Luxembourg

JULIETTE MOREL - "Cassandre est un personnage ambigu"

 

 

Il y a quelques semaines, lepetitjournal.com/Luxembourg mettait en avant le spectacle « Cassandre », spectacle de la danseuse Juliette Morel, Cassandre, à l’abbaye de Neimenster.
Cette représentation qui se jouera le 14 avril 2016 met en scène Cassandre, prophétesse grecque dotée du don de divination par Apollon.

Juliette Morel, danseuse professionnelle aux multiples facettes, s’est rendue disponible pour répondre à quelques questions.
Rencontre avec une artiste aussi talentueuse que rayonnnante.

 

Lepetitjournal.com/luxembourg : Qui êtes vous ?
Juliette Morel : Je suis une danseuse parisienne. En fait, je suis née à Paris, mais j’ai grandi en Indre et Loire, à Tours. J’ai une formation de comédienne. J’ai fait en parallèle un DEA de Littérature italienne et cela fait 20 ans que je danse et que je suis sur scène.

D’où vient votre passion pour la danse ?
J’ai toujours dansé. Ma passion est venue bien avant mes études.
On ne sait pas vraiment d’où, quand exactement nait une passion. Je me souviens avoir toujours voulu danser. Je ne sais pas quand c’est venu… Quel est le premier paramètre qui détermine l’origine d’une passion ?... (soupirs de réflexion…). C’est difficile ! Mais je n’ai pas de souvenirs d’un début… C’est que cela remonte à loin !
J’ai fait de la danse petite, et j’ai commencé par le cirque ! J’avais une passion pour le cirque et les arts vivants ! J’ai toujours voulu faire du cirque et j’ai fait une formation de gymnaste. J’ai donc commencé par faire des acrobaties et puis, je suis très vite arrivée à la danse classique et ensuite, la danse contemporaine va de soi. Le parcours classique est possible quand on fréquente les grandes compagnies classiques qui sont très peu nombreuses et l’on se rend vite compte que la danse contemporaine offre plus de possibilités dans le travail et dans le corps, de manière artistique en général ! Maintenant, même à l’opéra de Paris, on commence à comprendre que c’est en danse contemporaine que les choses se passent. Ils ont enfin ouvert les portes à des chorégraphes et danseurs contemporains !

Etes-vous passée par l’école de l’Opéra de Paris ?
Pas du tout ! J’ai fait un conservatoire régional et des écoles privées, à l’étranger. En fait, je suis très vite passée au moderne et au contemporain car ayant fait des acrobaties en tant que gymnaste, j’ai eu accès à des danses plus physiques ou plus acrobatiques comme le flying floor par exemple. J’aime bien toucher à tout, j’aime toutes les danses, même les claquettes (rires…).

D’où puisez-vous votre inspiration pour vos spectacles, quelles sont vos muses ?
En premier lieu, ma passion pour la danse vient peut-être de l’état dans lequel on est quand on danse. Je sais pourquoi j’aime la danse. Je ne peux pas vous dire d’où ça vient mais je sais que c’est l’état dans lequel j’aimerai être constamment. 
Je viendrai aux muses tout à l’heure et vous verrez que tout est lié.
Un corps qui danse est un corps qui vit au présent et qui se concentre vraiment au présent dans un élan vital physique, positif, presque animal et quand on danse, on a les sens éveillés, on est dans un présent créateur. C’est vrai que la félicité de la danse décuple le fait de vivre au présent sans penser à l’avenir ni au passé. On est vraiment au présent. On est dans son geste, dans un état de vie concentrée et c’est très positif car c’est un état dans lequel on n’est jamais. On est toujours en train de regretter ce qu’on a fait, de désirer ce qu’on n’a pas.
Par conséquent, pour les muses, je m’inspire de la vie et de mes expériences. Je peux m’inspirer de tout… Ça peut être simplement une fleur ou une image. Je peux m’inspirer de la littérature, des mythes, même de la philosophie, de la nature, de l’eau qui coule, une statue…
Pour ma pièce « les Chimères », je me suis inspirée de Baudelaire, dans « Cassandre », je m’inspire de Schiller qui lui-même a inspiré Nietzsche. Et Nietzsche parle de cet état de corps au présent, du corps dansant au présent…                                                                                (photo: May Rohrer)
Je puise mes thématiques dans différents domaines. 
J’ai fait du kalaripayat, un art martial indien qui s’inspire des postures animales et donc je me suis aussi inspirée de ses postures. Je peux aussi m’inspirer de la lenteur du butô (ndj : danse japonaise), des frappes de pieds dans le kathakali qui est une danse folklorique indienne. 
Pour ma pièce « l’Attente », je me suis inspirée du peintre italien Carlo Carra. Voilà ! 
Ce qui m’intéresse ? Plein de choses : chercher des personnages, dire quelque chose de la réalité, de l’humanité et je transpose tout ça en dramaturgie et dans une gestuelle dansée que j’essaie de faire résonner dans la réalité du public. Ce n’est pas forcément une histoire ! Il s’agit juste d’emmener le public dans une atmosphère, un univers poétique.
Parmi mes muses, au sens propre, pour citer des noms, ce ne sont pas forcément des metteurs en scène. Ca peut être des auteurs : Pasolini, dans le spectacle il y a Ariane Mnouchkine, Caroline Carlson. 
Dans les thématiques, j’aime bien les thématiques littéraires un peu romantiques : Dostoïevski. Dans le cinéma, j’aime bien Akira Kurosawa parce que je le trouve très chorégraphique. C’est un cinéaste d’image. Je peux aussi m’inspirer de grandes artistes comme Liz Taylor… 
Tout est une occasion de m’inspirer.
C’est l’émotion que procure une chose et les idées qu’elle suscite qui sont source de mon inspiration. Une émotion et une idée qui surgissent d’une vision ou d’une expérience sont l’occasion de créer d’autres images et de les transposer sur scène.

