LE CHIFFRE DE LA SEMAINE – 54 millions de Sud-Africains.

Le recueil de Valérie Hirsch, Les Sud-Africains, nous livre des portraits de personnalités marquantes de la nation arc-en-ciel. Loin des clichés et au plus de près des individus, cette fresque nous aide à comprendre, aimer, et vivre ce pays traversé par tant de contradictions. Rencontre avec l’auteur. 

Valérie Hirsch est une journaliste belge, venue en Afrique du Sud rejoindre son compagnon en 1996. Installée à Johannesburg, elle exerce en tant que correspondante pour Le Soir, Ouest France, RTBF, TV5. « Les problèmes sont nombreux dans ce pays complexe, où on oscille sans cesse entre pessimisme et optimisme » affirme Valérie dès l’introduction de son livre paru en février. Au détour de rencontres avec des Sud-Africains remarquables, elle expose chaque problème qu’elle soulève, avec affection et lucidité.

Lepetitjournal.com: Quel est le projet de cette collection « Lignes de vie d’un peuple » dans laquelle s’inscrit votre livre?

Valérie Hirsch: C’est l’éditeur Henry Dougier (fondateur des éditions Autrement), qui cherchait un journaliste basé en Afrique du Sud. L’idée est de faire découvrir la culture d’un pays aux voyageurs, sous un angle différent, à travers des rencontres. J’ai enquêté de Mars à Juin 2014, pour récolter les entretiens qui constituent le livre. Il s’articule autour de quatre chapitres relatifs à des problématiques propres à ce pays.

Pour explorer les différents aspects de chaque thème, Valérie a enquêté auprès d’universitaires, d’artistes, de personnages politiques ou d’hommes d’affaires. Le premier chapitre s’intitule « La nation arc-en-ciel, entre mirage et réalité ». A la rencontre de représentants de différents groupes ethniques, Afrikaners, Indiens, Métisses ou Noirs, chacun tente à sa manière de définir l’identité sud-africaine, au-delà de sa communauté.

Est-ce que vous croyez à une identité sud-africaine ?

Valérie Hirsch: Oui, parmi les jeunes qui ont été à l’école ensemble, une identité nationale émerge. De façon évidente, c’est parmi les jeunes les plus éduqués qu’on se mélange plus. L’attitude qui illustre le mieux la nouvelle génération, c’est celle de Jailoshini Naidoo, actrice à Durban (dans l’entretien Les Indiennes de Durban, entre modernité et tradition). Elle raconte que quand ils regardent le cricket à la télé en famille, son père soutient l’équipe indienne, tandis qu’elle soutient l’équipe sud-africaine.

Le problème c’est que les inégalités entre Blancs et noirs sont encore très importantes. C’est le deuxième grand thème abordé dans le livre. De nombreux Blancs ont profité du boom de l’immobilier après l’apartheid, et ont continué de s’enrichir. Le risque aujourd’hui c’est qu’avec une croissance économique en baisse et un chômage extrêmement élevé, il y ait une crispation des attitudes, face à ces inégalités.

Y a t’il un risque de tension ethnique autour des différentes langues et communautés correspondantes qui ont appris à avoir peur les unes des autres ?

Valérie Hirsch: Non, je ne crois pas du tout. Les jeunes qui grandissent en ville s’identifient entre eux, ils se trouvent des points communs. Les coutumes se perdent, et ils ne se reconnaissent pas forcément dans le village traditionnel. Cependant, ces dernières années, le président Zuma a placé de nombreux Zulus à des postes clés, et cela risque de faire grincer des dents les communautés de moins en moins représentées au plus haut de l’état.

Pour le troisième chapitre « Malade de la violence », vous êtes allée hors des sentiers battus pour nous raconter les trafics de drogue, les affaires de satanisme ou de femmes battues.

