INTERVIEW - Pascal Sanchez : "L’enseignement du français n’obtient pas en Espagne le soutien qu’il devrait avoir dans la logique bilatérale"

Attaché de coopération éducative au sein de l'Ambassade de France en Espagne, Pascal Sanchez supervise notamment l'enseignement de la langue de Molière dans la Péninsule. Si l'apprentissage du français en Espagne constitue aujourd'hui un enjeu majeur pour l'Hexagone et fait écho au formidable engouement que connaît la langue espagnole en France, force est de constater que son développement n’est pas servi par la politique en faveur du plurilinguisme conduite en Espagne

Pascal Sanchez (Photo Lepetitjournal.com)

Lepetitjournal.com : Pouvez vous revenir sur la mise en place du Bachibac* sur le territoire ?

Pascal Sanchez : Officiellement le programme de double certification de fin d’études secondaires (appelé aussi Bachibac) a débuté en 2010 / 2011. Nous avons actuellement officiellement une vingtaine d'établissements qui participent à ce programme dans quatre communautés autonomes (Catalogne, Murcie, Andalousie et Castille et Léon). Nous espérons pouvoir prochainement accompagner son développement dans d’autres communautés et notamment à Madrid et en Aragon où les sections bilingues fonctionnent très bien.

L'expérience du bilinguisme en Catalogne constitue-t-elle un plus pour la mise en place de ces sections bilingues ?
C’est une question de fond. A priori je dirais oui car le bilinguisme en Catalogne facilite l’apprentissage d’une autre langue surtout si elle appartient à la même famille de langues ce qui est le cas avec le français. Dans les faits, c’est peut-être plus compliqué car le système scolaire en matière d’apprentissage des langues romanes fonctionne sur une logique cumulative, il entasse les concepts qui souvent sont les mêmes d’une langue à l’autre. Et puis les horaires ne sont pas extensibles à l’infini. Il faut donc trouver des solutions innovantes pour compléter les heures qui se donnent en français comme par exemple la validation des stages à l’étranger. J’ai l’espoir que l’on puisse pourtant faire avancer le débat avec les recherches en cours dans le domaine de l’intercompréhension des langues. Une expérience pilote est menée dans ce sens en Catalogne mais il faudra encore un peu de temps.  

Est-ce gênant pour le passage du Bachibac ?
Il y a un vrai défi que nous devons relever avec les autorités catalanes mais au-delà avec l’ensemble des communautés inscrites dans le programme. Les épreuves spécifiques en français du Bachibac font appel à une typologie d’examens (la composition ou bien le commentaire par exemple) assez éloignée des pratiques du système d’évaluation espagnol. Tous les professeurs et à fortiori les élèves ne sont pas habitués à ce type d’épreuves. Cela suppose donc la mise en place de plans de formation que les communautés autonomes sont en train de valider. Il est certain que cela va demander un gros effort mais c’est également vrai en France. Nous ferons tout pour que ce soit un succès.

A Madrid, l'enseignement du français risque-t-il d'être affecté par les mesures prises à la rentrée, dans le secteur de l'éducation ?
Je n’ai pas à commenter les décisions prises par les autorités éducatives de la CAM. L’enseignement du français à Madrid est à envisager selon que l’on parle de première langue vivante enseignée ou de seconde langue vivante enseignée. Dans le premier cas, nous avons 15 sections bilingues qui fonctionnent très bien. Evidemment si l’on compare ce programme avec le bilingue anglais, nous ne pesons pas lourd mais nous savons que la qualité est au rendez-vous, les résultats aux certifications en langue française nous le prouvent avec environ 98% de réussite ! Nous avons obtenu l’engagement que ce programme se maintiendrait et même qu’il se poursuivrait en Bachillerato ce qui nous semble très important.
Enfin, nous avons reçu la confirmation de la part de la Communauté que les moyens mis sur la formation continue des professeurs de français allaient être maintenus, ce qui est encourageant.
Dans le second cas, l’enseignement du français concerne environ 40% des élèves de l’enseignement secondaire obligatoire (ESO) ce qui n’est pas si mal mais la marge de progression demeure encore importante. Songez qu’en France ce sont 70% des élèves qui apprennent l’espagnol en langue 2. Cela laisse rêveur !

