DROITS DE L’HOMME – La Turquie sous haute surveillance

Alors qu’approche le 10 décembre, journée mondiale des droits de l’homme, la Turquie est de plus en plus critiquée pour ses atteintes à la liberté d’expression. D’innombrables opérations de police et d’interminables procès provoquent l’inquiétude des ONG internationales

 

Courtisée d’un côté, critiquée de l’autre. À la fois montrée en exemple et pointée du doigt. La Turquie de l’AKP (Parti de la justice et du développement) n’est pas à court de paradoxes. Ces dernières années, et plus encore depuis le début des révolutions arabes, les dirigeants des grandes puissances se pressent à Ankara pour recueillir l’avis et l’appui de leurs homologues turcs. Joe Biden, vice-président des États-Unis en visite le week-end passé, n’est que l’exemple le plus récent.
Pendant ce temps, de rapports en communiqués de presse, des ONG internationales critiquent les atteintes répétées à la liberté d’expression. Elles expriment leurs inquiétudes à chaque arrestation de journalistes, de militants pro-kurdes, de professeurs ou d’étudiants. L’Union européenne et les Nations Unies se joignent au concert des critiques. Tous appellent en chœur à des réformes du code pénal et des lois antiterroristes, dont le champ s’est considérablement élargi depuis 2006.

Face à la prison de Silivri en banlieue d'Istanbul, où sont incarcérés les suspects du procès Ergenekon, leurs amis ont planté des arbres en leur nom. (crédit: AC)

La Turquie, record mondial des condamnations pour terrorisme
Pour le dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, l’agence Associated Press (AP) a réalisé une étude sur une décennie de “guerre contre le terrorisme” dans le monde. Documents officiels et centaines d’interviews à l’appui, elle révèle que plus de 35.000 personnes ont été condamnées pour terrorisme dans 66 pays représentant 70% de la population mondiale.
Plus de la moitié des condamnations proviennent de deux pays accusés d’utiliser les lois antiterroristes pour réprimer l’opposition, la Turquie et la Chine”, commente l’étude. La Turquie, avec 12.897 condamnations ces dix dernières années, représente à elle seule un tiers du total mondial.
Human Rights Watch (HRW), organisation internationale de défense des droits de l’homme, critique régulièrement Ankara pour des violations de la liberté d’expression, d’association et de rassemblement. Elle dénonce un usage arbitraire par les tribunaux des lois antiterroristes pour poursuivre et incarcérer des manifestants de tous âges, des opposants, des journalistes et des professeurs d’université.

Depuis 2009, des centaines d’arrestations dans les milieux pro-kurdes
Nous constatons que la police turque élargit toujours plus le champ de sa répression contre l’expression politique pro-kurde légale”, estimait Emma Sinclair-Webb, chercheuse sur la Turquie à HRW, le 1er novembre. Ce jour-là, 44 personnes parmi lesquelles le fondateur de la maison d’édition Belge, Ragıp Zarakolu, et la professeure Büşra Ersanlı, de l’université de Marmara, étaient placées en détention.
Leurs noms s’ajoutent à une liste de quelque 4.000 arrestations (selon le parti pro-kurde BDP) décidées dans le cadre de la procédure du KCK (Union des communautés du Kurdistan), accusé d’être la branche politique du Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK. Le ministère de l’Intérieur turc conteste ces chiffres et annonçait, le 14 octobre, 605 arrestations depuis le début de la procédure en mars 2009.
Human Rights Watch, qui ne se risque pas à avancer un nombre, affiche toutefois une opinion claire sur les procès en cours: “À moins qu’il n’y ait des preuves de planification d’actes de violence ou de support logistique à des groupes armés, les procureurs et les tribunaux devraient abandonner ces poursuites.”

Journalistes derrière les barreaux
L’ONG de défense des droits de l’homme n’est pas la seule à s’inquiéter du rythme des arrestations. Reporters sans frontières (RSF) rappelle régulièrement le sort de journalistes inculpés dans le cadre d’une autre procédure hors normes, Ergenekon. RSF critique à la fois les arrestations et la longueur des procédures, qui maintiennent les journalistes en détention dans l’attente de leur procès.
“Contrairement à ce qui a toujours été affirmé par les autorités, c’est bien sur l’activité professionnelle des prévenus que se fonde le dossier d’inculpation. On leur reproche d’avoir critiqué le déroulement du procès Ergenekon et douté de l’impartialité de la justice”, déclarait RSF le 22 novembre, à l’ouverture du procès des journalistes d’investigation Ahmet Şık et Nedim Şener, ainsi que des collaborateurs du site odatv.com, devant la 16e chambre de la cour d’assises d’Istanbul.
“Certains d’entre eux sont accusés d’avoir couvert ces événements de façon militante. La justice portera une lourde responsabilité pour l’avenir démocratique du pays si elle ne remet pas immédiatement les prévenus en liberté,” poursuit RSF.
Aujourd’hui et demain, l’Union européenne organise un sommet des chefs d’État et de gouvernement à Bruxelles. D’après des informations obtenues par le quotidien turc Hürriyet Daily News, les dirigeants de l’UE devraient en profiter pour appeler une nouvelle fois la Turquie à réformer ses lois sur la liberté d’expression et la liberté de la presse.

Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 8 décembre 2011

 
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