Istanbul

VIOLENCES CONTRE LES FEMMES – Merve Gezen : "Mon film doit être déclencheur de débats"

Entre 2010 et 2015, au moins 1.134 femmes ont été assassinées par des hommes en Turquie. En grande majorité, le meurtrier était leur mari, leur petit ami, leur ex-conjoint ou un membre de leur famille. Merve Gezen dédie son nouveau court-métrage Scrabble à toutes ces femmes violentées, violées ou tuées. La réalisatrice a répondu à nos questions avant de s’envoler pour Paris, où elle participera au Festival du cinéma de Turquie, qui a lieu du 25 mars au 2 avril.

Lepetitjournal.com d’Istanbul : Comment avez-vous eu l'idée de réaliser un court-métrage sur les violences domestiques en Turquie ?

Merve Gezen : La mort d’Özgecan Aslan, en 2015, m’a donné le déclic. Cette étudiante de 20 ans a été violée, assassinée, brûlée et son meurtrier lui avait coupé les mains pour ne pas laisser de traces ADN. C’était un véritable massacre… Son histoire a bouleversé le pays et de nombreuses manifestations ont été organisées pour lutter contre les meurtres de femmes. A cette époque, moi, j’étais aux Etats-Unis. J’ai donc suivi cette affaire dans les journaux et quelque part je me suis sentie responsable. Je n’ai pas marché dans les rues mais j’ai voulu me servir de ce que je savais faire, l’art, pour libérer la parole des femmes. J’ai la chance, notamment grâce à mon éducation, d’être une femme libre. En quelque sorte, je voulais être la parole des femmes qui n’ont pas les mêmes moyens que moi.

Merve Gezen (photo personnelle)

Vous abordez frontalement, sans la montrer pour autant et sans la moindre présence physique d’homme, la violence faite aux femmes. Comment avez-vous élaboré votre scénario ?

Dès le début je savais que je ne voulais pas de présence physique masculine dans mon court-métrage. Je trouvais cela d’autant plus fort de ne pas montrer de scènes de violence ou d’hommes. Il fallait donc trouver un autre moyen d’aborder ces sujets sans les montrer à la caméra. C’est ma sœur jumelle qui m’a donné l’idée que ces femmes pourraient jouer au Scrabble. Dans le film, je fais écrire aux femmes les mots qu’elles ne disent pas. C’est, je pense, plus efficace de raconter par l’image plutôt que par la parole.

Vos quatre personnages, inspirés d’histoires vraies, viennent de milieux très différents (une PDG, une paysanne, une prostituée et une lycéenne). Pourquoi ?

Il s’agit d’histoires vraies, d’ailleurs la lycéenne dans le film s’appelle Özge en référence à Özgecan Aslan. En commençant ce projet, j’ai lu tous les articles de journaux en rapport avec des violences domestiques ou des meurtres de femmes, entre 2010 et 2015. 1.134 femmes ont été tuées entre 2010 et 2015 et ce sont seulement les chiffres que l’on connaît. J’ai remarqué un point commun : elles avaient toutes moins de 35 ans. Et tous les milieux sont touchés. On pense souvent que ce problème ne touche que les milieux les plus pauvres ou les plus traditionnels mais non, c’est un problème global. Une femme PDG peut aussi subir des violences conjugales et c’est d’autant plus dur pour elle de parler qu’elle a sa réputation et sa carrière à assurer.

Il était aussi important pour moi de réunir ces quatre femmes de milieux très différents autour d’une même table. Ça serait impossible dans la vraie vie. J’ai cherché à montrer la concurrence entre les femmes. Car je dis souvent que la plus grande ennemie de la femme est la femme. Il y a une relation chaotique entre les hommes et les femmes. Les hommes tuent mais les femmes les éduquent, d’autres femmes disent parfois "tu as bien cherché ce viol vu la façon dont tu étais habillée". Il y a un manque de solidarité entre les femmes. Dans mon film, la PDG est odieuse avec la paysanne car elle se sent supérieure, pourtant, elles ont le même destin…

En 2011, la Turquie a ratifié la Convention d'Istanbul contre la violence à l’égard des femmes du Conseil de l’Europe. En 2016, elle a été condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme pour passivité face aux violences conjugales. Comment réagissez-vous à cela ?

Je ne souhaite pas faire davantage de commentaires politiques. On remarque une recrudescence des meurtres de femmes ces dernières années. C’est inacceptable et ce qui me révolte, c’est de voir que certains coupables ont eu des réductions de peine juste parce qu’ils portaient un costard, une cravate et ont dit qu’ils étaient désolés au tribunal.

