DAPHNA POZNANSKI – “Les députés des Français de l’étranger sont regardés comme des extraterrestres”

Daphna Poznanski-Benhamou, députée socialiste de la 8e circonscription des Français de l’étranger*, était en Turquie la semaine dernière. Elle livre au Petitjournal.com d’Istanbul ses impressions de début de mandat, les dossiers sur lesquels elle travaille mais aussi son avis sur les relations franco-turques depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande

Lepetitjournal.com d’Istanbul : Quels souvenirs, bons et mauvais, gardez-vous de la campagne ?
Daphna Poznanski
(photo AA): J’ai eu l’impression que c’était un long tunnel, où il y avait très peu de lumière. La seule chose vibrante, c’était de rencontrer les gens. C’était passionnant et vraiment important pour moi. Le reste l’était beaucoup moins… Mes adversaires ont essayé de trainer la campagne au niveau du caniveau et je n’ai absolument pas suivi. On aurait pu s’imaginer que cela me porterait préjudice mais finalement, je crois que certains électeurs ont voté pour moi justement parce que je n’ai pas suivi. Je voulais être une candidate du rassemblement pour pouvoir être, le lendemain, la députée du rassemblement. C’était un souci 24h/24 car je sais, de par mon expérience politique, qu’il y a toujours un “après”. Un “après” vis-à-vis des électeurs : ne pas leur raconter n’importe quoi, ne pas leur faire des promesses délirantes qu’on ne pourra pas tenir… La grande différence entre ce qu’on veut faire et ce qu’on peut faire est toujours très frustrante !

Votre première fois dans l’Hémicycle : qu’avez-vous pensé, ressenti, vécu ?
Je me suis sentie portée par celles et ceux qui m’avaient envoyée à l’Assemblée. J’arrivais de Roissy et j’y suis entrée avec une valise… Evidemment, les appariteurs se sont jetés sur moi avec un sourire adorable et m’ont englouti la valise. Puis tout le monde s’est occupé de moi, comme si j’étais la princesse héritière du royaume (rires). C’était ahurissant et désagréable d’être maternée à ce point, de ne pas pouvoir faire dix mètres sans être accompagnée de peur qu’on vous perde… Mais tout allait bien jusqu’au moment où je suis allée à la division des transports. Là, ça a été un gros choc puisqu’on m’a donné, avec un grand sourire, une carte SNCF pour aller dans ma circonscription ! J’avoue que sur le moment, je me suis dit : ou bien ils se moquent de moi, ou bien ils n’ont rien compris au film. C’était la deuxième solution. A ma tête, ils ont compris que quelque chose n’allait pas et m’ont dit : “Madame, comment allez-vous dans votre circonscription ?” Que devais-je répondre ? A la nage, en canoë, à la rame ? Finalement, quand je leur ai répondu : “A part l’avion, je ne vois pas comment je peux faire”, j’ai vu qu’ils avaient compris que je n’étais pas la députée du Tarn-et-Garonne mais que j’étais une des “nouvelles” députées, de celles qu’on ne connaissait pas…

Rien n’était prévu pour vous, députés des Français de l’étranger ?
Si ! Quand je l’ai dit, on m’a répondu : “Ah, on a tout prévu !” Et là, une grande peur m’a étreinte. Car quand l’administration dit “on a tout prévu”, c’est généralement une succession d’embêtements (rires). Hélas, je ne me trompais pas. On m’a emmenée dans un autre bureau, toujours avec beaucoup de respect et de courtoisie, et on m’a demandé: “Quelle est votre circonscription ?” Ils ont appuyé sur un bouton, sorti une feuille de papier et là… je me suis aperçue que: 1) Chypre et Malte avaient disparu, englouties sous doute dans la Méditerranée suite à un séisme dont je n’avais pas eu connaissance 2) Il n’y avait plus rien après Rome ! Or ma circonscription, c’est quand même 63% hors Europe… J’étais tellement ahurie de leur ahurissement que je me suis dit que j’allais me réveiller, que j’étais dans un film de Buñuel ou bien dans E.T…

E.T. l’extraterrestre ?
Oui, c’est ça ! C’était moi l’extraterrestre descendant de la soucoupe…

