La Globalisation Financiere: un Problème de Gouvernance
par Carlo De Benedetti
Un jour, Jacques
Chirac a comparé les spéculateurs financiers au "SIDA de l’économie mondiale".
Et, bien avant lui, un autre Président, Théodore Roosevelt, a condamné sans
appel tous ceux qui investissaient en bourse en les comparant à des parieurs,
à des "gamblers"qui jouent aux cartes ou aux chevaux.
C’est donc un antique préjugé. Comme le faisait remarquer il y
a quelque temps l’Economist "the financial system is seen as a wasteful
sideshow that relies on churning money earned in "real"business and adds non
economic value. At worst, it is portrayed as an irrational casino, in which 22
year old traders are able to bankrupt economies". Une observation qui
débouchait ensuite sur la question : "Might we better without all the
financiers ?".
Question rhétorique, bien évidemment. Mais qui visait à
souligner un climat, un sentiment, bref la perception de Monsieur Tout le
Monde mais aussi d’un grand nombre de nos policy-markers. Une hostilité qui,
sous l’effet de la globalisation des marchés financiers, s’est encore plus
largement répandue. En se renforçant, l’ancien préjugé s’est en effet
automatiquement transformé en hostilité envers la mondialisation financière,
presque comme si cette dernière était la cause de toutes les injustices et de
toutes les inégalités de notre planète.
Il s’agit-là d’une vision simpliste et idéologique de la
réalité. Je pense pour ma part que tous ceux qui aspirent à une redistribution
de la richesse devraient en revanche considérer d’un bon œil ce qui, quoiqu’il
en soit, au-delà de toute autre considération, est la voie la plus rapide
jamais imaginée par l’humanité pour déplacer des richesses.
Fin 2004, d’après les statistiques publiées par le McKinsey
Global Institute, les capitaux financiers circulant dans le monde
représentaient 334% du Pib mondial. Tout comme John Hardman Moore de la London
School of Economics, on peut dire que "la circulation de toute cette richesse
au sein de l’économie peut être comparée au sang qui coule dans les veines,
disséminant sur son passage des ressources aux quatre coins du monde". Sans ce
flux, l’économie mondiale serait certainement plus anémique, au détriment,
surtout, des régions les moins irriguées.
Ces considérations ne doivent toutefois pas nous induire à
fermer les yeux devant les nombreux échecs de la globalisation financière
telle que nous l’avons connue jusqu’ici et devant les innombrables risques
qu’elle entraîne. Echecs et risques liés en grande partie à la puissance des
nouveaux leviers des marchés financiers et à l’absence d’un système de
gouvernance approprié en mesure d’en moderniser et d’en contrôler les effets.
Les hedge funds qui, aujourd’hui, dominent le marché mondial, et leurs
dérivés, qui multiplient de façon exponentielle les risques et les
opportunités, font du système un moteur thermonucléaire capable de dégager une
super puissance mais aussi de créer d’énormes préjudices si l’on ne prend pas
les précautions qui s’imposent et si l’on ne l’entretient pas comme il se
doit.
On l’a vu avec la crise financière qui, au début de l’été 1997,
a démarré en Thaïlande et s’est étendue comme une traînée de poudre dans tout
le Sud-Est Asiatique. En quelques mois, le miracle économique de cette région
s’est transformé en un véritable cauchemar. Les énormes capitaux qui y avaient
été investis se sont envolés à l’improviste, provoquant une perte de
ressources de plus de 85 milliards de dollars l’an. Résultat :
écroulement des devises, chute vertigineuse des prix des actions, récession
des économies. Et, puisque le système était désormais global, la peur s’est
insinuée un peu partout : le rouble russe est entré en crise en août 1998 et,
en janvier 1999, c’est le real brésilien qui, à son tour, a été emporté dans
la tourmente.
Ce qui s’était passé aux Usa en 29 était en train de se
reproduire à l’échelon mondial. Et cela parce que si, après la crise, les
Etats-Unis se sont dotés d’un ensemble de règles rendant impossible, ou tout
du moins difficile, une nouvelle crise de ce genre, le monde n’en a pas fait
de même et ne l’a toujours pas fait aujourd’hui.
Paul Volcker, prédécesseur d’Alan
Greenspan à la Federal Reserve, a fait une métaphore avec laquelle il a, à mon
avis, mis parfaitement dans le mille : "L’image d’un vaste océan de capitaux
liquides – a écrit Volcker – m’impressionne beaucoup, car je pense que les
grosses et non moins inévitables tempêtes à travers lesquelles un paquebot
comme la United States of America peut continuer de naviguer en toute
tranquillité renverseraient en revanche et sans aucun doute le plus stable des
canoës du Pacifique Sud".
Le problème est là. Et c’est un problème qui nous concerne
tous. Parce qu’aujourd’hui, nous pouvons dire que, bien qu’ayant flairé le
danger, Volcker, en donnait encore une vision optimiste : en effet, si le
canoë du Pacifique Sud se retourne, il engendre une série de conséquences qui
mettent aussi en péril le plus stable des cuirassés américains.
Mais je le répète, ce serait une erreur d’essayer de faire
porter le chapeau à ceux qui n’ont rien à se reprocher. Le problème ne réside
pas dans la globalisation des marchés financiers, mais dans le fait que
celle-ci ne s’accompagne pas d’une globalisation appropriée de la gouvernance
de ces marchés. Les règles dont se sont dotés les Etats-Unis, les règles de
l’Uem, les règles de nos états nationaux ne suffisent plus, aujourd’hui, à
gérer des transactions qui traversent les continents à grande vitesse et avec
la puissance amplifiée dont sont capables hedge funs et dérivés.