Quelles sont les perspectives pour développer l'enseignement du français à Madrid ?
Nous avons rencontré récemment la nouvelle directrice générale à l'amélioration des programmes scolaires, Mme Rocio Albert. C'est une personne qui occupe pour nous un poste clé au sein de la Consejeria de Educación, dans la mesure où elle est en charge de la mise en place des programmes innovants, tels que par exemple ce que nous essayons de développer avec les sections bilingues ou le Bachibac. Nous avons eu une discussion franche et cordiale et nous sommes convaincus que nous allons pouvoir poursuivre notre collaboration notamment sur le programme bilingue. Notre souhait c'est que la communauté de Madrid installe le programme du Bachibac. Cela permettrait aux élèves qui terminent leur 4° de ESO de préparer cet examen durant les deux dernières années du Bachillerato. Cela donnerait du sens et de la cohérence à l’enseignement bilingue en français à Madrid. Mais au-delà nous souhaitons pouvoir développer des coopérations décentralisées avec des académies françaises, Versailles et Paris principalement.

De façon générale, en Espagne, l'enseignement du français a de nombreux concurrents : les langues autonomes, l'anglais...
On ne peut pas considérer que l’enseignement du français ou de quelque autre langue vivante européenne puisse rentrer en concurrence avec les langues co-officielles. Ces dernières ont évidemment la primeur de par leur caractère intrinsèque. La question porte plus sur la place qu’occupe l’enseignement de l’anglais dans un contexte où l’apprentissage d’une seconde langue vivante européenne n’est pas obligatoire. Mener une politique trop "monolingue" risque de produire des contre-performances à terme. On cite volontiers l’exemple de la Suède qui a mené durant les trente dernières années une politique du tout anglais et qui aujourd’hui perd des marchés en Russie faute d’avoir des russophones, paradoxe pour un pays voisin ! L’anglais est nécessaire mais il n’est plus suffisant et les nations doivent encourager le plurilinguisme.

Pourquoi l'enseignement du français devrait être développé en Espagne ?
L’enseignement du français n’obtient pas en Espagne le soutien qu’il devrait avoir dans la logique bilatérale, c’est une évidence. Il y a de nombreuses raisons objectives d’apprendre le français en Espagne. Outre les raisons évidentes de voisinage et les raisons historiques, il faut mettre en avant l’élément économique avec plus de 2.000 entreprises françaises installées en Espagne qui génèrent environ 400.000 emplois directs. La France constitue le premier partenaire économique de l’Espagne. Au sud de l’Espagne, en Afrique du Nord, de nombreux marchés s’ouvrent où sont présentent les entreprises espagnoles. Dans ces pays les négociations se mènent en français, pas en anglais.
Evidemment on souhaiterait que l’Espagne revienne sur cette décision de ne pas rendre obligatoire l’enseignement d’une seconde langue vivante européenne. Mais soyons réalistes. Cela a un coût et la situation économique n’étant pas franchement favorable, il est probable que cette situation perdure et que l’apprentissage de la seconde langue vivante repose principalement sur un choix objectif de l’élève ou des familles durant encore longtemps. A nous de convaincre donc que ce choix est pertinent ! Merci de nous y aider !

Comment motiver les élèves des lycées pour qu'ils continuent à choisir le français dans leur cursus ?
Il faut reconnaître que nous avons un problème au-delà de la ESO. La très grande majorité des élèves abandonnent l’enseignement de la langue 2 en Bachillerato (donc le français majoritairement) car cette matière n’apporte pas de point aux épreuves de la PAU (selectividad). C’est un élément qu’il faut faire absolument modifier. Nous y travaillons. C’est d’une certaine manière révélateur de la place qu’occupe l’enseignement des langues vivantes européennes en Espagne.

Qu'en est-il de l'enseignement du français à l'université ?
Je crois que la formation assurée par les départements de français est rigoureuse et de qualité. Peut être que les étudiants qui s'y inscrivent n'ont plus la même motivation qu'il y a quelques années de cela, mais les professeurs sont bons et les cours à la hauteur. Aujourd'hui avec le processus de Bologne, les départements de philologie française ont évolué, se sont insérés dans des départements de langues modernes, mais c'est un processus logique, qui permet de développer des parcours plus ouverts, plus souples, plus adaptés au besoin d’aujourd’hui du type LEA (Langues Etrangères Appliquées). Nous avons tout à y gagner.

Propos recueillis par Vincent GARNIER (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mercredi 19 octobre 2011

* Le Bachibac permet la délivrance simultanée du Bachillerato espagnol et du baccalauréat français. Les élèves qui l'obtiennent peuvent accéder à l'enseignement supérieur espagnol et à l'enseignement supérieur français. Généralement issus d'une section linguistique de Français, les élèves qui postulent pour le Bachibac ont acquis au minimum le niveau B2 du cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) ou proviennent d’un établissement scolaire réglementé par le système français. Pour réussir le double diplôme Bachibac, les élèves devront d’une part, avoir la moyenne dans toutes les matières de "Bachillerato" (contrôle continu) et d’autre part réussir un examen spécifique portant sur deux matières, Langue et Littérature françaises et Histoire d’Espagne et de France.

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