Haïti

CREOLE-FRANÇAIS : La question linguistique haïtienne

 

Dans ce livre que j’ai coécrit avec mon collègue linguiste Robert Berrouët-Oriol, il s’est agi pour nous d’aller au-delà de l’enseignement ou de la discussion théorique pour aborder de front les questions les plus pertinentes et les plus actuelles de la brûlante problématique linguistique haïtienne : en quelle langue doit être conduite l’école en Haïti ? À quand un dictionnaire de langue (unilingue créole) en Haïti ? Quel est le rapport entre langue et politique dans une société créolophone comme celle d’Haïti ? Est-il aujourd’hui possible de dégager les caractéristiques d’ensemble du marché de la traduction en Haïti ?

 

LA QUESTION LINGUISTIQUE HAÏTIENNE

L’un des co-auteurs, Hugues Saint-Fort, dans une interview à « Le National » a précisé: Le livre « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » que mes collègues linguistes Robert Berrouët-Oriol, Darline Cothière, Robert Fournier et moi avons publié en 2011 est un livre de référence, c’est-à-dire un ouvrage fait pour être consulté, dans la lignée d’un dictionnaire ou d’une encyclopédie par exemple. Il nous renseigne théoriquement sur des concepts  de base de l’aménagement linguistique et de la didactique des langues, comme  une politique linguistique, une législation linguistique, la didactique du créole et du français en Haïti… Il explicite les enjeux de l’aménagement linguistique en Haïti et formule des propositions pour faire face à « l’épineuse problématique linguistique haïtienne. »

 

Hugues Saint-Fort

Le lecteur trouvera aussi un large éventail de discussions relatives à la créolistique, discipline universitaire qui s’appuie sur la science du langage et des langues pour étudier les langues créoles. Ce syntagme désigne un ensemble de langues naturelles qui ont émergé au cours des dix-septième et dix-huitième siècles dans le Nouveau Monde à la suite de l’expansion coloniale européenne et de la traite esclavagiste. Les nations européennes impliquées dans cette expansion coloniale étaient le Portugal, l’Espagne, la France, l’Angleterre et la Hollande. La plupart des historiens estiment que durant la traite esclavagiste, plus de 10 millions d’Africains furent capturés et déportés dans les Amériques pour travailler dans les plantations de sucre. Ces Africains provenaient surtout de la côte ouest connue sous le nom de « Slave Coast », (Togo, Bénin), et du « Gold Coast » (Ghana). Le créole haïtien fait partie de ce groupe de langues et a pris naissance dans la colonie française de Saint-Domingue. Il a vraisemblablement été créé entre 1680 et 1740 (selon l’hypothèse du linguiste américain John Victor Singler) par des locuteurs africains adultes au cours du processus d’acquisition d’une variété orale régionale du français qui était parlée par les colons français de Saint-Domingue, au plus fort de la production sucrière de la colonie.

La créolistique, la terminologie et l’aménagement linguistique. Ces trois grands axes procèdent-ils d’une contrainte éditoriale ou s’agit-il d’un choix méthodologique ?

Ces trois grands axes qui structurent notre livre, la créolistique, la terminologie et l’aménagement linguistique, rassemblent le cœur des thématiques qui traversent la problématique linguistique haïtienne : la nature du créole haïtien qui a évolué à partir de l’émergence d’une langue de contact au sein du système de plantation de la colonie française de Saint-Domingue pour devenir une langue pleine, entière et complètement autonome ; la lente construction d’unités lexicales qui ont forgé leur propre sémantisme au fil des siècles et de leurs particularités culturelles ; le nécessaire aménagement linguistique, gage de la coexistence pacifique du français et du créole.

Il est réconfortant de constater que de plus en plus d’enseignants haïtiens  soutiennent et pratiquent une scolarisation en créole haïtien. Cela a pris du temps car la Réforme Bernard qui a lancé l’usage de la langue créole dans les écoles a commencé officiellement  en 1979, soit près de 40 ans maintenant. Rappelons que selon cette Réforme, le kreyòl devait être la langue d’enseignement durant les quatre premières années de scolarisation, et que le français devait être enseigné oralement durant la première année scolaire. Le français écrit ne devait être enseigné qu’au cours de la troisième année scolaire. L’objectif de la Réforme Bernard, telle qu’elle était planifiée par celui qui était alors le Ministre de l’éducation à l’époque, était de former des « bilingues équilibrés » vers la fin des premières dix années de scolarisation, connues sous le nom de « cycle fondamental ».

L’esprit de la Réforme Bernard était de démocratiser l’accès à l’éducation pour toutes les catégories sociales du pays. Le Ministre de l’éducation voulait briser la forte inégalité linguistique  à l’œuvre dans la société haïtienne. Malheureusement, les classes dominantes haïtiennes ont tout fait pour empêcher cette réforme de prendre pied dans le corps social haïtien et l’ont largement sabotée. Cette réforme n’a jamais pu être appliquée  complètement dans toutes les écoles de la République et l’institution qui était considérée comme le fer de lance de la Réforme, l’Institut Pédagogique National (IPN), fut rapidement dissous.   

