de notre planète ?

Je pense aujourd’hui qu’il y a une prise de conscience de nombreux pays, donc ça c’est une bonne chose. On a réussi à se mettre autour de la table lors de la COP 21. Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire pour mettre en oeuvre l’accord qui est entré en vigueur. Après, je suis d’un naturel confiant. Mais la COP 21, c’était déjà un peu trop tard. Les effets du réchauffement climatique sont amorcés, la banquise fond déjà. Je ne suis pas scientifique, mai j’aurai tendance à les écouter. À l’intérieur de l’Antarctique, on ne voit pas de manifestation du réchauffement climatique. On le remarque plus au niveau des limites du continent. Certains endroits sur la planète sont heureusement encore préservés. Donc je pense qu’on peut encore agir. Evidemment, lorsqu’on voyage, on réalise la beauté de la nature mais aussi sa fragilité. Et on se rend compte aussi de ce qui se passe dans certains environnements. Quand je suis rentrée à Paris, j’ai eu à peu près un mois de difficulté pour respirer à cause de la pollution. En tout cas, il y a de la volonté, une prise de conscience et il faut le remarquer. Mais il reste beaucoup à faire pour préserver la planète.

Votre expédition a également permis de récolter 15.000 €, au profit de l’association Petits Princes, qui réalise les rêves d’enfants. Cet exploit, cette expédition, c’était aussi l’occasion d’aller au bout de votre rêve ?

Oui c’était vraiment devenu mon rêve. Ce que je dis souvent, c’est que la seule limite à nos objectifs, c’est celle que nous leur donnons. Il y a de nombreux moments de difficulté, de solitude, on cherche aussi parfois à se trouver des excuses, mais il faut aussi accepter de sortir de la norme. Il faut aussi accepter que c’est très compliqué, accepter ses peurs, mais il faut surtout aller de l’avant.

Enfin, on imagine assez mal que ce soit votre dernier voyage. Vous comptez repartir ?

(Rires) C’est sûr ! Oui, j’adore les régions polaires mais j’ai aussi envie de découvrir d’autres régions du monde, comme le désert, les régions arides. Pourquoi pas l’Australie… J’aimerai bien découvrir ce pays et je pense que les conditions du désert doivent être uniques. Pour l’instant, j’aimerai me consacrer pendant deux ans à l’ultra-trail. Mais j’aurai bientôt une idée folle et elle ne ma lâchera plus !


Si vous souhaitez visionner le film de l’expédition Across Antarctica, vous pouvez vous rendre sur le site internet http://www.touscoprod.com/fr/acrossantarctica

Et pour commander le livre de Stéphanie et Jérémie GICQUEL ou tout simplement pour découvrir cette incroyable expédition, n’hésitez à consulter leur site web : https://runningtothepole.com/livre-2/

 

Crédits photos : Stéphanie GICQUEL et Jérémie GICQUEL

Propos recueillis par Maxime THURIOT, lepetitjournal.com/sydney, Mercredi 08 Mars 2017

 
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