Quelles sont vos influences musicales et chorégraphiques ?
Je suis passée du baroque au rock. Je n’ai pas de critères musicaux figés et définitifs mais dans Cassandre, c’est le rock qui est dominant avec Nick Cave, Sonic Youth, Dresden Dolls. J’ai fait une pièce baroque et peut-être qu’un jour je ferai une pièce sur Johnny Cash. Je ne sais pas. J’aime bien les danses qui font corps avec la musique et forcément je cherche ce qui correspond musicalement le mieux à la gestuelle et je trouve que pour Cassandre, le rock est un bon moyen.

Quand vous écrivez un spectacle, vous commencez par écrire la chorégraphie et vous trouvez la musique ensuite ou vous écrivez la gestuelle sur une musique déjà choisie ?
Je ne commence jamais par la musique car la musique ne signifie pas grand-chose à moins que ce soit une musique qui m’évoque quelque chose de fondamental mais cela ne m’est jamais encore arrivé.
Je cherche la musique dans un second temps. Je commence plutôt par les images. Ça peut être un film. Par exemple, dans les Bas-Fonds de Kurosawa, il y a une gestuelle des personnes dans la misère, qui sont toujours accroupis, un peu de façon animale avec un maquillage spécifique, et cela m’a évoqué plein de choses et j’ai commencé par cette image et ensuite j’ai cherché une gestuelle. Je cherche comment va bouger le personnage et après je mets la musique. Mais je me laisse porter par la musique et il m’arrive de ne prendre que la vague de la musique sans être portée sur les notes. Et donc suivant l’improvisation dans la matrice principale de mes gestes, il m’arrive de sauter une phrase musicale, par exemple, d’être plus lente que d’habitude sur un mouvement. J’ai des points de repères musicaux que je suis en musique mais cela peut fluctuer en fonction du moment, de l’humeur du moment. En fait, j’improvise dans la matrice écrite c’est-à-dire que je n’improvise pas la gestuelle mais plutôt l’interprétation.

Quel est votre souvenir le plus mémorable pendant votre vie de danseuse professionnelle ?
Les souvenirs les plus mémorables sont les plus récents. J’ai aimé participer au Festival d’Avignon. J’ai aimé cette communauté d’artistes regroupés sous le soleil et concentrés dans leurs créations. Ils se retrouvent le soir à discuter. J’ai vraiment beaucoup aimé ce festival.
J’ai aimé rencontrer Jean Jacques Lemêtre. Jean Jacques Lemêtre est un musicien qui travaille avec Ariane Mnouchkine. C’est un homme de théâtre qui sait tout faire. Il est à la fois comédien, il sait communiquer toute son expérience du théâtre à travers la musique, il sait expliquer comment interpréter un personnage. C’est vraiment un grand bonhomme auprès duquel j’ai beaucoup appris.
On est toujours content de se retrouver sur une scène magnifique. J’ai récemment joué à l’opéra Bastille. C’est une scène immense et c’est toujours émouvant.

Dans quelle salle rêveriez-vous de vous produire ?
Je n’ai pas vraiment ce genre de rêve. On aime bien tourner partout, dans tous les pays du monde. J’aimerai tourner dans toutes les salles nationales du monde, mais non, je n’ai pas vraiment ce genre de rêve. On est toujours content d’être sur une grande scène. Mais on rêve plutôt de travailler avec de grands metteurs en scène ou chorégraphes.

Avec quel(le) chorégraphe rêveriez-vous de danser ?
Ce n’est pas un chorégraphe mais plutôt un metteur en scène. En fait, le théâtre bien fait est toujours imbriqué avec la danse et j’adorerai travailler avec Ariane Mnouchkine car elle travaille beaucoup avec le corps. Ses mises en scène sont très chorégraphiques.
J’aimerai travailler avec Peter Brook, avec Anne Teresa de Keersmaeker, avec James Thierrée qui fait un travail magnifique de travail et de danse.

