Mexico

XOCHITL ou L’ENFANCE EN SUSPENS - Chapitre premier

Après la série "Pepenadores", l'écrivain Pascal Bomy revient dans Le Petit Journal de Mexico avec "Xochitl ou L’enfance en suspens". Ce nouveau roman, publié en plusieurs chapitres, raconte la vie d'une petite Mexicaine Xochiltl qui, à travers ses yeux d'enfants, nous fait découvrir la richesse de sa culture mais aussi quelques cruelles réalités. Aujourd'hui chapitre premier.

"Elle ajouta que le Mexique avait besoin d’enfants bien préparés pour affronter les défis du vingt-et-unième siècle. Seule l’éducation pourrait sortir le pays de la pauvreté et du retard pris sur les nations du premier monde." (Photo Romain Thieriot)

XOCHITL ou L’ENFANCE EN SUSPENS

Petite fille surdouée et curieuse, Xochitl vit à Ecatepec, dans la banlieue de Mexico. Comme les autres enfants, elle aime jouer, rire et apprendre tous les jours de nouvelles choses. Elle s’évertue à grandir normalement auprès de sa famille et ses amis, malgré l’exacerbation des conflits au cœur même de la ville. Elle tente de s’échapper de la violence, de la corruption, des féminicides perpétrés au quotidien mais les nouvelles qui fusent autour d’elle cherchent systématiquement à miner son optimisme mêlé à une infinie joie de vivre. En toile de fond, de manière presque anodine, le candidat Enrique Peña Nieto remporte les élections présidentielles.

Chapitre premier

Pascal Bomy, écrivain public  et enseignant de français langue étrangère 

1978 : Naissance à Compiègne (Picardie)

Années 90 : Études de langues et séjours en Angleterre, en Chine et en Italie

2001 : Arrivée au Mexique

2012-2014 : Animation d’ateliers sur le cinéma français

2014 : Publication de la série Pepenadores dans le Petit Journal Mexique

2014 : Rédaction de biographies pour des particuliers (Lire article

Son blog http://racontezvous.blogspot.mx/

« - Bonjour, je m’appelle Xochitl González Torres et aujourd’hui je vais vous présenter la faune et la flore de la région de l’État de Mexico. » 

Un grondement provenant du périphérique contigu faisait vibrer les vitres de l’établissement. Les pinceaux dans les verres à eau cliquetaient assidument, les pancartes suspendues au plafond se balançaient, entraînées dans le doux rythme d’un métronome anodin. Ce bourdonnement continu accompagnait les leçons de sciences, d’anglais et d’histoire du Mexique. De fait, au bout de quelques semaines, on ne pouvait plus apprendre sans ce bruit familier et les enfants l’associaient aux dates, statistiques et noms des grands personnages historiques. Il leur était par la suite impossible d’étudier ou de se concentrer dans des lieux paisibles tel un musée ou un jardin public ; la rumeur accompagnait tout apprentissage. Dans ces conditions, les enseignants devaient forcer les cordes vocales pour que l’ensemble des écoliers puissent entendre les grandes lignes du message qu’ils tentaient de faire passer. À son tour, Xochitl dut parler d’une voix intense. 

Face aux trente-six camarades de sa classe, la petite fille de 10 ans se sentait tout à fait à l’aise. Sûre d’elle, elle se tenait debout avec fermeté et prit un air de maîtresse autoritaire au moment de commencer son exposé. Dans la salle, les élèves étaient en train de se jeter des boulettes de papier, de se chamailler, de regarder des vidéos idiotes sur leur téléphone portable. Toutefois, lorsqu’ils aperçurent Xochitl droite comme un i, les chuchotements cessèrent et le silence régna.

Elle était très appréciée par les élèves de son âge et également par les adultes de l’institution éducative. On reconnaissait chez elle un grand sens de la responsabilité, un respect pour l’autorité et les petites filles la suivaient pratiquement partout pour lui quémander des conseils ou de l’aide pour leurs devoirs de mathématiques. Les garçons étaient pareillement attirés par son grain de beauté au coin des lèvres, ses grands yeux noirs et ses tresses d’ébène.

