Au cours de leur carrière, certains enchainent les mutations à l’étranger, devenant de véritables professionnels de l'expatriation. Que l’on soit moteur ou que l’on suive son conjoint, ces changements à répétition obligent à réinventer sans cesse sa vie et à développer de nouvelles ressources jusqu’alors ignorées. Belle aventure ou déracinement ?
Rentrer en France ? Pour certains expatriés, cette perspective est bien éloignée. Si beaucoup de cadres partent travailler pour un contrat de un à cinq ans à l'étranger avant de revenir dans leur filiale d'origine, pour d’autres, les "récidivistes", la carrière est un enchainement d’expatriations successives. Les ressources humaines distinguent d’ailleurs ces managers globaux, qui ont démontré leurs capacités à survivre et à travailler efficacement dans différentes cultures, et les détachés, qui sont amenés à rentrer au siège une fois leur mission accomplie. Le dirigeant global bouge sans cesse. Il est le fruit de la mondialisation.
© John Smith/Corbis
De plus en plus adaptables
Une exceptionnelle capacité d’adaptation caractérise ces managers nomades, mais aussi la curiosité intellectuelle, la confiance en soi, ainsi que la capacité à planifier à l’avance ses interactions avec les autres et à s’y préparer. A chaque fois les défis sont de taille. Bonne nouvelle, l'intelligence culturelle se fortifie avec l'entrainement ! La première expatriation est souvent la plus difficile car on ne connaît pas encore ses ressources d'adaptation. Mais les expatriés récidivistes ont généralement de moins en moins de mal à s'intégrer. Jean-Michel, qui travaille en Asie dans le secteur de la grande distribution, estime qu’avec l’expérience, on observe un "gain de temps dans la compréhension de l'environnement professionnel. Si l’on connaît les codes comportementaux et les règles de fonctionnement, on est plus efficace". Florence "aime bien l'idée que la découverte d'un autre système aide à analyser le sien et à le questionner...de la même façon, l'apprentissage de langues et cultures étrangères élargissent les champs de nos représentations et participent à notre émancipation...c'est en tout cas, l'expérience personnelle que j'ai acquise au travers d'expatriations successives !"
Bilan positif ?
Les expatriations à répétition présentent beaucoup d’aspects positifs. Elles participent à la construction de la personnalité et font des intéressés des personnes souvent curieuses et tolérantes. Ce parcours finit par marquer fortement la vie de couple, la vie familiale, la vie sociale. Cette succession d’aventures, loin de toute monotonie, plait à certains pour son intensité et son rythme trépidant. Ainsi Anne, qui cumule 21 années d'expatriations divisées sur 8 pays (de 4 à 1 an selon les endroits) et fille d'anciens expats, aime "bouger, cartons, défaire, refaire, c’est ma vie… et la bougeotte, mon leitmotiv... désir d'intégration et plaisir de la découverte sont nécessaires, il ne faut jamais être blasé, cela gâche le plaisir...". Pour Loïc, expatrié d'une entreprise allemande, "quand je suis à l'étranger, je suis content, mais quand j'en reviens, je ressens une certaine satisfaction. Puis, au bout d'un moment, j'aspire à repartir à l'étranger. Cette alternance me convient."
Ludwig témoigne : "Après 48 ans de travail, dont près de 35 à l'expat, dans les travaux publics et le para pétrolier, la vie vaut vraiment d'être vécue, que se soit en Afrique, en Asie, ou au Moyen-Orient. Il y a eu des amours, et des désamours, des gens que l'on a aimés, d'autres que l'on a haïs, pour finalement se dire que notre planète est très belle". Aujourd’hui retraité au Cambodge, il précise qu’il y a de cela 47 ans, "l'organisation n'était pas celle que les jeunes trouvent aujourd'hui, souvent pas de téléphone, pas de clim dans les chambres, la nourriture locale, mais avec un bon moral et une bonne hygiène de santé et de corps, tout a bien été, je suis prêt à recommencer". "Sur le plan personnel, cette vie est très enrichissante, explique dans Bilan Marc Forgas, directeur des ressources humaines de Procter & Gamble. Elle permet de découvrir de nouveaux pays, de nouvelles cultures, d’apprendre de nouvelles langues. Notre séjour en Italie a été l’occasion d’apprendre l’italien. Notre séjour en Pologne nous a permis de visiter des lieux historiques, d’aller régulièrement à l’opéra."
"Combien de fois ai-je entendu 'Qu'est-ce que tu fuis' ?", s’étonne Aline, de Buenos Aires. "Comme si partir ne pouvait être que fuir! Comme si on ne partait pas pour des raisons positives ! Et je dois bien avouer que j'ai du mal à comprendre qu'on puisse rester au même endroit toute une vie, s'installer dans une routine dont on ne souhaite pas la fin..."
© Erik Isakson/Tetra Images/Corbis
Revenir sur ses pas
Armelle est revenue à Bangkok, huit ans après sa première expatriation dans la ‘Cité des Anges'. "C'est facile, confortable, on a ses repères pour se débrouiller seule, on connait la ville, un peu la langue et les codes culturels, on est tout de suite autonome. Le revers de la médaille, c’est que cela comporte peu de surprises, de découvertes, d'étonnement, on a un sentiment de déjà vu. Attention de ne pas tomber dans le piège d'être seule, il faut absolument s'inscrire à des activités et des visites pour être intégrée parmi les nouvelles, et faire des connaissances car les amis de la première expatriation ont bougé. C'est comme une pièce de théâtre jouée à nouveau dans la même salle où les acteurs auraient changé". Sur un plan professionnel, "l’environnement politique, économique et social est déjà connu et facilite l'intégration. On peut réanimer aisément son réseau local. L'avantage et l'inconvénient seraient de devenir l'hyper spécialiste du pays".
