Lisbonne

NICOLE GARCIA - “Tout me parlait dans cette histoire”

Le film Mal de pierres sorti en France en octobre 2016 arrive au Portugal sous le nom de “Um instante de amor”. La réalisatrice du film Nicole Garcia, célèbre actrice et réalisatrice française, est venue assister à l’avant-première de son film à Lisbonne, le lundi 20 février alors que celui-ci sort en salle dans quelques jours. A cette occasion, elle a acceptée de répondre, en exclusivité, à quelques questions du Lepetitjournal/Lisbonne.

Lepetitjournal/Lisbonne : Vous êtes au Portugal aujourd’hui pour la sortie de votre film Mal de pierres, adapté du roman du même nom de Milena Agus publié en 2006. Comment avez-vous découvert ce livre, et qu’est-ce qui vous a donné envie de l’adapter au cinéma ?
Nicole Garcia : C’est le deuxième livre que j’adapte, après l’Adversaire d’Emmanuel Carrère. Mal de pierre m’a été conseillé par un ami. Je l’ai donc acheté à l’aéroport d’Orly avant de partir pour Marseille. Je l’ai lu pendant le vol et en arrivant j’ai appelé mon producteur pour lui demander de se renseigner sur les droits de ce livre qui m’avait captivé. Je crois que le personnage de Gabrielle veut quelque chose que tout le monde lui refuse. C’est pour cela d’ailleurs qu’elle est considérée comme folle dans la société normative des années 50, et que sa mère veut l’enfermer. Ce qu’elle veut est très contradictoire, c’est à la fois sexuel et sacré. Elle cherche une rencontre avec un homme qui lui apporte tout à la fois. Je me retrouve en elle.
(Photo : E.Dubourg)

Le film est une adaptation libre, donc vous vous êtes grandement inspirée du livre, mais vous avez pris certaines libertés pour le cinéma. Quelles sont ces libertés que vous vous êtes permise, et qu’est ce qu’il vous a semblé important de garder?
Je pense que l’on peut adapter un livre sans le trahir, c’est ce qui est arrivé avec Mal de pierres. Nous avons montré le film à Milena Agus à Rome elle avait un peu peur, et finalement elle l’a adoré. Elle a compris que pour le cinéma il est possible et nécessaire de s’affranchir de certaines libertés que permet la littérature. Nous avons donné plus d’importance au mari de Gabrielle, José. Mais nous avons gardé l’essentiel, ce personnage de femme qui ne donne qu’un sens à sa vie : la passion. Le grand romanesque du film se situe là. On ne peut pas adapter un livre sans le ramener à ce qui nous hante, ce qui nous inspire. Donc il y a aussi une part de moi dedans.

En quoi vous identifiez-vous au personnage de Gabrielle ? Qu’avez-vous mis de vous dans ce film ?
Je pense que c’est un des films les plus personnels que j’ai fait, je me suis rarement autant découverte. Tout y est, un certain rapport avec la folie, une grande compassion pour les gens qui veulent des choses qu’on leur refuse, cette manière qu’elle a d’avoir un pied dans un état d’extase sensuel, et un autre dans une mystique digne des siècles précédents. Je ne suis pas tout ça mais je dirais que je porte en moi plein d’emblèmes de ce film et de ce personnage. C’est une fiction, mais j’ai pu la raconter comme ça car tout me parlait dans cette histoire.

Vous avez choisi Marion Cotillard dans le rôle principal de Gabrielle, Louis Garrel dans le rôle d'André Sauvage, l’amant de Gabrielle, ainsi que Alex Brendemühl, qui joue José, le mari de Gabrielle. Ces personnages sont tous très profonds, comment avez-vous choisi les acteurs pour les représenter ? Était-ce un choix évident ?
Un film dépend tellement des acteurs qu’il faut vraiment être assuré que l’on a fait le meilleur choix, ce n’est pas toujours facile. Ça l’a été avec Marion, dès que j’ai lu le livre j’ai pensé qu’elle était l’actrice idéale pour le rôle de Gabrielle. On a beaucoup travaillé ensemble sur ce personnage qu’elle voyait plus sage, plus mélancolique que moi. Alors je l’ai poussé en travaillant à quelque chose de beaucoup plus brutal, de plus sauvage.

Mal de pierres traite avant tout d'amour, de la recherche d'une passion, et d'une certaine folie aussi, outre la maladie dont souffre Gabrielle. Qu'avez-vous cherché à transmettre à travers ce film ? Que voudriez-vous que l'on en retienne ?
Je crois qu’un film appartient à celui ou celle qui le regarde. Dans l’accueil extraordinaire qu’a eu ce film en France, j’ai senti qu’il touchait chez les gens des affectes très profonds, comme si on portait tous en nous ce désir d’amour fou et qu’il y avait une identification au personnage de Gabrielle. Et en même temps il y a cette empathie pour le personnage formidable du mari. Ce qui pourrait ressortir de cette histoire serait cette force de l’imaginaire, qui permet de ne pas s’effondrer, comme une force réparatrice.

Ce film comporte des scènes très fortes, très intenses. Comment s'est déroulé le tournage ? Comment l’avez-vous vécu ?
Ce sont trois acteurs principaux avec qui j’ai très bien travaillé. J’aime beaucoup les décors que l’on a traversés, et le personnage de Gabrielle qui représente la géographie du film. Elle vient de cette terre de Provence, ses cueillettes de lavande. Ensuite vient la méditerranée, la Ciotat, puis les Alpes suisses. Ce film a été un grand voyage. Il y a des films dont on sort fragiles, en miettes presque, cassés. Celui-ci m’a emporté durant tout le tournage.

Le film est traduit et diffusé à l'international, vous êtes aujourd'hui au Portugal pour la première. Avez-vous remarqué une différence dans la réception du film entre la France, où il a été un succès, et d'autres pays ?
Je l’ai présenté dans deux pays très différents comme le Québec et l’Ukraine, où il a été un immense succès. On sentait l’émotion des gens en sortant de la salle, et je me pose maintenant la question : “Quelle sera la réaction du public lisboète ?”. Je ne sais pas, je suis curieuse et impatiente.

Que signifie pour vous cette venue au Portugal pour la sortie de votre film ? Étiez-vous déjà venue ici auparavant ?
Oui je suis déjà venue plusieurs fois à Lisbonne et j’adore cette ville, comment ne pas l’aimer. J’avais tourné un film il y a longtemps du côté de Sintra. Hier j’ai traversé le Tage pour aller déjeuner de l’autre côté du fleuve, c’était très agréable. C’est une ville très belle, aux confins de l’Europe, et on y sent encore toute une histoire. Elle résiste à sa manière à la modernité dans ce qu’elle a de banale, et c’est ce qui fait son charme.

Avez-vous un projet en préparation actuellement ?
Je serais en mars aux Etats-Unis, ensuite à Buenos Aires puis en Italie pour le film. Et j’ai longtemps attendu Marion Cotillard pour tourner Mal de pierres, alors j’ai eu le temps d’écrire un autre scénario. Je vais le tourner avant la fin de l’année. C’est aussi une histoire d’amour mais d’un genre totalement différent, très contemporain. Une histoire d’amour avec une intention meurtrière, ça change la couleur des choses.

Elise Dubourg (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 24 février 2017

 
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