Quelles sont les actions en place en Turquie pour lutter contre les violences domestiques et que reste-t-il à faire ?

L’histoire d’Özgecan Aslan a ouvert les yeux de beaucoup de monde en Turquie, y compris des hommes qui ont manifesté en jupes et en talons. La loi Özgecan a été votée pour empêcher les remises de peine dans le cas de crimes commis contre des femmes. Il existe aussi des associations comme Mor Çatı qui propose des logements temporaires aux femmes violentées ou la plateforme en ligne Kadın cinayetleri, qui recense tous les meurtres de femmes par ville en Turquie. 

Mais il reste encore beaucoup à faire. Cela doit commencer dès l’éducation, à l’école mais aussi à la maison. Certains garçons sont éduqués avec le droit de battre leurs futures femmes, c’est une réalité. Dans certaines villes, notamment à l’Est, les femmes ne vont pas à l’école, à l’université… Les femmes sont encore vues comme des objets. J’apprécie beaucoup l’action de Türkan Saylan, qui a donné la priorité à l’éducation des jeunes filles de milieux modestes, en versant de l’argent aux parents qui envoient leurs filles à l’université outre la couverture des frais.

Avez-vous rencontré des difficultés pour réaliser ce court-métrage ?

Le plus important pour faire un film est de trouver des fonds. Ca a été très difficile. Nous n’en avons pas obtenus du ministère de la Culture. Et aucune femme ne nous a aidés à financer ce film. Seuls des hommes ont pris part au financement. Les femmes que j’ai contactées m’ont répondu qu’elles agissaient en faveur des femmes actives, pour leur développement dans la société… Mais les violences sont le problème de tout le monde, femme active ou femme au foyer.

Vous participerez notamment au Festival du cinéma de Turquie à Paris, où votre court-métrage sera projeté ce samedi 25 mars. Quels sont vos objectifs avec ce film ?

Le film a été accepté dans plusieurs festivals du monde entier mais n’a pas été accepté dans le Festival des femmes en Turquie. Il tournera dans d’autres festivals, à Paris donc mais aussi en Turquie comme à Izmir ou à Istanbul. Je suis aussi très fière de faire partie de la sélection finale du Festival européen du film indépendant (ECU), qui est le plus important en Europe. Je suis bien sûr très honorée mais mon but n’est pas seulement de me montrer dans les festivals. Je veux aussi attirer l’attention, créer des collaborations avec des ambassades ou des universités et que mon court-métrage permette de lancer des débats, des discussions. Je ne veux pas que cela reste uniquement un film. J’aimerais aussi monter une collaboration avec ONU Femmes.

Dans votre précédent court-métrage T’es où mon amour – notamment primé aux Atlas Awards à Boston- vous racontiez l’histoire de deux amies transsexuelles qui tentent de survivre en se prostituant. Le message social est-il votre leitmotiv ?

Oui, le message social est important pour moi. Il faut dire que la société offre pas mal de matériel pour cela, malheureusement. Je pense que l’art est le moyen le plus fort pour montrer certaines choses. C’est le bon moyen pour décrire l’imperfection de l’être humain.

Comment avez-vous eu envie de faire de l’art ? Quels sont vos prochains projets ?

J’ai eu envie de faire de l’art très jeune. Yves Saint Laurent était mon idole. A 4 ans, je signais : Merve Yves Saint Laurent ! Et je rêvais d’être sa femme de chambre pour pouvoir le voir designer ses costumes. Je créais des vêtements à mes poupées et un jour, je me souviens avoir fait une robe et être tombée sur un de ses défilés à la télévision. Une de ses robes semblait, à mes yeux, la même que la mienne… Je me suis écriée : "il m’a copiée !" A l’époque, je rêvais déjà de faire du théâtre et de pouvoir confectionner mes propres costumes. Plus tard, je suis partie faire mes études en France. J’ai été la première femme turque à intégrer le Conservatoire national d’art dramatique de Paris et je suis diplômée de l’université de la Sorbonne, en théâtre et cinéma. Pendant mes études, j’ai eu la chance de travailler avec des héros du théâtre comme Patrice Chéreau ou Richard Demarcy…

Mon prochain projet est d’adapter ce court-métrage en pièce de théâtre, en français. J’ai aussi un projet de long-métrage sur l’histoire d’une femme assassinée par son frère pour "préserver l’honneur de sa famille". Cet été, je vais aussi réaliser un dessin-animé sur les attentats terroristes de façon globale, pas seulement ceux qui touchent la Turquie.  

Découvrez la bande-annonce : 

Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 21 mars 2017

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