Hong Kong

DÉCRYPTAGE - Qu’est-ce que le Falun Dafa : mouvement spirituel ou subversif ?

En plus de la skyline et du Victoria Harbour, Hong Kong offre aux touristes et résidents un autre type de panorama qu’il est difficile d’éviter : des dizaines de bannières multicolores installées aux quatre coins de la ville. On remarque d’abord les banderoles rouges et jaunes proclamant en chinois et anglais que le "Falun Dafa est bon". Jamais très loin, et parfois directement par-dessus, on trouve les affiches blanches de leurs opposants dont les messages varient de "Construisez une Hong Kong harmonieuse" à "Bannissez le diabolique Falun Gong". Mais quel est donc ce mouvement qui suscite des réactions aussi épidermiques ?

Le Falun Dafa, plus qu’une école de qi gong

Présenté au public de Changchun (nord-est de la Chine) par son fondateur Li Hongzhi le 13 mai 1992, le Falun Dafa se définit d’abord comme une forme de qi gong, la gymnastique traditionnelle chinoise associant mouvements lents et techniques de respiration. Cinq séries d’exercices pratiqués seul ou en groupe sont censés apporter paix et bien-être aux pratiquants. Au sens strict Falun Gong désigne ces exercices alors que Falun Dafa est le nom du mouvement dans son ensemble, doctrine incluse. Cette dernière est d’ailleurs à privilégier selon Li Hongzhi car elle permettrait d’atteindre l’élévation spirituelle et, but ultime, de sortir du cycle des réincarnations en compensant toutes les actions négatives accumulées dans le karma de chacun. Le détachement des choses matérielles et un certain degré de souffrance sont vus comme de bons moyens d’améliorer son karma. Globalement, les pratiquants tentent d’adhérer aux principes de vérité, bonté et patience prônés par le mouvement.

La philosophie du Falun Dafa est contenue dans les multiples supports créés par Li Hongzhi et disponibles gratuitement sur internet : conférences, discours, poèmes, vidéos mais surtout livres dont Zhuan Falun. Signifiant "faire tourner la roue de la loi", Zhuan Falun est son œuvre maitresse parue en 1995 en Chine et traduite en plus de trente langues depuis. Pour faire passer ses idées, le mouvement s’appuie sur un important réseau de sites internet multilingues, un journal, une radio et une chaine de télévision. Comme beaucoup de membres pratiquent seuls ou dans le secret par peur des représailles, il est difficile d’évaluer le nombre d’adeptes. A la fin des années 1990 on évoquait le chiffre de 70 millions. Le Parti Communiste Chinois (PCC) parlait lui de 2 à 3 millions dans les années 2000. Il est cependant certain que le Falun Dafa a largement essaimé hors de Chine, notamment dans les villes à forte diaspora chinoise.

Du succès à l’interdiction en moins de dix ans

De 1992 à 1996, le qi gong de Li Hongzhi connait un vif succès auprès de la population et semble même soutenu par le PCC. C’est en effet la période du "qi gong boom" pendant laquelle beaucoup de Chinois se tournent vers des méthodes traditionnelles de bien-être pour tenter de palier à un système de santé chaotique. En 1995 Li Hongzhi déclare qu’il a terminé son enseignement en Chine et se tourne vers l’étranger. Son premier arrêt sera Paris, à l’invitation de l’ambassadeur de Chine en France. Il se dirige ensuite vers d’autres pays européens mais aussi l’Océanie et l’Amérique du Nord.

C’est aussi la période où les premières tensions avec le PCC apparaissent. Le Falun Dafa refuse de s’associer à un organisme étatique pour monter une structure "officielle" du mouvement et commence alors à opérer en dehors du contrôle imposé aux autres écoles de qi gong. Les médias publient de plus en plus fréquemment des articles critiquant la pratique du Falun Gong. Les adhérents répliquent en allant protester, pacifiquement, devant les locaux des journaux pour obtenir corrections et rétractations. C’est le moment que choisit Li Hongzhi pour s’installer aux Etats-Unis dont il obtient la résidence permanente en 1998.

Le plus grand rassemblement de manifestants depuis Tiananmen

La montée des tensions atteint un point culminant en 1999. Le 23 avril l’universitaire He Zuoxiu publie un article mettant en garde la jeunesse contre la pratique du Falun Gong. Des pratiquants se rendent alors sur place pour défendre leur point de vue mais plusieurs dizaines sont arrêtés par la police. Deux jours plus tard, ils sont 10 000 à se rassembler devant le siège du gouvernement à Pékin pour demander la libération des prisonniers et la fin des critiques envers leur philosophie. Le PCC apprécie peu ce qu’il interprète comme une démonstration de force et une volonté d’ébranler le pouvoir, dix ans seulement après les événements de la place Tiananmen. Le Président de l’époque, Jiang Zemin, est particulièrement alerté par le nombre important d’adeptes dans les rangs mêmes du Parti. Le 22 juillet le Falun Dafa est donc interdit, ses livres confisqués et ses associations dissoutes car il est une organisation "superstitieuse qui répand des idées erronées, incite au désordre et met en danger la stabilité sociale".

La société entière est mobilisée contre le Falun Dafa : médias, armée, police, entreprises, écoles. De leur côté les pratiquants se rendent quotidiennement sur la place Tiananmen pour protester contre l’interdiction en effectuant leurs exercices en public et en distribuant des tracts. Mais beaucoup sont arrêtés et emprisonnés. Fin 2001 le mouvement perd en visibilité et les manifestations se raréfient. Cependant l’organisation flexible du Falun Dafa, sans hiérarchie définie et sans "chef" identifiable en dehors du fondateur, lui permet de résister sur le long terme.