Valérie Hirsch: A Manenberg (un township des plaines du Cap où l’on entend des coups de feu régulièrement le soir), j’ai eu un entretien avec cet ancien délinquant, qui avait tué des gens, puis s’était reconverti en pasteur. Il me racontait son passé, les crimes qu’il avait commis, puis, il a fondu en larmes devant moi ! C’était un moment très fort. J’étais impressionnée par cet homme au physique imposant, qui se rendait compte du mal qu’il avait fait. Dans le Limpopo, une region très peuplée, j’ai accompagné une Ong qui encourage les hommes à changer de comportement. Le voyageur qui va dans une réserve de luxe par là-bas dans laquelle un chauffeur le conduit, ne se rend pas compte de la pauvreté et la violence qui existe  dans le village à côté. C’était une des missions du livre, de sortir de Johannesburg, des grandes villes, et d’avoir une vision plus « représentative » du pays.

Quelle rencontre vous a le plus marquée?

Valérie Hirsch: Ce couple qui habite dans Ansteys, l’immeuble du centre-ville, emblématique d’une nouvelle Afrique du Sud, où de jeunes bo-bo de toutes les couleurs de peau s’installent. Pule est noir, Lauren est blanche Afrikaner (photo). Ils sont tous les deux jeunes et beaux, tous les deux ont grandi dans un environnement ouvert, tolérant, où ils ont eu la chance de côtoyer des personnes d’autres horizons.

Dans la photo prise par la fille de Valérie, les contrastes accentuent la sensualité qui se dégage.

Photo d’une des filles de Valérie, Léa Thijs, qui a passé son bac en 2014 au lycée français

En 20 ans en Afrique du Sud, quels ont été les moments les plus importants?

Valérie Hirsch: La coupe du monde de football de 2010 a été un moment extraordinaire, où les gens se mélangeaient : les jeunes d’Alexandra venaient regarder les matchs sur écran géant à Sandton. Pour certains c’était une occasion unique de se mélanger à des Blancs, dans des quartiers développés. Les Blancs n’avaient pas peur de marcher à pied, ou d’aller à Soweto. On a retrouvé un peu la même ambiance, lors de l’enterrement de Mandela. En Europe on me demandait « Alors, les gens ne sont pas trop tristes ? Il n’y a pas d’émeutes ? ». Au contraire, les gens chantaient, dansaient, et sympathisaient entre eux, en souvenir de l’ancien président.

A votre avis, qu’est ce que les Sud-Africains nous apprennent sur les Belges ou les Français?

Valérie Hirsch: En Belgique, le problème entre les communautés francophones et néerlandophones est avant tout un débat financier. On débat pour savoir qui rapporte plus, qui paie plus. Il n’y pas d’hostilité. En revanche, la situation est plus tendue dans les deux pays autour de l’immigration, en particulier des communautés musulmanes. En Afrique du Sud, il y a des lignes invisibles qu’on ne se permet pas de franchir. Sur la religion, on cohabite en toute sérénité entre Juifs, Musulmans, Chrétiens. On ne dit pas certaines choses, par simple respect, car on sait que c’est comme ça qu’on vit ensemble.

Propos recueillis par Lisa Binet (www.lepetitjournal.com/johannesbourg)

Les Sud-Africains, éditions Ateliers Henry Dougier, 12 euros.
Disponible sur Kindle, 4,99 euros.

Valérie Hirsch sera l’invitée de l’Alliance Française de Johannesburg le 11 mars à 18h30, où le livre sera vendu à R150.

Valérie s’occupe aussi de l’association « le programme de parrainage Sizanani » en faveur de jeunes lycées du township d’Alexandra. www.sizanani.blogspot.com
Facebook : Sizanani mentors

Photo d’une des filles de Valérie, Léa Thijs, en terminale au lycée français. Les couples mixtes commencent à apparaitre chez les jeunes Sud-Africains qui ont grandi ensemble à l'école.

 

 

 

 
Johannesbourg

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