Haïti

POLITIQUE- Le général Namphy sort de son silence

Général Henri Namphy

 Cela fait 29 ans que je vis en République Dominicaine sans donner d’interviews ou même participer à la vie politique de mon pays. Il est très difficile d’évaluer la situation de loin, mais cela ne m’empêche pas quand même de le faire tout en cherchant des solutions.

La première interview du Général Henri Namphy, ex-président provisoire d’Haïti après la démission de l’ex président à vie Jean-Claude Duvalier, a été accordée au journaliste Rafael Núñez pour le compte du quotidien dominicain Listín Diario.

Laissons la parole au Général :

« Cela fait 29 ans que je vis en République Dominicaine sans donner d’interviews ou même participer à la vie politique de mon pays. Il est très difficile d’évaluer la situation de loin, mais cela ne m’empêche pas quand même de le faire tout en cherchant des solutions.

Dans les médias et à l'étranger, on parle beaucoup d’Haïti, mais sans connaître la réalité haïtienne; une compréhension détaillée du pays est nécessaire pour rechercher des solutions à ses problèmes. Ceux d'Haïti ne sont pas essentiellement politiques. L’un d’eux est celui de l'éducation. Je peux dire qu’Haïti a trois problèmes: l'éducation, l'éducation et l'éducation. Sans éducation on ne peut pas parler de démocratie ni de citoyenneté. Mais c’est une question très complexe, car il est très difficile de monter un programme éducatif qui mettra fin à l'analphabétisme.

En 1986, je dirigeais le Conseil National de Gouvernement (CNG), nous avons tenté de créer des mécanismes pour lutter contre les problèmes d’éducation, à partir des Conseils d'administration des Sections rurales (CASER). Les membres de ces conseils ont dû être élus par les communautés dont le but ultime était de parvenir à l'éducation des masses. Ces organismes, nous permettraient de travailler pour l'organisation et le développement des populations rurales. Haïti est un pays ayant une population rurale très disséminée, il est donc très difficile d’atteindre et d’éduquer cette tranche de la population. Je n’ai aucun doute la dessus : si vous ne travaillez pas avec fermeté et avec une ferme volonté politique, Haïti ne sera ni organisée et encore moins développée. »

A la question de Listin Diario, lui demandant s’il considérait Haïti comme un état failli, l’ex Général-président, répondit que « ce qui se passe c’est que parfois il n'y a pas de gouvernement, pas d'Etat, pas d'institutions pour gérer le pays. On devrait créer des institutions fortes et penser à instituer un état de droit.

Si nous voulons réellement le bien et le développement de ma patrie, la République d’Haïti, nous devons commencer par la base : les masses rurales et urbaines. Vous ne pouvez pas construire une maison sans une fondation solide. Les Haïtiens sont les premiers responsables de ce qui se passe en Haïti. Parfois, on accuse la communauté internationale, mais ce sont les Haïtiens qui sont responsables. L’agronome René Dumont, a publié le livre « L'Afrique noire est mal partie », c’est le cas aussi d'Haïti. A de nombreuses reprises, nous avons eu des occasions pour reconstruire le pays, comme après le tremblement de terre du 12 Janvier 2010, qui a fait tant de dégâts et tant de victimes. Cet événement malheureux a été une occasion de reconstruire un nouveau pays, mais nous l’avons raté. L'administration publique après le terrible tremblement de terre a été mal gérée. Il fallait un changement de route, il fallait prendre un nouveau départ et nous ne l’avons pas fait. »

Depuis quelques semaines la presse locale et les réseaux sociaux en République, ne cesse de dénoncer une avalanche de migrants haïtiens illégaux en accusant l’armée et le gouvernement de ne rien faire. Ces derniers se sont bien défendus, mais il n’y a pas de doute que la question reste entière et profite à l’opposition qui fait de l’opposition en ne ratant jamais l‘occasion d’utiliser ce grand problème migratoire à son avantage.

Lire notre article :

http://www.lepetitjournal.com/republique-dominicaine/2015-03-09-16-11-35/actualite/285754-politique-l-armee-dement-les-fausses-rumeurs-d-entree-massive-d-haitiens-2

 