Une répression dure et organisée

Peu de temps après l’interdiction, les premiers témoignages de persécutions apparaissent. Le PCC est accusé d’arrêter arbitrairement les membres du Falun Dafa et de les détenir sans charges. On parle fréquemment de violences policières, de racket, de "rééducation par le travail", de séances de "lavage de cerveau", de tortures, d’internement en hôpital psychiatrique et même de prélèvements d’organes sur les prisonniers, ce que Pékin dément fermement. Fin 2000, Amnesty International dénombre 77 morts dues aux violences policières dont 42 femmes. Elle estime aussi que 450 personnes ont été condamnées à la prison, 600 envoyées en hôpital psychiatrique et 10 000 dans des camps de rééducation.

Il est cependant difficile de confirmer ses chiffres en l’absence de source neutre récente. Les autorités sont réticentes aux investigations étrangères sur le sujet. Les dernières informations obtenues sur place viennent de la série d’articles d’Ian Johnson, journaliste au Wall Street Journal, qui lui a valu le prix Pulitzer en 2001. Il y dresse le portrait de membres du Falun Dafa, notamment Chen Zixiu, morte sous la torture pour ne pas avoir renoncé à ses croyances selon les témoignages de codétenus recueillis par le journaliste.

Le Falun Dafa : secte, religion ou simple gymnastique ?

Bien qu’en apparence inoffensif, le Falun Dafa interpelle sur certains points. Les observateurs extérieurs divergent aujourd‘hui sur sa classification parmi les sectes ou non. En France, la MIVILUDES[1] ne le considère pas comme un mouvement sectaire. Une des premières interrogations porte sur le rôle de Li Hongzhi. Peut-on le qualifier de gourou ? Le PCC répond par l’affirmative et accuse les pratiquants de lui vouer un culte. Il est vrai que les textes du Falun Dafa ne mentionnent qu’un seul maître, Li, et des disciples, tous les autres membres quelle que soit leur ancienneté. Pourtant le fondateur est très peu apparu en public ces dix dernières années et ne "communique" avec ses adhérents que par messages postés sur internet. Les disciples sont encouragés à étudier par eux-mêmes et à respecter les interprétations des autres membres quand elles sont différentes des leurs.

L’un des principaux reproches faits par le PCC au Falun Dafa est d’inciter les pratiquants à refuser les soins médicaux au profit de la médiation. Si le mouvement prétend effectivement apporter une meilleure santé aux adhérents, il se défend toutefois de rejeter la médecine moderne. D’autres points mettent mal à l’aise tant Pékin que l’Occident. On peut citer ici l’affirmation de la présence d’extraterrestres sur Terre, le développement de pouvoirs chez les plus avancés (vision à travers les objets et le corps humain, connaissance du passé et de l’avenir) bien qu’ils soient "verrouillés" par Li dès leur obtention pour ne pas perturber l’ordre social. On notera encore les vues peu tolérantes du mouvement sur l’homosexualité ainsi que l’existence de paradis "séparés mais égaux" pour les personnes d’origines différentes.

Quelle est la situation à Hong Kong ?

Sur le territoire, le Falun Dafa est une organisation déclarée et autorisée. Elle a établi des sites de "clarification de la vérité" à des endroits touristiques de la ville pour tenter d’atteindre les visiteurs chinois de passage. Ces lieux sont composés de bannières et de divers panneaux explicatifs : message du Falun Dafa, critique du PCC, dénonciation des persécutions. Mais récemment la Hong Kong Youth Care Association (HKYCA) a mis en place ses propres affiches pour contrecarrer le Falun Dafa. Sur son site internet plus que succinct, la HKYCA se présente comme une association aidant les plus démunis en leur fournissant assistance, formation et aide à l’intégration. Ses bannières blanches et bleues demandent l’arrestation de Li Hongzhi et mettent en garde contre la "secte diabolique" Falun Dafa. Ce dernier accuse la HKYCA d’être une émanation du Bureau 610. Tirant son appellation de sa date de création (6 juin 1999), le Bureau 610 a été mis en place par Pékin pour coordonner la surveillance du Falun Dafa. Présent dans tous le pays, il collecte des renseignements sur les pratiquants et organise les communiqués officiels publiés dans les médias.

En raison d’échauffourées régulières entre les membres du Falun Dafa et ceux de la HKYCA, le gouvernement hongkongais a pris des mesures réglementaires début avril 2013. Les accrochages de bannières sont désormais strictement encadrés et les contrevenants pénalisés. Les campagnes d’information des deux parties sont maintenant plus discrètes et temporaires mais toujours présentes. Avec le nombre important de Chinois en visite à Hong Kong, il est possible que le Falun Dafa cherche à les atteindre d’une autre manière, à l’image d’un mouvement très au fait des moyens de communication modernes.

Gwen Schwartz (www.lepetitjournal.com/hong-kong) reprise du mercredi 8 mai 2013

[1] Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires

Série d’articles sur le Falun Dafa, Ian Johnson, Prix Pulitzer 2001 (en anglais) :
http://www.pulitzer.org/works/2001-International-Reporting-Group1

Site du Centre d’études français sur la Chine Contemporaine, basé à Hong Kong, notamment l’article de Benoit Vermander, "La Chine au miroir du Falun Gong", Perspectives Chinoises, mars-avril 2001 :
http://www.cefc.com.hk/rubrique.php?id=73&lg=fr

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