Istanbul

INDÉPENDANCE DES MÉDIAS ET DÉMOCRATIE - Selon Ragıp Duran: "la censure dégoûtante en Turquie"

A l'occasion de l'ouverture de l'exposition "A vol d'oiseau"* sur les dessins de presse de Selçuk Demirel, une conférence sur l'indépendance des médias et son rapport à la démocratie s’est tenue jeudi 3 avril à l'Institut français d’Istanbul. Les intervenants ont abordé les thèmes de l'indépendance des journaux, de l'influence d'internet et de la censure en Turquie.

La conférence était dirigée par Ali Akay, sociologue et commissaire d'art. Les trois autres intervenants étaient Cengiz Aktar, chercheur au Centre des politiques d'Istanbul (IPM), Ragıp Duran, correspondant du journal Libération en Turquie et Serge Halimi, écrivain, journaliste et directeur du Monde Diplomatique.

Dessin de Selçuk Demirel

"Des oiseaux sans ailes"

Ragıp Duran, premier à intervenir, a décrit un sujet "difficile à traiter en Turquie" car le journalisme "n'y a jamais été indépendant depuis sa création". "L'indépendance est comme les ailes d'un oiseau et aucun oiseau ne vole en Turquie", a estimé le journaliste, selon lequel le gouvernement s’immisce dans les rédactions de tous les journaux du pays. "L'écart entre la vraie vérité et la vérité médiatique est immense." Ragıp Duran a également insisté sur le fait que si la presse n'est pas indépendante en Turquie, elle ne l'est pas non plus en France. Ainsi des journaux comme Le Monde ou Libération ne sont pas à ses yeux des exemples d'indépendance car ils ne sont pas libres de leurs propriétaires.

Malgré tout, de "petits îlots d'indépendance des médias existent sur internet" et ailleurs. Mais l'indépendance revient à une "lutte permanente des journalistes et des lecteurs" pour celle-ci. "Le journalisme est un métier d'opposition." Ragıp Duran a conclu son intervention en affirmant que le Canard Enchaîné était le seul journal populaire de France à être entièrement indépendant.

"Un mois historique"

Cengiz Aktar a repris la métaphore des oiseaux de Ragıp Duran en déclarant qu'en Turquie, "il y a des chats qui chassent les oiseaux". Il n'y a “jamais eu de presse libre”, a-t-il renchéri. "Ce qui est nouveau c'est que les restrictions d'aujourd'hui suivent une période de libertés en accord avec l'Union européenne." Le mois de mars 2014 a été un "mois historique avec le blocage de Twitter et de YouTube juste avant les élections municipales". Malgré les tensions et les révélations de corruption "l'électorat n'a pas bougé et l'AKP a gagné". Pour le politologue, les droits de l'homme sont dans un "état désastreux en Turquie".

Les trois étapes

Serge Halimi a expliqué sa théorie sur l'évolution de la presse. La première étape serait "l'extase" sur les possibilités offertes par l'information – on retrouve l'idée que "la communication des informations peut sauver les conflits" et n'a que des qualités. Mais un "rôle négatif de la presse est possible". La deuxième étape serait "le doute", la population commençant à douter de la presse et de ses intérêts. "Même si on fait tomber le mur des dictatures, on se retrouve face au mur de l'argent", on découvre alors le pouvoir du propriétaire et du marché sur l'information. C'est ce qu'il s'est passé selon lui le 29 mai 2005 en France lors du référendum sur une Constitution de l'Union européenne, qui a montré que "la majorité des médias n'avait pas le même avis que la majorité de la population."

La troisième étape fait place à "l'utilisation de ces doutes par le gouvernement". Il y a alors une "critique des médias par les autocrates comme en Russie par exemple". "Les gouvernements remettent en cause l'absence de pureté des informations et utilisent les doutes de la population pour remettre en cause des faits réels." Il convient alors de "faire la part entre les bonnes et mauvaises critiques de la presse, entre le mur de l'argent et la critique des gouvernements."

Comment sortir du cercle vicieux ?

Pour répondre à cette question, les intervenants ont surtout insisté sur l'information disponible sur les réseaux sociaux. Cengiz Aktar parle d'un "flux d'informations incroyable". Ragıp Duran explique qu'ils "affaiblissent la presse écrite et télévisée", ce qui peut être une bonne chose mais peut également entraîner un réel "affaiblissement de l'information" selon Serge Halimi.

De gauche à droite : Serge Halimi, Ali Akay, 
Ragıp Duran et Cengiz Aktar (photo NS)

En parlant de la censure et en particulier de l'autocensure, Cengiz Aktar a dénoncé les journalistes acceptant de l'argent pour publier certaines informations et pas d'autres. Il pense que pour régler ce problème, "la chose qui manque, c'est le salaire". Ce qui compte pour ces journalistes, explique le politologue, c'est de vivre et de faire vivre leurs proches. S'ils étaient mieux payés, ils n'auraient pas besoin de cet argent... du moins les journalistes honnêtes.

Serge Halimi a ensuite parlé de la "hiérarchie de l'information". Si la guerre en Syrie est quasi-inexistante dans la presse française, c’est parce qu’elle ne “vend” pas. Le travail du journaliste est selon lui de "rendre intéressantes les histoires importantes" pour les mettre sur le devant de la scène.

Pour ce qui est de la censure actuelle en Turquie, Ragıp Duran a indiqué que de "nombreux journalistes sont emprisonnés à cause de la censure des médias". Le blocage des sites Twitter et YouTube a montré selon lui la détermination du gouvernement turc. "La censure n'y a jamais été aussi dégoûtante qu'aujourd'hui" a dénoncé Ragıp Duran.

Nathanaël Scalbert (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 8 avril 2014

*(RE)LIRE : SELÇUK DEMIREL – Le dessin de presse à l'honneur à l’Institut français

 

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