Xochitl savait tout cela et en tirait parti quand l’occasion se présentait. L’avance dont elle disposait sur ses camarades la confortait dans un statut de privilégiée qui lui concédait un certain pouvoir. Elle n’en avait jamais abusé, bien que l’envie ne lui manque pas. Elle souffrait d’une trop grande modestie que sa mère lui avait inculquée depuis sa petite enfance, lui rappelant avec insistance qu’elle ne devait en aucun cas se sentir supérieure car si Dieu l’avait dotée d’une intelligence exceptionnelle, c’était essentiellement pour qu’elle cherche à mieux comprendre les autres. Xochitl prenait tout de même un grand plaisir chaque fois que l’institutrice annonçait les meilleures notes, les prix d’excellence, les bons points : la récompense lui revenait systématiquement.

C’est dans ce qu’elle considérait son petit fief qu’elle entreprit de parler aux enfants de l’environnement de leur état. La plupart ouvrait de grands yeux, la dévisageant avec étonnement. D’autres restaient bouche bée devant les connaissances infinies que débitait Xochitl à un rythme frénétique qui faisait tourner plus d’une tête dans la classe. Rodrigo, assis au dernier rang depuis l’école maternelle, cherchant à s’éloigner le plus possible du tableau noir, en perdit l’équilibre et se retrouva étendu sur le sol devant son pupitre sens dessus-dessous. La petite fille avait réussi le pari improbable d’intéresser tout un groupe d’écoliers qui passait généralement ses journées la tête dans les nuages, pensant à son dessin animé préféré ou au dernier jeu vidéo à la mode. Elle avait ce bagout extraordinaire qui transformait la classe soporifique de Madame Gómez en une véritable partie de plaisir. Xochitl le ressentait et se prenait à imaginer un futur brillant, à la tête d’une grande compagnie ou encore dans une institution internationale de prestige comme l’ONU.

« - J’aimerais aussi vous parler des rapaces qui ont une place importante dans le ciel de l’État du Mexique et qu’on peut parfois observer depuis la cour de l’école : le vautour et le petit faucon gris. Ses animaux sont fascinants pour leur capacité vorace. Le faucon se jette sur sa proie, des rats des champs ou des lapins de petite taille, atteignant plus de 150 kilomètres heure en plein vol. Le vautour est moins majestueux et se nourrit exclusivement d’animaux morts. C’est pour cette raison qu’il appartient à la catégorie des charognards. Voilà, j’espère que mon exposé vous aura plu et que cela vous aura donné envie de protéger la faune et la flore de notre état dont de nombreuses espèces sont en voie de disparition. Bonne journée à tous. »

Une rivière d’applaudissement éclaboussa les murs en brique de la salle de classe. L’acoustique médiocre amplifiait le vacarme que généraient les trente-six paires de petites mains. Les enfants jubilaient, sifflant, criant : « Bravo, Xochitl ! Encore un dix pour ta collection ! » 

La petite fille les remercia avec une apparente modestie, détacha délicatement le poster qu’elle avait collé sur le tableau et se rassit gentiment au premier rang. Madame Gómez la remercia et encouragea tous ses camarades à faire aussi bien que Xochitl. Elle ajouta que le Mexique avait besoin d’enfants bien préparés pour affronter les défis du vingt-et-unième siècle. Seule l’éducation pourrait sortir le pays de la pauvreté et du retard pris sur les nations du premier monde. 