Malgré toutes ces difficultés, on ne peut pas dire que la réforme Bernard a complètement échoué. Il existe encore quelques attardés qui manifestent leur nostalgie  d’un système complètement tourné vers une langue, le français, qui n’est pas comprise par la majorité des écoliers haïtiens,  bloquant de ce fait l’apprentissage scolaire et retardant le développement mental. Mais, le passage au kreyòl au sein du système éducatif national est devenu une option incontournable. Le succès de la création de l’Académie du créole haïtien (Akademi Kreyòl Ayisyen, AKA) est là pour en témoigner.

Votre question « La scolarisation en créole haïtien nous oblige-t-elle à exclure le français du système éducatif national ? » est intéressante et me donne l’occasion de répondre de la manière la plus franche et la plus directe. Il n’est absolument pas question que le français soit exclu du système éducatif national. Si Haïti est un pays fondamentalement créolophone et que le kreyòl est « la langue qui unit tous les Haïtiens », le français a toujours été présent dès les débuts de notre histoire et a joué un certain rôle dans la constitution de notre identité. Ce n’est pas notre langue maternelle et il n’y a qu’une faible minorité de locuteurs haïtiens qui parlent, comprennent, lisent et écrivent le français avec un degré de compétence sans reproche. L’idéal serait que cette langue joue un rôle de langue seconde dans la société haïtienne, c’est-à-dire une langue qui n’est pas la première langue (L1) du pays mais qui peut être utilisée en tant que moyen de communication en éducation et au sein du gouvernement, dans des conditions strictement définies à la suite d’un aménagement linguistique mis en place par l’État.

Le créole   « la langue qui unit tous les Haïtiens »

Pour les linguistes, toutes les langues se valent au niveau de leur structure ou de leur grammaire. Il n’y a que leurs représentations dans la société qui puissent contribuer à minoriser leur statut aux yeux de certains groupes. Mais, cela relève de facteurs externes qui peuvent être politiques, sociologiques, économiques, historiques…Dans le cas d’Haïti, la langue créole a longtemps été une langue utilisée oralement et son usage écrit pour toutes sortes de raisons a longtemps été presque inexistante. Les intellectuels haïtiens doivent acquérir l’habitude de communiquer à l’écrit  en kreyòl, publier des textes scientifiques, vulgarisateurs, ou fictionnels en kreyòl. C’est la seule façon pour le kreyòl de se constituer un capital symbolique et élever la culture de l’écrit dans le corps social haïtien.

 

Robert Berrouët-Oriol

Robert Berrouët-Oriol, quant à lui, affirme  que le livre prolonge l’état des lieux et les propositions contenues dans « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions » et, également, il innove. Il mûrit en l’approfondissant le diagnostic posé dans « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions ». Cette nouvelle publication accorde une large place à la créolistique avec des textes de haute facture de Hugues Saint-Fort, et ma contribution éclaire mieux la situation linguistique du pays à l’aune de la jurilinguistique. Ce livre étaye davantage les notions centrales de « droits linguistiques », de « droit à la langue maternelle créole », d’« équité des droits linguistiques », de future « parité statutaire entre le créole et le français », de « politique linguistique d’État » et de « loi contraignante d’aménagement linguistique » ciblant simultanément le créole et le français. En conformité avec les sciences du langage, cette nouvelle publication réactualise à la fois une neuve vision de la question linguistique haïtienne et des perspectives d’action relevant de la mission régalienne de l’État dans l’aménagement conjoint du créole et du français au pays.

La créolistique, la terminologie et l’aménagement linguistique.

Il ne s’agit pas d’une contrainte éditoriale. Notre éditeur  a accueilli judicieusement l’ensemble des textes au titre d’interventions publiques pertinentes et de qualité consignées depuis plusieurs années sur différents supports et qui méritaient d’être offertes au lecteur en un seul volume. Le choix méthodologique de regrouper des textes relevant de la créolistique, de la terminologie et de l’aménagement linguistique allait de soi puisqu’ils expriment la vision concordante et les recherches effectuées par deux linguistes sur des aspects essentiels de la situation linguistique d’Haïti.