Pour revenir sur votre spectacle Cassandre, pour vous, qui est-elle ?
Le mythe, on le connait tous. C’est une femme qui a reçu d’Apollon, pour la punir de ne pas avoir cédé à ses avances, le don de divination et c’est elle qui prédit la chute de Troie.
Le spectacle commence quand elle retire son bandeau de prêtresse. Elle ne veut plus de ce don. Pour elle, ce don est une punition. Ce qui m’intéresse, c’est ce que ce don de divination pour Schiller, parce que c’est à travers le poème de Schiller que je revisite Cassandre, poème du même nom, le don de voir l’avenir coïncide à une punition. C’est-à-dire que le fait de voir trop clair et trop loin engendre une souffrance. Ce qui m’intéresse chez Cassandre est qu’elle est symbole d’une conscience accrue qui voit trop clair et qui ne veut pas voir trop clair et en l’occurrence, elle voit la tragédie. Alors la chute de Troie symbolise l’être humain qui voit que la tragédie de la vie est la tragédie de la mort. Et elle le dit, elle veut être comprise. Elle est la mauvaise conscience des autres parce que personne ne veut l’écouter, personne ne veut voir cet horizon là, cet horizon sinistre qu’elle prédit et elle est fuie par ses semblables. Sa clairvoyance, le fait qu’elle voit constamment la mort l’empêche de vivre au présent … Et on revient donc à cet état de danse qui nous permet de vivre au présent. Et donc la clairvoyance de Cassandre l’empêche une spontanéité innocente pour jouir du présent dans la vie en générale. Elle voudrait fuir cette vision tragique. Et dans le spectacle, elle essaie d’arracher physiquement ce qui l’empêche de vivre au présent. Elle ne veut pas savoir et elle ne cesse de le dire « le savoir, c’est la mort ». J’essaie donc de retranscrire physiquement ce qu’est un corps qui veut se débarrasser de la part de soi qui l’empêche de bouger, de vivre.

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène sa personnalité ?
Cassandre est un personnage ambigu. Ambigu car c’est formidable et humain de voir l’avenir, l’horizon, d’être conscient de la tragédie, c’est une preuve d’intelligence. Le problème c’est qu’il faut aussi jouir de la vie au présent et être dans l’oubli. Ce sont des problématiques assez nietzschéennes d’ailleurs, l’oubli de la tragédie tout en s’en souvenant ! C’est un personnage qui m’intéresse, très humain. C’est le propre de tout être humain d’oublier que l’on va mourir pour continuer à vivre. C’est un très beau personnage.
On retrouve le personnage de Cassandre dans la littérature…Chez Dostoïevski dans les Carnets du sous-sol, par exemple. Le personnage dans les Carnets du sous-sol, souffre de cette conscience accrue et s’enferme dans son sous-sol car il n’arrive plus à vivre…
J’aime bien les personnages romantiques assez forts.
J’ai essayé de matérialiser physiquement ce que ça signifier de s’arracher, de ne pas supporter ce qu’on est.

Qu’apporte la musicalité plutôt rock au personnage de Cassandre ? Pourquoi ne pas l’avoir mise en scène sur un fond classique comme on pourra s’y attendre ?
C’est une bonne question. Cassandre est rock parce que je voulais la démythifier, la faire redescendre et la rendre moins iconique. Et le rock est quand même une musique plus populaire et je voulais en faire une femme à laquelle on peut s’identifier. Une femme ou d’ailleurs un homme car c’est plus l’être humain qui m’intéresse, pas forcément la femme. Je ne m’intéresse pas ou mythe au sens littéral. Je m’intéresse au fait qu’elle voit trop clair. Je voulais que ce soit une femme qui transpire, une femme plus quotidienne, plus identifiable et contemporaine, mais encore une fois, cela peut être l’être humain d’une manière globale. Je ne parle pas de la femme en particulier.

Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes Françaises qui veulent devenir danseuses (quel cursus recommanderiez-vous ?)
D’être passionnée et sincère, de ne pas écouter les gens qui disent qu’elles n’y arriveront pas, de ne regarder que sa passion. Cela permet d’avancer car on est souvent découragée. Il y a beaucoup de concurrence, de jaloux. C’est un travail physique donc pénible pour le corps. C’est un métier où l’on est choisie ou pas et il ne faut jamais être déçue lorsque l’on est pas choisie, il faut continer jusqu’au bout !

Vous êtes-vous déjà produite au Luxembourg ?
Jamais et je suis ravie de découvrir ce petit pays que je n’ai jamais visité !
Je ne reste malheureusement pas assez longtemps mais suffisamment pour visiter la ville.
Je connais des personnes qui habitent au Luxembourg, j’ai travaillé avec des luxembourgeois, charmants, mais je ne connais rien de ce pays !

Quels sont les lieux que vous allez visiter pendant votre séjour ici ?
Je vais aller visiter la vielle ville, les fortifications, je vais marcher, me promener sur les rives des rivières.
Ça a l’air très beau!

Propos recueillis par Blandine Tichkiewitch (www.lepetitjournal.com/luxembourg) mercredi 23 mars 2016

Informations complémentaires : 
Spectacle le jeudi 14 avril 2016 à 20h45 à la Salle Robert Krieps de l’Abbaye de Neimënster
http://institutfrancais-luxembourg.lu/luxembourg/cassandre-interpretee-par-juliette-morel/
http://www.neimenster.lu/Culture/Offre-diversifiee-Calendrier-shop-visites/Programmation/Autres/Cassandre-Thursday-14-April-2016-8-45-00-pm

 
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