CHIFFRE DE LA SEMAINE – 62.000 ramasseurs de déchets

Les collecteurs de déchets indépendants sont des agents de recyclage efficaces et peu coûteux. C’est ce que conclut, étude à l’appui, la ministre de l’environnement sud-africaine. A l’heure des grands projets écologiques, quel est l’avenir de cette micro-niche économique ?


Le trieur de poubelles ambulant est le propre des mégapoles des pays en voie de développements. De Bangkok à Rio en passant par Le Cap, les salaires très bas des emplois non qualifiés, combinés à un taux de chômage élevé, rendent cette activité viable pour la survie. Placés au bout de la chaine alimentaire urbaine, ces « travailleurs indépendants » ne sont protégés en rien. En fouillant les poubelles, ils trouvent parfois de quoi manger, et surtout, du carton, des bouteilles, des canettes qu’ils revendent. Ryan Morgan est l’un d’entre eux. Interviewé pour le Sunday Times, il raconte son quotidien : « Je me lève à 4h qu’il pleuve ou qu’il vente. Je dois atteindre 120 rands de ventes par jour pour nourrir ma famille. » Ryan a une femme et trois jeunes enfants. Il arpente les rues en poussant son caddie de 5h à 11h puis de 13h à 18h. « J’aimerais changer de vie » renchérit Raymond Jacobs, « j’ai vu trop de personnes mourir de froid ».

Outre les risques sanitaires, les travailleurs sont victimes d’accidents de la circulation, en particulier à la tombée de la nuit. Ils sont 62.147 actuellement enregistrés selon le ministère de l’environnement mais faute de papiers d’identités en règles, certains ne sont pas matriculés. Ils seraient jusqu’à 90.000 ramasseurs à trier puis revendre les poubelles dans le pays: environ 80 centimes de rand le kilo de carton, 2 rands pour le plastique, 40 centimes pour le kilo de journaux. Au total, ces éboueurs de fortune recyclent 24 tonnes de matériaux qu’ils revendent à des entreprises, qui fixent unilatéralement leur prix d’achat. Le ferrailleur Ton Scrap a été condamné cette semaine par le tribunal de la concurrence pour une entente avec ses compétiteurs sur la fixation des prix d’achat et de vente de métal usagé.

Comportements écologiques

Dans une étude de 2010 sur les comportements de recyclage, menée par le CSIR (Centre for Scientific and Industrial Research), deux tiers des personnes interrogées à leur domicile ne savaient pas où elles pouvaient disposer de leurs déchets recyclables. 27% des citadins recyclent ‘parfois’ et seulement 3,3% disent recycler ‘systématiquement’ leurs déchets. Pour Linda Godfrey chef de département au CSIR, « le résultat le plus surprenant est apparu lorsque nous avons associé des valeurs financières aux économies faites par les municipalités grâce au travail informel des ramasseurs ». Soit 750 millions de rands par an, ce qui représente un pourcentage significatif des 6 milliards de rands du budget du ministère de l’environnement. Pour le papier et les emballages par exemple, un taux stupéfiant de 80 à 90% de recyclage est atteint grâce au travail des ramasseurs. La chercheuse est en faveur du recyclage au plus près de la source, afin d’éviter l’encombrement dans les décharges malsaines. Mais le tri sur le trottoir est parfois mal vu. Les riverains se méfient des collecteurs ‘rodant’ devant leur propriété. De l’autre côté des hauts murs sécurisés, les poubelles ne surgissent qu’à l’arrivée du camion-poubelle, évitant les trieurs solitaires. Selon les conclusions du CIRS, «un système simple de tri, avec seulement deux sacs poubelles, séparant les déchets secs des déchets biologiques, avec une collecte de poubelles régulière sur le trottoir, suffirait à sensibiliser les Sud-Africains au recyclage.» Inlassablement, le travail de fourmis des ramasseurs de poubelle, tisse des liens invisibles entre les privilégiés et les indigents.

La filière du recyclage.

Selon la ministre de l’environnement, Edna Molewa, l’Afrique du Sud a généré en 2011, 108 millions de tonnes de déchets, dont 98 millions ont fini en décharge. Or, les deux tiers de nos déchets pourraient être recyclés avant d’arriver à la décharge. Cependant, de gros progrès ont été observés dans les dix dernières années : entre 2005 et 2014, le recyclage du plastique est passé de 16 à 49%. La récupération du verre a fait un bond de 18 à 41%, notamment grâce aux réceptacles placés par une entreprise privée. Le verre produit dans le pays contient maintenant 40% de matière recyclée. Quand au papier et aux packagings cartonnés, l’Afrique du Sud se place parmi les meilleurs recycleurs au monde - grâce au travail des ramasseurs de déchets ! La ministre a demandé aux producteurs de prendre leurs responsabilités : un échéancier de contraintes de recyclage sera mis en place en 2017 et 2018. A l’aube de ce tournant dans le secteur écologique, quel avenir faut-il souhaiter aux trieurs de déchets? Mme Molewa a exprimé sa volonté de ramener les ramasseurs indépendants dans la filière officielle et préserver ainsi leur emploi précieux – ou leur utilisation bon marché.

Lisa Binet (www.lepetitjournal.com/Johannesbourg) Mecredi 11 mai 2016

Crédit photo : Violaine Descazeaud parue dans l'article "Joburg en photo : Les collecteurs de rue"

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