L’illusion de ce que l’on a baptisé le
“Washington consensus” appartient aujourd’hui au passé. Même au sein du Fonds
monétaire international, on a perdu l’enthousiasme acritique d’il y a quelques
années à l’égard de la libre circulation des capitaux. Là-bas aussi, on a
compris l’importance de la prudence lorsqu’on ouvre les marchés financiers
intérieurs à l’intégration globale et la nécessité de consolider au préalable
les structures financières et les procédures. Là-bas aussi, l’idée que le
vaste océan de capitaux liquides dont parlait Volcker a besoin d’un système de
gouvernance capable de suivre les capitaux et les fonds au-delà des frontières
archaïques de nos Etats est en train de faire son chemin.
Je vous prie de m’excuser si je cite à
nouveau l’Economist, mais il me semble nécessaire, pour affirmer certaines
choses, de m’en référer à un témoin au-delà de tout soupçons : "S’il
existe une cause à laquelle ce journal ne manquera jamais d’accorder son
soutien – publiait il y a quelque temps la bible du libéralisme – c’est celle
du libre échange. Nous avons toujours soutenu que le libre échange favorisait
la prospérité, encourageait la paix dans le monde et était un des facteurs
indispensables de la liberté de l’individu. On peut donc tout naturellement
supposer que ce qui s’applique aux échanges de produits s’applique tout aussi
bien aux échanges de capitaux. Et pourtant, ce n’est pas le cas, ce sont deux
marchés différents. Tout aussi incongru que cela puisse paraître, les
économistes libéraux devraient reconnaître que les contrôles sur les capitaux
– limités à un certain type, et à certains cas – servent à quelque
chose."
C’est avec cette “bénédiction” que j’en
viens au coeur de mon discours : tout en ayant une confiance totale dans les
marchés financiers globalisés, je pense que le monde a besoin d’une
gouvernance appropriée pour les régir, les doter des mécanismes
institutionnels susceptibles d’amortir et de résoudre les éventuelles crises
du système. Bref, une gouvernance alliant la dimension nationale à la
dimension internationale, qui offre le support institutionnel nécessaire à la
mondialisation financière et multiplie les retombées bénéfiques de cette
dernière.
L’idée, pourtant répandue, que le
développement des Etats-Unis est le fruit d’un capitalisme dénué de toute
contrainte est fausse. Le gouvernement des Etats-Unis joue un rôle fondamental
dans le domaine financier. Il finance une grosse part des emprunts, ou il les
garantit, à travers des programmes portant sur les prêts, les crédits
étudiants, les exportations et les importations, les coopératives et les
petites entreprises. Et, non content de réglementer le système bancaire et
l’épargne, il essaie également de proposer des financements aux groupes
défavorisés.
Ce qui est valable pour les Etats-Unis
devrait donc l’être pour le système global. La mondialisation financière a
besoin d’organismes capables de gérer, à l’échelle internationale, les
problèmes qu’elle-même engendre. Vous allez me répondre : ces organismes
existent déjà, il s’agit du Fmi et de la Banque mondiale. C’est vrai. Mais il
est clair qu’aujourd’hui, tous ces organismes ont besoin d’une vaste réforme.
A commencer par le problème des problèmes : celui de la carence démocratique
qui les caractérise.
Difficile de lutter contre les
déséquilibres du pouvoir économique;nous ne sommes certes pas des “Candide”
mais les processus officiels devraient quand même répondre à des critères plus
démocratiques. Et, entre autres critères démocratiques, j’estime nécessaires
une plus grande transparence, des normes plus performantes contre les conflits
d’intérêt et, pourquoi pas, un nouveau système de vote élargi au-delà des pays
qui occupaient une position dominante à l’époque de la création de ces
organismes.
Ce sont là trois petites-grandes
réformes. C’est un premier pas. Une façon de légitimer et de consolider une
nouvelle gouvernance internationale, qui devra aussi en passer par une réforme
plus générale de l’architecture financière globale. Joseph Stiglitz, avec
lequel je ne suis pas toujours d’accord mais qui est très compétent en la
matière, a proposé dans un de ses récents ouvrages "une réforme du système de
réserve global – je cite – pour favoriser la stabilité et contribuer notamment
au financement des biens publiques globaux indispensables au bon
fonctionnement de la globalisation".
C’est une éventualité. Tout comme l’on
peut envisager la création de nouveaux outils juridiques et institutionnels
capables de faire face et d’amortir des situations d’échecs à l’échelle
internationale, d’empêcher la création de monopoles globaux ou encore d’éviter
que les risques liés aux taux de change et aux taux d’intérêt ne soient
toujours supportés que par les pays en voie de développement, qui sont aussi
les plus fragiles.
Ce ne sont que des idées, des hypothèses.
Des propositions que d’autres avant moi ont déjà soutenues et qui, parmi les
économistes, ont leurs partisans et leurs détracteurs. Pour ma part, je les
trouve raisonnables. Mais il en existe peut-être de meilleures. L’important,
selon moi, est que la globalisation financière cesse de n’être qu’un
inquiétant "vaste océan de capitaux liquides". Et que l’on arrive à créer un
système menant à des ports et des rivages tranquilles, où même les
embarcations les plus frêles pourront s’abriter des vents au milieu desquels
naviguent, avec une apparente tranquillité, les gros cuirassés de la finance
internationale.
Alors, seulement, les avantages de la finance internationale
apparaîtront clairement à tous. Et, dès lors, aucun père ne se sentira obligé
de conseiller à son enfant – comme Polonius dans Hamlet - "neither a borrower
nor a lender be".
www.lepetitjournal.com - Monaco, jeudi 17 mai 2007