 La généralisation de la scolarisation en langue maternelle des apprenants est soutenue depuis nombre d’années par l’Unesco, par les meilleurs spécialistes de la didactique des langues et par l’Organisation internationale de la Francophonie. Elle est conforme à la « Déclaration universelle des droits linguistiques » de 1996 et à aucun moment elle ne doit exclure le français du système éducatif national. L’acquisition du français par les unilingues créolophones, à travers une scolarisation de qualité, non discriminante et non stigmatisante, est un droit constitutionnel conforme à l’esprit de l’article 5 de la Constitution de 1987 qui consigne la co-officialité du créole et du français en Haïti. Les langues ne s’opposent pas entre elles : ce sont les hommes qui les opposent pour des raisons idéologiques ou politiques et souventes fois, en Haïti, par ignorance des enjeux, par sectarisme ou selon les poncifs d’un catéchisme « fondamentaliste/créoliste » aussi verbomoteur qu’improductif… Il est important de ne pas perdre de vue qu’avant la défaite de la dictature des Duvalier en 1986, puis de 1986 à nos jours, la configuration démographique et sociale du système éducatif haïtien s’est considérablement modifiée. Selon l’Unicef, « Le système éducatif haïtien accueille 2 691 759 élèves dans 15 682 écoles. Alors que le secteur public reçoit 20% des élèves (538 963) dans 9% des écoles (1 420 écoles publiques), le secteur non public accueille 80% des élèves (2 152 796) dans 91% des écoles (14 262 écoles non publiques) » [Unicef : « L’éducation fondamentale pour tous »]. Aujourd’hui, dans le système éducatif national, la majorité des élèves est de langue maternelle créole dans un pays amputé, au cours des années 1960-1970, de plusieurs centaines d’enseignants bilingues français-créole obligés de s’exiler pour échapper au terrorisme d’État de la dictature duvaliériste. Cela a conduit à la sous-qualification croissante du système éducatif national. La généralisation de la scolarisation en créole, plus qu’une option, est LA réponse régalienne majeure et irréversible que l’État doit apporter au respect et à l’effectivité des droits linguistiques dans un système d’éducation nationale à refonder. J’insiste sur un aspect essentiel de ma vision de linguiste : la généralisation de la scolarisation obligatoire en langue maternelle des apprenants –à parité statutaire avec le français--, doit être pensée et mise en oeuvre selon les exigences de la future politique linguistique nationale de l’État haïtien et de la future loi d’aménagement simultané des deux langues officielles du pays. Elle implique également de produire du matériel didactique de qualité en créole, en amont et au cours du processus de scolarisation.

« Secrétairerie d’État aux droits linguistiques ».

 Les « droits linguistiques » et le « droit à la langue maternelle créole » font partie intégrante du grand ensemble des droits humains fondamentaux de tous les Haïtiens. C’est d’ailleurs en ceci également que notre vision de la question linguistique haïtienne est inédite et porteuse. À contre-courant du statu quo et d’une borgne « tradition » d’interventions erratiques, parcellaires, insuffisantes et/ou ponctuelles dans le champ linguistique en Haïti, nous soutenons de manière argumentée la mise sur pied d’une « Secrétairerie d’État aux droits linguistiques » parce qu’il s’agit là d’une prérogative régalienne majeure de l’État haïtien et parce que Haïti a tout à gagner à instituer un dispositif rigoureux --l’énoncé de politique linguistique nationale et la loi d’application--, permettant d’agir de manière harmonieuse et sur le long terme dans l’espace des relations entre l’État et les citoyens et dans le domaine de l’éducation. Nous ne sommes plus à l’étape où l’on peut uniquement se contenter de faire la « promotion» rituelle ou ponctuelle du créole : nous faisons face aujourd’hui à l’exigence de la mise en œuvre effective et mesurable des droits linguistiques de tous les Haïtiens par une inventive et forte gouvernance de l’État dans le domaine linguistique.

Dans le champ éducatif par exemple, faut-il en 2017 recycler des « mesures » dites majeures, des « arrêtés présidentiels » borgnes et invariablement décoratifs soutenus par des ministres Tèt kale de l’Éducation nationale --mesures qui confortent en réalité la confusion théorique et le défaut originel de vision, du type « Pwotokòl akò ant Ministè Edikasyon nasyonal ak fòmasyon pwofesyonèl (Menfp) ak Akademi kreyòl ayisyen (Aka) » daté du 8 juillet 2015 ? J’ai répondu à cette question par mon analyse « Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale » (15 juillet 2015). Dans le domaine éducatif comme à l’échelle du pays tout entier, il s’agit d’aller à contre-courant de l’enfermement idéologique, des parades cosmétiques et autres rituels improductifs afin d’œuvrer de manière solidaire et consensuelle vers une inventive et forte gouvernance de l’État dans l’aménagement simultané du créole et du français. C’est donc dans un esprit constructif et selon une volonté rassembleuse que j’ai fait paraître, le 17 avril 2017 dans Le National, un « Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti ». Ce plaidoyer est précédé de mon texte du 7 février 2017, « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) ».

Ces interventions sont reprises dans « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » et le lecteur pourra s’approprier la vision d’ensemble proposée dans ce livre et mieux mesurer les défis linguistiques qui se bousculent aux portes de l’État haïtien. Le livre invite donc à la réflexion, au débat public et à l’action concertée car la transmission des savoirs et des connaissances, l’éducation à la citoyenneté s’élaborent et se vivent par la faculté de langage et dans la langue.

Lire notre article :

http://www.lepetitjournal.com/haiti/expat/241185-le-creole-haitien

Le lecteur notera avec le meilleur intérêt que le livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » est introduit par le « Propos liminaire » de Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) : j’émets le vœu que cette institution saura, par ses compétences et son expertise, ACCOMPAGNER L’ETAT HAÏTIEN dans la formulation de son futur énoncé de politique linguistique nationale et dans l’élaboration de la future loi contraignante d’aménagement des deux langues du patrimoine linguistique national.

© Robert Berrouët-Oriol

http://www.berrouet-oriol.com/

Lundi 12 juin 2017

www.lepetitjournal.com/haiti

 

 
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