Haïti

RECONSTRUCTION : Le Palais National de Georges Baussan sera reconstruit

 

 

Le Palais National d’Haïti après le tremblement de terre de 2010

Le 8 août 1912, à 3 heures et demie du matin, la ville de Port-au-Prince est réveillée par une formidable détonation : la poudrière du Palais National vient d’exploser, détruisant avec elle l’édifice en bois et maçonnerie où logeait le Président de la République et emportant les toitures des bâtiments voisins. Les dégâts sont considérables : près deux cents morts dont le président en exercice, M. Cincinnatus Leconte. Quelque temps plus tard, sous le gouvernement de Tancrède Auguste, son successeur, est lancé un concours ouvert aux architectes et ingénieurs haïtiens et étrangers dont les règlements, publiés au Moniteur du 30 octobre 1912, précisent que “la façade principale doit s’ouvrir sur le côté nord” du même terrain que le précédent palais. Puis suivent un vaste, mais imprécis, programme prévoyant : “Grands vestibules, grandes salles de réceptions, cabinet du chef de l’Etat et ses services, archives, télégraphe, galeries, chambres de service, bibliothèques, ... salle du conseil, cabinets de travail, appartements du chef de l’Etat, ..., salle d’armes, cuisine, ...remise pour quatre voitures au moins et écuries de 20 stalles, ..., etc.”

Architecte Georges Baussan

Une bonne vingtaine de projets furent déposée puis exposée au public durant quinze jours à la Chambre des Députés. Le 2 août 1913, le jury fixe finalement son choix sur le projet «Petit Nid» de l’architecte haïtien Georges Baussan, 38 ans, diplômé de l’Ecole Spéciale et Générale d’Architecture de Paris. Le chantier débute en mai 1914 sous la direction de la firme Simmonds Frères et la supervision de l’architecte Léonce Maignan.

Entre la Révolution Française de 1789 et la seconde moitié du XIXe siècle, l’architecture et la construction connaissent des mutations importantes en Europe. Pendant cette période transitoire vers l’Architecture moderne, le procès de la construction s’adapte et se transforme. Les artisans, tailleurs de pierre, maçons, charpentiers et autres tendent à perdre leur autonomie au profit de l’industrialisation. Le langage architectural emprunte des éléments des différents styles de l’histoire de l’architecture Européenne et également des ‘pays lointains” (particulièrement au Moyen Orient et en Extrême-Orient).

De cet éclectisme naîtront des styles architecturaux néo-gothiques, néo-classiques, revivals, etc., qui caractériseront cette fin de siècle. A cette époque, la bourgeoisie haïtienne confirme son pouvoir économique et politique et adopte les codes esthétiques européens, notamment en littérature, en musique et surtout en architecture. Les constructeurs haïtiens vont reprendre, en l’adaptant, cette architecture éclectique venue d’Europe. De ce contexte naîtront les résidences que nous appelons vulgairement en Haïti : gingerbread.

Voir notre article : http://www.lepetitjournal.com/haiti/a-voir-a-faire/240682-le-quartier-gingerbread-de-port-au-prince

Legation francaise au Champs de Mars

C’est également à cette époque que nombre d’éléments d’architecture ou d’édifices en fer provenant de France et de Belgique particulièrement furent introduits dans le paysage urbain haïtien. Les villes vont “se mettre à la mode” et cette époque lèguera une impressionnante collection d’édifices d’architecture brillante qui deviendra plus tard l’image stéréotypée de l’architecture traditionnelle haïtienne. En général ces constructions bourgeoises sont réalisées en pans de bois, en briques ou, plus tard, en béton armé. Elles ont un, deux ou, plus rarement, trois niveaux sous combles, sont pourvues de spacieuses galeries sur lesquelles ouvrent de larges portes garnies de persiennes. Ornées extérieurement de balustrades, de colonnettes, de croisillons, de frises en bois découpés, elles s’agrémentent souvent à l’intérieur de boiseries. Leurs plans présentent des pièces en enfilades, accolées les unes aux autres renforçant une certaine monumentalité recherchée. Les toitures sont recouvertes de tôles ondulées pour la plupart ou de tuiles de fibrociments ou d’ardoises, plus rarement. Elles sont compliquées à souhait de tourelles et de clochetons. Leur façade est rehaussée d’œils-de-bœuf et de girouettes. “Cet abus d’ornement, très dans la note du modern style, ajoute au luxe et à l’originalité de ces constructions.

 

L’architecture s’accommode avec bonheur aux convenances de la vie tropicale.

A la faveur de la révolution industrielle européenne du XIXe siècle, les usines anglaises, françaises et belges produisent des éléments d’architecture modulaires, tels que balcons, frises, vérandas, escaliers, etc., ou même des édifices entiers tels  que résidences, gares de chemins de fer, marchés, halles, églises, théâtres, ou encore kiosques à musique, tribunes, phares, miradors, réservoirs, etc., tous préfabriqués, démontables, transportables et proposés à la clientèle du monde entier sur catalogue. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, Port-au-Prince tente timidement un début d’industrialisation. Des manufactures commencent à s’installer en périphérie de la ville ou sur le littoral, autour du port. Un essor économique s’amorce et la construction reprend. De grands projets d’architecture et d’urbanisme se dessinent.