Mauricio leva la main :
« - Pardon, maîtresse, c’est quoi le premier monde ?
- Ce sont tous ces pays où la sécurité des familles, le droit à une éducation de qualité et au travail, à la santé, sont respectés par les gouvernements.
- Et alors, notre pays est de quel monde ?
- Du tiers-monde. Là où il y a encore un long chemin à parcourir. 
- Ouais, moi je sais, le premier monde, c’est les États-Unis, intervint Lizbeth. Mon oncle Jorge habite là-bas et il a un super pick-up. On peut monter à huit dedans !
- Oui, Lizbeth. Mais il ne s’agit pas seulement de bien-être économique. On en reparlera plus tard, pendant la classe de géographie. Maintenant, ouvrez vos livres à la page 188, s’il vous plaît. Xochitl, tu peux commencer à lire ? » 

La cloche retentit dans la cour, les couloirs et jusque dans les tympans léthargiques des enfants. Ils se levèrent en trombe, ignorant superbement les derniers commentaires que l’institutrice prononçait en élevant graduellement la voix. Ils s’engouffrèrent dans les couloirs en se bousculant avec violence, laissant de côté les points élémentaires du règlement intérieur de l’école. Arrivés en haut des escaliers, ils s’élancèrent avec force dans les marches tels des taureaux lâchés dans la ville qui tentent d’encorner des touristes casse-cou. On s’y donnait des coups de coude, lançait son cartable dans le dos de celui qui avait pris la première place, improvisait des croche-pieds criminels. Une fois dans la cour, à bout de souffle, les enfants levèrent les yeux vers le ciel et sentirent qu’ils recouvraient leur liberté, goûtant aux meilleures minutes de la journée : la fin des classes et le début des activités véritablement intéressantes, télévision, chat et les chansons de Katy Perry à un volume indécent. 

Xochitl fut la dernière élève à sortir de la salle de classe, accompagnant Madame Gómez qui menaçait de crouler sous son cartable, les livres et les dizaines de cahiers. Elle appréciait ces moments où elle pouvait converser sans restriction avec son institutrice, lui posant des questions sur les lectures qu’elle avait faites, les informations à la télévision et à la radio, les animaux. Cette dernière avait une trentaine d’années et était passionnée par son travail qu’elle exerçait telle une mission pour sortir tous ces enfants du bourbier dans lequel ils évoluaient. Elle considérait que tout bon instituteur ne devait s’épargner aucun sacrifice pour tenter l’impossible : envoyer les écoliers au collège avec une formation de base intégrale, qui soit imperméable aux éléments externes tels que la drogue, la télévision commerciale - qui était un instrument du pouvoir - et la bêtise qu’on retrouvait presque systématiquement chez les adultes qui les encadraient. 

Xochitl voulait comprendre. Elle avait entendu le matin même les informations dans lesquelles on annonçait l’élection du nouveau Président de la République des États du Mexique. Elle ne saisissait pas pourquoi les gens autour d’elle ne se réjouissaient pas de sa victoire alors que, comme elle avait pu observer dans les spots durant la campagne électorale, il avait l’air honnête et plein de bonne volonté pour aider ceux qui connaissaient le plus de difficultés. 

« - C’est compliqué, la politique, Xochitl. Il faudra que tu sois patiente pour commencer à comprendre de quoi il s’agit vraiment. Ce que je peux te dire, c’est que malgré tout ce que tu peux entendre autour de toi, Enrique Peña Nieto a été élu et son élection a été reconnue par les observateurs étrangers qui sont venus accompagner le processus électoral dans les différents états de notre pays. Même si on n’est pas d’accord avec ses projets ou l’idéologie de son parti, il faudra bien qu’on l’accepte les six prochaines années. C’est comme ça, la démocratie. 
-Ah, je comprends mieux maintenant. Heureusement que vous êtes là pour m’aider parce que chez moi, la politique n’est pas un thème de discussion très commun. Mes parents préfèrent le football ou les programmes de concours du dimanche soir sur le canal 2.
-Je suis là pour ça. Si tu as d’autres questions, n’hésite pas à me les poser. Maintenant, je te laisse, j’ai beaucoup de devoirs à corriger. À demain, Xochitl.
-Au revoir, Madame Gómez. »

Épisodes de la série "Pepenadores" publiée dans le Petit Journal de Mexico: Juan (1) - Jacob (2) - Lupita (3) - Elle et lui (4) - Tata (5) - Le jour des pepenadores (6)

Pascal Bomy pour (Lepetitjournal.com/mexico) Mercredi 28 janvier 2015

 
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