MICROBUS - Au volant, sans foi ni loi

 

Ils méprisent le code de la route, surtout depuis qu'un vent de liberté souffle en Egypte. Ils sont provocateurs et dangereux… mais rarement désapprouvés par les usagers.  C'est que comparé aux taxis, ce moyen de transport est imbattable pour les Egyptiens. Même si le parcours n'a rien d'une promenade tranquille

Par leur grand nombre dans les rues du Caire, les microbus apparaissent comme très commodes pour se déplacer. Dans tous les quartiers, de jour comme de nuit, ils sont prisés pour les recoins qu’ils parcourent. Depuis la révolution, et grâce à la nouvelle nonchalance de la police, ils osent desservir des zones qui leur étaient formellement interdites, sous peine d'une amende salée.

Mais se rendre du centre-ville depuis Ain Shams, un quartier populaire de l’est du Caire, n'est pas une promenade de santé. Patience et résilience pourraient être les deux attitudes pour s'adapter aux conditions de transport.

En cette matinée de semaine, une dizaine de personnes postées sur le bord de la chaussée guettent l'horizon, dans l'attente d'un microbus qui les mènera sur la place Tahrir. 30 minutes passent, la lassitude se fait sentir quand soudain voilà qu'un de ces fameux véhicules blancs déboule dans la rue. Il faut maintenant se frayer un passage à bord. Une fois installés, quelques passagers, la mine déçue, s'aperçoivent que ce microbus ne va pas à Tahrir mais plutôt à Abassiya, donc tout près.

Retour à la case départ, il faut recommencer l'attente dans la rue. Ou opter pour l’itinéraire d’Alf Maskan pour rejoindre les environs de la rue Ramsès. Le chauffeur du véhicule salvateur qui arrive ne pouvait espérer mieux; à l'intérieur toutes les places sont inoccupées. Il oblige, dans la foulée, un jeune Africain qui s'installe à ses côtés, à payer pour deux places : "c’est le prix pour ce petit privilège", lui chuchote-t-il à l’oreille.

L'intéressé n'en revient pas, mais obtempère. S’ensuivent alors une série de questions-réponses sur son pays d'origine, ce qu’il pense de l’Egypte… Visiblement irrité, le jeune homme réplique subitement en bon dialecte égyptien : "Vous êtes de la police ou quoi?", provoquant un fou rire des usagers.

Toujours la même allure

A peine 5 minutes après l'arrivée à Alf Maskan, l'autre microbus qui mènera à Ramsès se pointe. Cette fois, il y a moins de monde qu’à Ain Shams mais toujours la même allure des personnes : débraillées, les traits tirés, barbes de deux jours en broussaille pour les hommes…

Le chauffeur, âgé d'une vingtaine d’années, se soucie peu du nombre de personne autorisés à bord pourvu que les voyageurs acceptent de se serrer comme des sardines en boîte. C’est alors qu’une jeune femme, coiffée d'un voile "moderne" monte, avant de descendre rapidement. Interloqué, le jeune chauffeur lui lance : "Qu'est ce qu'il se passe, pourquoi vous descendez ?". Sur un ton peu amène, elle répond calmement : "je ne peux pas m’asseoir entre deux garçons ". Un code à respecter, tant les jeunes femmes se plaignent de tripotage dans les transports publics.

Message reçu, le chauffeur lance alors: "Messieurs les ingénieurs (l'emploi de ce titre est une formes usuelles en Egypte pour s'adresser à une assemblée, ndlr), poussez-vous que notre sœur puisse s’asseoir ". Immédiatement, l'espace s'élargit pour la jeune femme, qui vient prendre place, satisfaite. Elle paye 1 L.E pour son trajet, et microbus démarre en trombe, sur des petits coups de klaxons compulsifs pour dégager la route. En taxi, elle aurait payé 20 fois plus pour son déplacement.

A bord, c’est le calme absolu, les passagers observent le paysage, perdus dans leurs pensées. Personne ne fait attention à son voisin, et le chauffeur ricane pour une raison inexpliquée. Il a probablement fumé du bango, le cannabis local.

Série de noms d'oiseaux

Au niveau d’un carrefour, une conductrice élégante au volant d'une berline allemande va par inadvertance se mettre sur le chemin du chauffeur, qui lui lance avec colère et avec un accent châtié, la voix éraillée: "Alors c'est comme ça qu'on vous a appris à conduire?! ". La conductrice reste impassible, bien au frais dans le ronron de l'air conditionné. Ce que le chauffeur prend pour une provocation. Après une série de noms d'oiseaux, il finit par répondre lui-même à sa question: "Je me demande vraiment pourquoi on les laisse conduire celles-là! ". S'en suivent une série de queues de poisson dans la circulation.

Un autre carrefour se présente. En attendant que l'agent de circulation donne le signal de passer, même si le feu indique la couleur verte, le chauffeur ne trouve rien d’anormal à descendre de son véhicule, en plein milieu de la rue, et aller se chercher un thé à la cafétéria rudimentaire sur le trottoir. Un embouteillage monstre se forme derrière le microbus.

A bord, des chuchotements mêlés à un début de colère à peine dissimulé se font sentir. Revenu avec son précieux breuvage à la main, le chauffeur s’excuse platement: "Désolé mes frères, vous savez comme les Egyptiens aiment le thé! ". Personne ne réplique, ce genre d'incident fait partie du trajet.

Arrivés à Ramsès, les gens se pressent pour descendre. Le chauffeur, se prépare déjà à faire demi-tour, en criant à tue-tête, le coup allongé au dehors de la fenêtre, sa destination pour attirer le chaland.

Les passagers se précipitent. Tous savent bien que ces chauffeurs sont détestés par les automobilistes et qu'ils seront encore une fois soumis à leur conduite sauvage et leur incivilité. Il y a quelques semaines, un taxi excédé par les provocations, à même sorti son arme à feu. Pour en abattre un à bout portant. Une excès de plus dans l'après-révolution égyptienne.

Sylla Thierno Yulla (www.lepetitjournal.com/le-caire.html) jeudi 12 avril 2012

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