Et comment êtes-vous regardée dans l’Hémicycle par vos collègues du Tarn-et-Garonne et d’ailleurs ?
Justement comme les envoyés des Martiens ! Avec une immense curiosité, une curiosité dubitative… Et là on fait du lobbying. On est obligé d’expliquer ce qu’est la 8e circonscription, qui sont ces Français de l’étranger, quelle est leur problématique… C’est parfois pénible. Il m’a fallu cinq semaines pour faire comprendre à l’administration de l’Assemblée nationale que ma circonscription était à la fois en Europe et hors Europe. Ce n’était pas possible pour eux de comprendre et ça avait des conséquences graves sur mon travail : mes lignes téléphoniques étaient bloquées à l’international ! De même, ils ont mis deux mois à me donner un iPhone qui prenne en compte le fait que ma circonscription était hors Europe ! Ils ont aussi mis du temps à comprendre que chacun d’entre nous représentait une problématique différente.

Dernier point sur cette élection : l’abstention. C’était l’une des grandes inquiétudes de la campagne. Très forte chez les Français vivant en France, elle a atteint des records dans les circonscriptions des Français de l’étranger et notamment dans la vôtre, avec 87% d’abstention au second tour
Je voudrais quand même rappeler que les Français de l’Hexagone ont toutes les possibilités pour voter. Ils ont toujours un bureau de vote à 500 mètres de chez eux. Nous, Français de l’étranger, combien de kilomètres devons-nous faire ? Franchement, quel Français de l’Hexagone irait voter si on lui disait qu’il a 350 km à parcourir, aller et retour, pour aller voter ? D’où l’importance du vote électronique. Là, c’était une grande première et c’est ça qui a sauvé l’élection ! C’est vers ça qu’il faut aller. La République n’a pas les moyens de mettre des consulats ou des agences consulaires dans tous les endroits où les Français se sont dispersés. Ce n’est pas la peine de jeter la pierre aux Français de l’étranger. Il faut avoir en tête quelle est la réalité.

Comment vous organisez-vous au quotidien?
J’ai fait ce que j’avais promis. Je ne suis pas uniquement à Paris ni dans un seul pays. Je fais deux pays par mois. Là, j’arrive d’Italie, je rentre à Paris, avant de me rendre en Grèce. J’habite dans les avions… Je tiens systématiquement des permanences. J’ai toujours senti les attentes des Français de l’étranger, puisque que je suis élue depuis 12 ans. La différence entre être un conseiller à l’Assemblée des Français de l’étranger et un député des Français de l’étranger, c’est qu’avant, je me retournais vers les sénateurs. Je n’étais que l’avant-dernière porte. Désormais, il n’y a plus de porte après moi (rires). Et là, le poids de la responsabilité vous tombe sur les épaules.

Vos amendements sur les certificats de vie ont été adoptés en séance. C’est la première fois, dites-vous, qu’un député des Français de l’étranger réussit à faire voter un amendement à l’Assemblée. De quoi s’agit-il exactement ?
Le certificat de vie, c’est un problème que rencontrent tous nos retraités français à l’étranger. On leur demande très souvent de fournir ces certificats de vie, la plupart du temps tous les trois mois. Or nous, Français de l’étranger, avons souvent des problèmes postaux. Les retraités ne reçoivent pas à temps la demande de certificat de vie et dans ces cas-là, on leur coupe la pension. Conséquence : précarité financière immédiate. J’ai eu les plus grandes difficultés à faire comprendre ce problème à Paris. Je me suis heurtée à l’incompréhension totale des cabinets ministériels. (…) Il faut se battre à tous les instants, jusqu’au dernier moment. L’amendement est finalement passé dans le Projet de loi sur la sécurité sociale et c’est une grande victoire pour nous. (Ces amendements prévoient qu’on ne puisse plus demander plus d’une fois par an des certificats de vie à des retraités. La pension ne pourra pas être suspendue avant un délai minimum d’un mois, NDLR)

Vous êtes aussi intervenue auprès du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, au sujet des critères d’accession à la citoyenneté française dans les nouvelles circulaires de naturalisation...
C’est un sujet typique des Français de l’étranger, puisque nous sommes binationaux à 50%. A la sortie d’un conseil des ministres, j’ai dit à Manuel Valls que les droits des Français de l’étranger étaient violés et que nous étions deux millions et demi. Je lui ai dit que je voulais travailler avec son cabinet sur les critères de naturalisation. Quatre jours plus tard, j’avais deux conseillers dans mon bureau et je suis heureuse d’avoir réussi à faire abolir le fameux questionnaire à choix multiples qui nous avait ridiculisés. (…)

