GREVE GENERALE – 14N : Madrid rouge de colère

La deuxième grève générale sous l’ère du gouvernement Rajoy a été massivement suivie, hier à Madrid. Non sans violences, puisque des affrontements entre grévistes et forces de l’ordre ont débouché sur plusieurs blessés et détenus. Deux Françaises travaillant dans la capitale nous livrent leur sentiment

(Photo lepetitjournal.com)

Hier, les grévistes n’ont pas attendu le lever du soleil pour se mobiliser. Dans la nuit du 13 au 14 novembre, la Puerta del sol était déjà noire de monde. A Mercomadrid, la quasi-totalité des salariés de la grande plateforme de distribution alimentaire se sont réunis devant leur lieu de travail depuis 2 heures du matin. Scénario identique du côté de la faculté de médecine de la Complutense, où 200 étudiants ont encerclé le complexe universitaire, selon un porte-parole étudiant. Ils seront rejoints par 250 étudiants supplémentaires dans la journée. Dans la capitale, sous le bruit des pales des hélicoptères qui la survolaient, les débordements n’ont pu être évités.

"L’Espagne vit une situation critique qui ne va pas s’arranger"
"Je suis gréviste mais j’ai hésité. Un jour de grève, ça représente un jour de salaire en moins, et c’est difficile de se le permettre. Mais si on ne se mobilise pas, on n’obtiendra rien et on continuera d’être des victimes", avoue Nathalie, professeur de français. Comme elle, près de 77% des salariés (selon les syndicats) ont tenu à être présents pour protester contre la politique économique du gouvernement. "L’Espagne vit une situation critique qui ne va pas s’arranger. Les citoyens ont le droit de vivre dans des conditions normales". Et ils l’ont fait savoir. Dès les premières heures de la journée, des cortèges de grévistes parés de drapeaux rouges et de slogans accusateurs défilaient dans les artères principales de la ville, de Moncloa jusqu’à Gran Via, en passant par Princesa et Plaza de España. "Basta ya de pactar, es la hora de luchar" ("Finis les pactes, c’est l’heure de la lutte"), "Nos dejan sin futuro" ("Ils nous laissent sans futur"), pouvait-on lire et entendre au contact des manifestants.

En proportion, une mobilisation similaire qu'en mars dernier en Espagne (actualisé ce jeudi à 14 h)
Avec 9 185 383 grévistes identifiés, l'Espagne a connu une mobilisation numérique nettement inférieure à celle de la huitième et précédente grève générale, le 29 mars dernier, qui avait rassemblé 10 465 139 personnes, ont renseigné les syndicats hier tard dans la soirée. Mais si l'on se réfère ce jeudi matin au nombre de travailleurs appelés à faire grève (le taux de chômage en forte hausse, entre autres, est passé par là), la mobilisation est quasi similaire à celle du printemps (76,7% contre 77%). La consommation d'électricité a quant à elle chuté de 12,7% par rapport à une journée moyenne, contre 16,3% en mars. Les secteurs qui se sont le plus mobilisés sont, par ordre décroissant, l'agriculture et la construction (96%), l'industrie (95%), les transports et le ramassage des ordures (entre 90 et 95 %), l'éducation (75%), les commerces (68%), la santé (56%), l'administration publique centrale (52%) et le secteur financier (42%). Les communautés autonomes qui ont le plus suivi le mouvement sont les Asturies, la Galice et la Catalogne, à 85%; la moins impliquée a été le Pays basque (51%). Au total, 77 personnes ont été blessées lors des manifestations, dont 43 policiers (contre 84 blessés et 56 agents en mars), selon le ministère de l'Intérieur. 155 personnes ont été interpellées, contre 196 en mars (dont 60 à Madrid et 30 à Barcelone). Avant les violents heurts nocturnes dans la capitale et en Catalogne, Valence avait été la ville la plus agitée socialement, notamment dans le quartier universitaire où 22 personnes ont été arrêtées.

Un couple arrêté avec du matériel explosif
Comme prévu, entre 60 et 65% du réseau de métro et de bus étaient paralysés. Le secteur des transports a été un des secteurs les plus touchés avec celui de l’industrie. Le théâtre Lope de Vega, seul théâtre ouvert hier, prouve que le monde du spectacle aussi s’est mobilisé. Concernant les médias, Telemadrid n’a pas diffusé durant toute la journée, enregistrant 87% de grévistes. Certains bars, restaurants et grandes enseignes commerciales ont quand même tenu à garder leurs portes ouvertes, mais ont reconnu que l’affluence des clients était exceptionnellement faible. Parmi ces commerces ouverts, quelques-uns ont dû faire face à la colère de certains piquets de grève tentant d’empêcher leur activité en tirant les volets métalliques de leur enseigne.
Ces comportements violents, ajoutés à d’autres, ont entaché cette journée de détenus et de blessés. A Cibeles et Gran Via, la tension était à son paroxysme. Aux alentours de 14h30 à Cibeles, une charge policière a fait 15 blessés, dont 6 agents de police. Pendant près d’une heure, entre 300 et 400 manifestants ont tenté de bloquer la Gran Via. Au total, 36 arrestations ont été enregistrées dans la communauté de Madrid avant 20 heures, dont un couple détenant de quoi fabriquer du matériel explosif.

La France, bientôt dans une situation identique ?
Hier, la vague de manifestation touchait toute l’Europe, et donc la France. Pas au mieux sur le terrain économique, la mobilisation y a été moins intense qu’en Espagne. Pour Nathalie, "la France non plus n’est pas dans une situation facile. Mais pour l’instant, les choix politiques respectent encore le citoyen, je pense notamment au secteur de l’éducation". "Le tissu industriel est plus solide en France et là-bas, on ne coupe pas les budgets partout comme le fait le gouvernement de Rajoy", estime quant à elle Emmanuelle, commercial dans le secteur du luxe. Peut-être que cette mobilisation aussi forte en Espagne est le produit d’un mouvement plus profond ? "En effet, ici, les gens se mobilisent contre une situation qu’ils subissent au quotidien et dont ils ne veulent plus, plus que pour suivre les syndicats qui n’incarne pas ce mouvement très ancré dans les mentalités", conclut Emmanuelle.

Fumée, sirènes, jets de pierres et tirs de flashball
Pourtant, les syndicats ont été les figures de proue de cette journée de grève générale. Après leur conférence de presse matinale, les trois secrétaires généraux des syndicats CCOO, UCT et USO étaient présents pour haranguer, tour à tour, la foule massivement présente place de Colon, à 20 heures. Une foule qui s’est progressivement déplacée vers la place Neptune, lieu où le collectif Coordinadora#25s avait appelé à un rassemblement nocturne. Là-bas, l’ambiance s’est de nouveau intensifiée entre la police et les manifestants. Dans un nuage de fumée, la place Neptune était le théâtre de scènes d’affrontements. Le bruit des sirènes ne pouvait couvrir celui des jets de pierre et des tirs de flashball.

Arnaud ROY (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 15 novembre 2012

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