Tout n’est pas si rose
Aline estime que "c'est un apprentissage rude, que celui de l'éloignement, de la séparation, de la mémoire et de la confiance. C'est sans aucun doute ce qui nous rend un peu différents, nous les chevaucheurs de vent, différents des sédentaires, des laboureurs de terroir... Ces deux tribus ont du mal à se comprendre, parfois !" Coco, Bretonne de naissance, entame sa 5e année à Bonn, après 4 ans aux USA : "Nous avons 3 enfants. Nous avons connu beaucoup de galères, de moments merveilleux (…) Rien n'a été simple. Problèmes de couples, d'argent, incompréhension avec différentes populations et cultures. C’était dur parfois, mais si c'était à refaire....je le referais. Quand je vois mes enfants et ce que nous sommes tous devenus, lorsque je vois l'ouverture d'esprit de mes enfants et le chemin qui s'offre à eux, j'en suis très fière. Mais l'on n'a rien sans rien..."
La part de rêve est un moteur essentiel à l'expatriation et parfois on n’'idéalise plus. Valérie repart vivre en Afrique du Sud après une courte parenthèse en France qui succédait à plusieurs séjours en Asie. Elle avoue avoir eu du mal à se motiver. "J’étais bien en France, c’est de plus en plus difficile de quitter sa famille et ses amis". Marie enchaine les destinations depuis 15 ans : "On a eu beaucoup de chance, vécu dans des pays magnifiques, attachants. Mais je commence à fatiguer un peu. Un peu de stabilité me ferait du bien, je voudrais pouvoir envisager des projets à moyen voire long terme, sans avoir sans arrêt à l’esprit que nous sommes en transit. Cela doit être bien d’avoir le temps de (se) construire, dans la durée".
© Jack Hollingsworth/Corbis
Et les enfants dans tout ça ?
L’itinérance géographique donne de grands atouts aux enfants. Pour Julia et son mari, partir travailler à l’étranger a été un choix pour "élever nos enfants comme des 'citoyens du monde'. Nous avons toujours pris le temps de communiquer avec eux, d’instaurer des rituels qui étaient autant de repères dans notre vie. Certains sont liés à notre culture, d’autres aux cultures de nos pays d’accueil. Quel que soit le pays où nous avons vécu, nous nous y sommes toujours sentis 'à la maison'."
Ces enfants sont souvent plus outillés face à l’expérience de l’expatriation, mais à chaque déménagement, ils sont confrontés à la douloureuse épreuve de la séparation. Ils sont parfois désorientés et ressentent un grand chagrin à laisser derrière eux amis, école... et bien souvent, ils ne parviennent pas à exprimer leur malaise. Le rôle des parents est donc fondamental pour les écouter et les aider à s’exprimer. La famille va devenir leur point d’ancrage partout dans le monde. "Un mode de vie nomade demande beaucoup d’amour", estime Julia.
Il est bien difficile de garder ses amis, de voir partir certains et de se réinvestir constamment dans de nouvelles relations. Devenus jeunes adultes, ces enfants auront noué beaucoup de liens, mais des liens souvent dispersés, ce qui peut rendre les choses plus difficiles dans les moments de crise. Amélie, fille de diplomates, est devenue complètement sédentaire à l’âge adulte : "Les gens ne voient pas tellement le côté déstabilisant que cela peut avoir. Ils ont raison d’y voir un côté enrichissant, parce que en effet ça l’est, mais ils ne voient pas le côté éclaté et chaotique que cela peut donner à une vie. Je pense qu’il faut l’avoir vécu pour le comprendre".
Les enfants ont besoin d’avoir une identité, de savoir qui ils sont. Pour Deniz Gyger Gaspoz, qui travaille au sein de l’institut de psychologie et d’éducation de l’université de Neuchâtel, "dans un contexte d’expatriations à répétition, c’est à un âge avancé de l’adolescence que la question du malaise identitaire va se poser, notamment lors du retour en France pour les études. À l’âge adulte, il devient aussi très difficile de comprendre d’où l’on vient. Il arrive que le dernier pays de résidence devienne le pays d’adoption. Dans le cas de la France, il peut y avoir une identification très symbolique au pays d’origine via l’école française. Elle transmet énormément au niveau culturel. Il y a une attache, une identité nationale qui restent primordiales pour se faire des racines. Il faut en revanche faire attention, au moment du retour, à un décalage, parfois difficile à gérer, précisément entre symbole et réalité".
Difficile de rentrer !
Après New York, Sébastien est installé à Shanghai, dans la concession française, où il travaille pour une start-up chinoise. Aujourd’hui il n’envisage pas de rentrer : "Je ne peux pas dire où je serai demain. Je vis dans un monde 'without borders'.” Des rapports équivoques s'établissent souvent entre les expatriés et leur pays. Ils portent souvent un regard critique sur la société française. Pascal n’a qu’une crainte: "Devoir rentrer en France pour toujours. J’aime ce pays, mais il est trop étroit, explique-t-il. Une fois que vous avez goûté à l’internationalisation, vous ne pouvez plus vous en passer." Mais pour Thomas, "c’est en quittant la France et en vivant ailleurs que j’ai compris que j’étais bel et bien français. Parce qu’elle prend du sublime en devenant notre amante durant de courts séjours. Parce que le voile de la distance nous cache ses petits défauts avec lesquels nous vivions chaque jour. La vie est un voyage dont on connait tous la dernière étape. Mais d’ici là, libre à nous de choisir les ports ou l’on veut s’arrêter".
MPP (www.lepetitjournal.com) lundi 30 janvier 2012
Voir aussi, de notre édition de Londres : Logement, enchaîner les déménagements à Londres
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