Vous parlez de “solidarité vigilante” pour décrire votre attitude de députée socialiste à l’égard du gouvernement. Que voulez-vous dire et comment faire avancer vos demandes dans ce climat économique très dégradé ?
Cela fait 22 ans que je suis au Parti socialiste et je n’ai jamais été un godillot. Je me suis engagée sur certains points et j’entends bien tout faire pour qu’ils avancent. Je sais que la France est dans un état catastrophique. On le savait, mais pas à ce point-là. C’est un souci de tous les jours, y compris pour nous, Français de l’étranger, même quand on vit dans un pays comme la Turquie qui ne connaît pas la crise économique. (…) Je comprends qu’on n’a pas d’argent et j’aurais voulu demander plus, qu’il y ait plus d’agents dans les consulats par exemple, car je sais que nos agents consulaires sont écrasés par le travail et n’arrivent pas à contenter les usagers. Je sais que nous, Français de l’étranger, voudrions faire plein de choses pour la francophonie. Mais il faut être réaliste. J’ai négocié avec le cabinet de la ministre de la Francophonie, Yamina Benguigui, pour proposer un portail de tous les créateurs français et francophones autour du monde. Ça coûte “trois francs six sous” et il y a une volonté politique de le faire. (…)

Comment réagissez-vous à la suppression de la prise en charge des frais de scolarité à la rentrée 2012 ?
De toute façon, cette prise en charge (PEC) n’était pas budgétée ! Quel que soit le parti au pouvoir en 2012, il allait se retrouver devant un énorme problème : il manquait 23 millions et demi d’euros ! (…) Contrairement à ce que certains ont écrit, personne n’a été pris en traître. La PEC, on le disait, sera supprimée. Il fallait donc reprendre les choses à l’envers : ce qui peuvent payer, payent. J’ai vu des milliardaires faire payer l’éducation de leurs enfants alors que dans le même temps, on refusait des bourses à des familles modestes ou de classe moyenne car la différence se joue parfois à deux virgules. Il faut remettre de la justice. Les députés socialistes des Français de l’étranger se battent tous ensemble. On discute des nouveaux critères de bourse et on travaille sur des simulations. Pour l’instant, on renvoie à chaque fois la copie. Car le but est que chaque personne qui veut mettre son enfant dans un établissement français à l’étranger n’en soit pas empêchée par des raisons financières. On est dans une phase transitoire. Hélène Conway, ministre déléguée aux Français de l’étranger, nous dit que les commissions locales de bourse doivent pouvoir rectifier les erreurs des simulations. C’est indispensable.

Vous avez exprimé votre soutien à l’étudiante franco-turque Sevil Sevimli, actuellement en procès en Turquie avec interdiction de quitter le territoire. Vous l’avez rencontrée cette semaine à Istanbul. Relayez-vous son cas à Paris, auprès du gouvernement et de vos collègues députés ?
Je suis en contact avec Sevil Sevimli depuis juillet. J’ai un collaborateur qui s’occupe de ce problème et je l’ai effectivement rencontrée. J’ai essayé de lui donner des conseils en tant que députée mais aussi en tant que juriste. Je ferai tout pour améliorer les relations franco-turques mais je ne peux pas accepter qu’une Française soit gardée en otage ici. Malheureusement, j’ai un peu d’expérience dans ce domaine, avec le franco-israélien Gilad Shalit. Cette expérience m’a appris que parfois, moins on fait dans les médias, plus on a de chances de voir les choses rentrer dans l’ordre de manière favorable. Prudence donc.

Vous parlez d’améliorer les relations franco-turques. Sentez-vous un apaisement depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande ?
Apaisement, je ne sais pas, mais une nouvelle page a été ouverte. Ce n’est plus l’agressivité d’autrefois. Il y a aussi une grande attente et je comprends que mes amis turcs ne puissent pas attendre indéfiniment. Je vais relayer auprès du président de la République mon sentiment personnel : il faut  lever le blocage de cinq chapitres de négociation imposé par la France de Sarkozy et qui n’a plus lieu d’être. Et j’espère pouvoir accompagner le président bientôt lors d’une visite en Turquie, une vraie visite officielle, pas comme la dernière fois !

Propos recueillis par Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul.html) lundi 12 novembre 2012

*La 8e circonscription des Français de l’étranger comprend les pays suivants : Chypre, Grèce, Israël, Italie, Malte, Saint-Marin, Saint-Siège, Turquie

Le site internet de Daphna Poznanski-Benhamou : www.daphnapoznanski.com

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