Istanbul

LES "ARTS DE MANIFESTER" - Quelle est l'influence de Gezi sur la culture en Turquie?

La Turquie a été secouée ces derniers jours par de nouvelles manifestations, rappelant – toute proportion gardée – le mouvement de Gezi en juin dernier. Cet été de contestation semble aussi avoir inspiré les artistes de Turquie, dans des domaines aussi divers que l’art contemporain, la musique, le street art ou le cinéma. Influence éphémère ou phénomène durable ? Lepetitjournal.com a posé la question à plusieurs acteurs du monde culturel à Istanbul.

Début juin 2013, le parc Gezi était non seulement l’épicentre de la contestation anti-gouvernementale, mais aussi le théâtre d’une étonnante créativité. “L'art de la révolte" avait investi les arbres, les parkings, la place Taksim toute entière. On a pu y voir une ballerine danser avec un masque à gaz, des peintures, des sculptures, des photos d'Istanbul, y entendre des chants, des percussions... Des arts moins conventionnels ont aussi occupé le parc et les rues de la métropole, comme les graffitis (photos). Des escaliers de la ville ont été peints aux couleurs de l'arc-en-ciel.

Pendant Gezi (Photo DJ)

Dans un tout autre domaine, certains se sont même fait tatouer des pingouins (symbole de l’attitude des médias pendant Gezi) ou des masques à gaz sur le corps alors que les tatoueurs de la métropole offraient des séances gratuites au début des manifestations, comme le souligne le web-magazine The Ground. Mais l’influence de Gezi sur l’art et la culture s’est-elle limitée à la vingtaine de jours d’occupation du parc ? Plusieurs exemples récents tendent à prouver qu’il n’en est rien.

“Même pas mal !”

Le film promotionnel du festival du film indépendant “!f”, qui s’est achevé le 23 février dernier, mettait en scène des poussins se multipliant à mesure qu’on les frappe, et criant à chaque coup : “Même pas mal !” Une référence évidente aux violences policières de Gezi. Interrogé à ce propos, Mustafa Uzuner, responsable de la programmation du festival, explique : “Quand les organisateurs ont rencontré les agences de publicité, ils voulaient quelque chose qui soit lié à Gezi. Mais ils ont laissé faire leur créativité.”

Dans le domaine du cinéma, Mustafa Uzuner note d’ailleurs qu’un certain nombre de films ou de court-métrages en lien avec ce mouvement sont en cours de production ou en phase de post-production. Il mentionne aussi un film présenté dans le cadre du festival, Anarchic Harmony, de Koray Kaya : en plein tournage lorsque les manifestations on débuté, il traite de la musique avant-garde et de la façon dont elle est liée au chaos, à la “vraie vie”. “L’explosion” du mouvement Gezi a offert aux réalisateurs l’opportunité de voir “la théorie en action” : ils sont sortis avec leurs caméras.

Un masque à gaz sur la sculpture

Des musiciens sont aussi descendus dans la rue avec leur matériel d’enregistrement. C’est le cas d’Erdem Helvacıoğlu, guitariste et réalisateur de “paysages sonores”. Il vient de présenter un montage d’une heure retraçant Gezi : “C’était une aventure complètement nouvelle pour moi, d’abord parce que c’était très dur. Vous ne saviez jamais ce qui allait se passer et c’était assez dangereux en ce sens”, explique-t-il. “Gezi a vraiment changé la façon dont je vois le système politique, l’économie et tout le reste. Pas seulement pour moi mais aussi pour d’autres artistes et compositeurs. Ça a eu une très grande influence”, estime-t-il.

Une opinion généralement partagée dans les milieux de l’art contemporain. Selon Eda Derala, manager de la branche stambouliote des galeries Pi Artworks, Gezi n’a pas détourné les Turcs de l’art. Au contraire, pense-t-elle, “les manifestations ont affecté l’économie dans tous ses secteurs, surtout celui des arts et de la culture”. Billur Tansel, directrice du musée Proje4L/Elgiz, renchérit: “Nous avons tous été touchés par les manifestations et la mission des artistes est d’exprimer leurs idées et pensées à travers leurs œuvres. Ils sont en quelque sorte des missionnaires qui ont pour but (…) de signaler les vices et les malheurs existant dans le monde. Je pense que cette influence sera durable.” Billur Tansel donne l’exemple de la sculpture Humble David, de Tuğberk Selçuk. Réalisée pour une exposition sur la terrasse du musée après les événements, l’artiste a ajouté à son personnage un masque à gaz pour rappeler la répression des forces de l’ordre.

Encore trop tôt pour conclure

Mustafa Uzuner, du festival !f, pense aussi que Gezi n’a pas dit son dernier mot dans les arts et à la culture : “Ce sera même plus durable que ce qu’on pourrait anticiper parce que dès que vous essayez de réprimer quelque chose, ça explose”, assure-t-il.

Pourtant, il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions et parler de “phénomène”. Anlam Arslanoğlu, directrice de projet au musée Istanbul Modern, pense ainsi que “Gezi fut un événement historique, un déchirement qui a déclenché plein d'autres bouleversements, mais ses répliques sur le plan socio-économique continuent à changer la donne en Turquie. Tout le milieu artistique est certes influencé par ce tournant mais il ne serait pas judicieux d'en tirer des conclusions si tôt, alors que le mouvement continue de s'opérer”. Pour le moment, estime-t-elle, Gezi a au moins “montré l'urgence de la situation et a donné de l'espoir pour continuer.

Julie Meynier (http://www.lepetitjournal.com/istanbullundi 17 mars 2014

 

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