A la question du très populaire quotidien à savoir les causes de cette avalanche aux frontières des deux pays, le général Namphy répondit : « Au cours de ma carrière militaire, je fus commandant de toutes les régions du pays, y compris la zone frontalière. À ce moment-là, les problèmes entre les deux nations étaient résolus, à la frontière même. On ne peut pas résoudre les problèmes frontaliers assis derrière son bureau tapissé et climatisé. On ne peut pas demander à quelqu'un de résoudre ce genre de situation, s’il ne connait pas les problèmes de la frontière. Les frontières sont uniques, elles ont leurs moyens propres de vie, il y existe aussi une coopération dans la coexistence. Quand à l'armée d’Haïti, elle existe constitutionnellement, aucune loi ne peut aller à l'encontre de la Constitution. On parle, ces jours-ci, de l'organisation de l'armée, alors que penser. Il y a une réalité: où va-t-on recruter les membres de cette armée? De la société haïtienne ? Quand vous donnez à un jeune une formation militaire, il arrive avec le bien mais aussi avec tout le mal de la société. Sans une formation académique obligatoire, ce jeune homme ne sera pas apte à être militaire, policier, ou autre. Il n’est donc pas facile de refaire notre armée maintenant. Je suis d'accord pour la reconstituer, mais il faut bien analyser la décision avant de la matérialiser.

Pour comprendre la migration des haïtiens sans papiers, il faut remonter à l'asymétrie dans le développement des deux pays. Nous voyons le phénomène de la migration dans toutes les nations limitrophes du monde entier. La République Dominicaine émigre vers les États-Unis ou Porto Rico, le pays avec le plus grand développement est une attraction pour les moins développés. La migration des pays africains et du Moyen-Orient vers l'Europe a une seule motivation: la différence de développement.  

Il y a un autre facteur affectant les populations qui émigrent: la dégradation de l'environnement. La déforestation qui a détruit Haïti est due à l'irresponsabilité des autorités. Mais il y a une  explication : les colons européens, qui sont venus 16ème au 18ème siècle, exploiter les richesses du pays, ont décimé la population des indiens Taino par la violence extrême et ont du faire chercher en Afrique noire les bras pour continuer à s’accaparer de ces richesses, en utilisant les mêmes moyens violents. Ces esclaves africains qui ont vécu ici comme des étrangers, à cause de leur grande souffrance, ne pensaient qu’à retourner chez eux. De là, les esclaves n’ont pas développé un sentiment d'appartenance au pays. Amenés de force, ils agissent mal inconsciemment, en déboisant les forêts par exemple, ce qui crée ainsi une énorme pauvreté.»

Là, le général a abordé un sujet très délicat, presque tabou en Haïti.  Les retombés de cette guerre larvée et de basse intensité, que connait Haïti depuis sa création. Cette guerre, de plus de 200 ans, entre Créoles et Bossales, dont les vainqueurs ne savent pas gérer leur victoire et les vaincus tardent à négocier une paix durable,  se fait sentir dans toute sa laideur.

Que se passera-en Haïti après le retrait de la MINUSTAH? Le general Namphy remonte à l’histoire pour sa réponse : « Haïti a toujours eu une occupation étrangère. Pendant la première occupation en 1915, le gouvernement du président Louis Borno aidé d’une solide équipe a organisé les services publics dans le pays. Le président a déclaré quand les Marines américains sont arrivés en Haïti: ce dont nous avons besoin, ce sont des professionnels pour organiser l'administration publique. Au départ des troupes américaines, Haïti avait une fonction publique forte et utile. Cependant le président Borno n'a pas négocié l'éducation des Haïtiens. L'éducation doit être haïtienne, cela ne se négocie pas, déclara t-il. Comme aujourd'hui, le salut doit venir des Haïtiens d'abord, naturellement, mais avec aussi l'aide de la communauté internationale.

 

Le président Louis Borno

 

Une autre situation qui empêche le développement d'Haïti, « est notre nouvelle Constitution qui n'est pas adaptée à la réalité du peuple haïtien. Quand on la vota il y a près de 30 ans, en 1987, au cours du Conseil National de Gouvernement (CNG), l'acte constitutif a été rédigé avec émotion et avec ce sentiment qui animait le peuple à cette époque contre Duvalier. La Constitution haïtienne n'a pas été en faveur d’Haïti, mais c’était plutôt un plébiscite contre les duvaliéristes. Une société ne peut pas construire sa loi mère sur l'émotion du moment et maintenant Haïti paie cher cette erreur. Par exemple, il a été prouvé que l'organisation politique composée d'un premier ministre et d’un président ne fonctionne pas, à cause des problèmes graves et urgents qui traînent depuis des décennies. Ainsi, un gouvernement à deux têtes, fonctionne avec des difficultés même dans les pays développés avec de plus grandes forces institutionnelles, imaginez dans donc ce que cela donne en Haiti.

Lorsque le président de l'Assemblée constituante, Me Emile Jonassaint, est venu à mon bureau au Palais National me présenter le projet de Constitution qui avait été adopté, je lui ai dit que puisque c’est le résultat du vote majoritaire de l'Assemblée Constituante, en tant que chef de l’exécutif, je l’enverrai au référendum, mais en tant que citoyen je ne voterai pas pour le OUI ».

mercredi 19 juillet 2017

www.lepetijournal.com/haiti

 
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