Hommage à MANDELA- les français de Johannesbourg témoignent

(crédit: RS LPJ)

Le Petit Journal vous propose des témoignages de francophones installés en Afrique du Sud depuis plus de 15 ans. Ils ont connu Nelson Mandela au pouvoir et ils partagent avec nous leurs souvenirs. Aujourd’hui, rencontre avec Gérald Di Pasquale, un français installé à Johannesbourg depuis 1995. 

Le Petitjournal : Comment vivez-vous le décès de Mandela ?

Gérald Di Pasquale : Evidemment, ce n’est pas une surprise. Cela faisait environ 3 ans que la santé de Madiba déclinait et 6 mois qu’il était en situation critique.

En revanche, c’est le départ de l’une des personnalités les plus importantes au monde. Au-delà des Castro, JFK ou Che Guevara, qui ont certes marqué l’histoire, je pense que Nelson Mandela faisait partie d’une infime minorité d’individus qui en plus de leur influence mondiale ont cette Aura qui les distingue d’autant plus – je l’associerais plus facilement au Dalaï Lama ou encore à Gandhi.

Aussi, Madiba s’était retiré de la sphère publique il y a presque 10 ans, pour se consacrer à sa famille ; signe d’une grande sagesse, nous épargnant ainsi d’un jusqu’au boutisme inexorablement déclinant.

Il s’en suit que l’on veut se souvenir de sa vie, de ses accomplissements. En quelque sorte et en dépit de sa grandeur, il a su nous préparer tout doucement à son départ.

Personnellement, je ne vis pas son départ comme un choc ; ne me viennent à l’esprit que respect, dignité et admiration ; et je pense qu’il avait planifié son retrait avant son ultime départ.

Avez-vous un souvenir particulier se rapportant à Mandela ?

En fait j’en ai plus d’un, car j’ai eu la chance de rencontrer l’homme à plusieurs reprises. Je n’ai pas d’anecdote particulière au sujet de ces rencontres. J’ai eu l’opportunité de le rencontrer aussi bien en comité restreint qu’en large conglomérât ; et aussi bien vaillant et dansant que fatigué et à mobilité réduite ; mais en chaque occasion, c’est ce même trait qui ressort, son Aura extraordinaire qui envahit le lieu et chacun de ses convives. Lorsque cet homme pose son regard sur vous, vous serre la main ou échange quelque mots, c’est comme s’il partageait un peu de sa grandeur, pendant quelques instants il vous transporte et vous rend meilleur. C’est assez difficile à exprimer, mais très émouvant à vivre.

Ou étiez-vous le jour de la première élection libre ?

En fait, j’étais encore en France, car je suis venu qu’en 1995 en Afrique du Sud.

En revanche et pour l’anecdote, je savais déjà que j’allais en Afrique du Sud et je suivais avec grand intérêt tout ce qui se passait en Afrique du Sud au travers des informations télévisées. Et je me souviens de ces images de conflit où la Police tirait à coups de fusils à pompe sur des manifestants noirs. Je dois dire que je m’inquiétais un peu ; je réalisais ensuite qu’il s’agissait d’images d’archives des années 70 ! Enfin, les médias… la sensation dépassera toujours la réalité !

Comment voyez-vous l’Afrique du Sud sans Mandela ?

Encore une fois, je pense que Madiba nous a bien préparé à son départ, en se retirant de la vie politique, puis de la vie publique, et en laissant ainsi à ses successeurs le champs libre.

Ceci dit, l’opinion publique semble penser que sa simple existence avait un effet pacificateur, et je pense que ce fut effectivement le cas à une certaine époque.

On peut craindre tant au niveau familial – Mandela représente une fortune considérable dont on se garde bien de parler – qu’au niveau politique, une bataille rangée pour la succession. Ceci dit, on a pu voir depuis quelque temps – et donc de son vivant - déjà que sur ces deux plans, les parties concernées ne se sont pas gênées pour entamer leurs querelles.

Objectivement et heureusement, je pense que rien ne va changer. Il semble y avoir une volonté de toute part de continuer l’héritage socio-politique mis en place par Mandela. L’ANC est un symbole, le parti libérateur qui a pris toute son ampleur sous le «Règne » Mandela. Cela peut paraître quelque peu ironique d’entendre la classe politique dans son ensemble se réclamer de son héritage, alors que l’actualité semble présenter des actions bien lointaines de cet héritage.

Il ne faut pas se voiler la face, l’Afrique du Sud est un pays riche et chacun –noir comme blanc – veut sa part du gâteau ! Il est évident qu’il n’y en aura jamais assez pour tout le monde, et que chacun, à sa manière, cherche et continuera de chercher à en contrôler le plus possible.

On peut toujours entrevoir des scenarios politiques conduisant au conflit interne, mais je pense que l’apogée d’un tel risque fut en fait en 1994.

L’effet Mandela…

Souvent, je m’interroge sur l’incroyable persistance d’un régime tel que celui de l’apartheid. Il semble que les leçons de l’histoire jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale aurait dû interdire la possibilité même de l’existence d’un tel régime.
Je pense qu’encore une fois, il s’agit d’une raison économique : les richesses minérales sud-africaines n’étant pas du pétrole et étant aux mains des « blancs », il n’y donc pas d’urgence !

Fort heureusement pour tous, le régime de l’époque n’a pas eu l’idée d’exécuter Mandela et ses compères et choisit de les condamner à l’emprisonnement à vie à la suite du procès de Rivonia. L’histoire a mainte fois prouvée qu’en éliminant ses ennemis, on en fait des martyrs, en les emprisonnant, on en fait des victimes, seulement les martyrs ne font que de bonnes statues, les victimes en revanche finissent par conduire les révolutions.

27 années d’emprisonnement, en dépit des conditions, leur donnèrent effectivement tout le temps de s’organiser. Sous une pression nationale et internationale, Mandela fut libéré et s'empressa de travailler à organiser les premières élections libres. Ce qui fut pour le reste du monde un point dans le temps, 1994, fut pour Mandela l'accomplissement de toute une vie de travail, de lutte, de sacrifices et de souffrances. Loin de moi de me poser en analyste politique des années 90-98, mais je soulignerai le travail incroyable qui a été fourni pour permettre une telle transition démocratique; plus encore, l'ambiance et l'état d'esprit qui régnèrent en Afrique du Sud de 94 à 98/2000 furent tout simplement incroyables. Une telle volonté de changement, une telle positivité, certes mêlée d'une inquiétude de certains, resterons pour moi des moments inoubliables.

Cette Afrique du Sud de Mandela au pouvoir, un eldorado idéologique, une époque magique où tout semblait possible, restera pour moi une époque inoubliable, un des meilleurs moments de ma vie.

Richard Simonnet (www.lepetitjournal.com/johannesbourg.htmldimanche 15 décembre 2013

 

 
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