Le marché Vallière, principal centre d’approvisionnement de la capitale, reçoit une magnifique structure en fer et fonte; les halles de la douane sont construites. Cette tentative industrielle aura pour revers d’attirer la première vague de migration massive vers la ville, provoquant une sévère crise de logement, les nouveaux migrants venus de la campagne avoisinante s’installent, faute de structure d’accueil, sur les terrains impraticables en bordure Nord et Sud de la ville, entremêlant pour l’édification de leurs abris, matériaux récupérés et matériaux traditionnels. Pour la première fois depuis sa création, Port-au-Prince sort de ses limites initiales de 1750.

Le marché Vallière

Les classes aisées se séparent de leur commerce et construisent leurs résidences le long des chemins menant à la campagne (le chemin de Lalue qui deviendra plus tard l’avenue John Brown, le chemin du Bois Verna qui deviendra l’avenue Lamartinière, le chemin des Dalles, l’avenue Christophe, etc.). Le quartier du Morne-à-Tuf se développe timidement au Sud. De projets de construction de chaussées et trottoirs, d’aménagement de réseaux d’évacuation des eaux pluviales, de captage et de canalisation moderne d’eau potable sont exécutés. Les anciens ponts en bois sont remplacés par de nouveaux en maçonnerie ou en fer. A la fin du XIXe siècle, la ville compte près de 70,000 habitants, 8 000 maisons..., soit le triple de la ville coloniale.

Au tournant du siècle, de grands édifices voient le jour, œuvres d’architectes haïtiens ayant étudié en Europe, particulièrement en France, et qui sont revenus au pays avec une forte influence de l’Ecole des Beaux-arts de Paris. Georges Baussan, le plus célèbre d’entre eux, dessinera des immeubles marquants du paysage urbain de Port-au-Prince tels le Palais National, les Casernes Jean-Jacques Dessalines, le Lycée Alexandre Pétion et, plus tard, l’Hôtel de Ville. Le majestueux Palais de Justice quant à lui est l’œuvre de l’architecte Léonce Maignan. De cette même époque date la construction de la Cathédrale de Port-au-Prince et du Palais des Finances. Si pour l’architecture domestique, et religieuse l’influence du néogothique prédomine, pour l’architecture officielle, le style néoclassique est retenu, pour la monumentalité qu’elle assure.

En fait, le choix du style néoclassique transplanté en Amérique répond à des motifs d’ordre politique. Choix esthétique réalisé depuis le début du XIXe siècle par les pays d’Amérique nouvellement indépendants, les formes classiques prennent une signification idéologique et deviennent symbole des vertus républicaines. Elles acquièrent, en outre, une valeur représentative d’autant plus importante que l’Etat doit manifester sa présence sur la scène internationale, en dépit des difficultés de toutes sortes. Baussan est imprégné de l’ ”Esprit de l’Occident” et connaît bien l’Europe pour y avoir séjourné de longues années et surtout pour avoir étudié à Paris. Considérant son œuvre relative aux constructions officielles (le Palais National, l’Hôtel de Ville de Port-au-Prince, ...), on peut constater que son adhésion

Cette observation n’a pas échappé à ses contemporains. Un journaliste du Matin, quotidien de la capitale commentant les plans du Palais National écrit qu’”il y a même lieu de croire qu’il a été dressé par un étranger, maître de son métier mais ignorant de nos besoins. C’est un palais sans doute, mais un palais dans une ville étrangère froide...” Ce qui a sans doute échappé au rédacteur de ce commentaire, c’est que Baussan, sans remettre en question cette codification architecturale, a cependant émis d’importantes considérations sur le traitement d’adaptation de certains éléments architecturaux au climat des tropiques. Les patios, vérandas ouvertes, baies utilisés font du Palais National un immeuble parfaitement intégré à son environnement. Cette démarche de l’architecte a bien été comprise par Paul-Emile Simon, qui, dans une description non teintée de lyrisme, rétablit les dimensions de l’œuvre : «Cependant, comme toute œuvre architecturale, elle est chose publique et elle est donnée à voir. Il est vrai que le néoclassicisme de l’ouvrage se lit d’abord sur la façade, la principale, et Baussan l’a voulu ainsi.

Mais il est vrai aussi que la part créole que ce talentueux architecte haïtien a su ajouter se lit mieux en appréhendant la totalité des volumes, en découvrant des transitions harmonieuses, des justifications d’échelles différentes, qui sont même parfois sujets à des caractères humoristiques, comme des pieds-de-nez au sacro-saint classicisme européen. Il faut sûrement tourner autour de ce bel ouvrage – car il invite à la promenade – pour sentir le rythme, mesuré et modéré, majestueux comme l’hymne national, de la façade principale nord, poursuivre la promenade à l’est comme à l’ouest et découvrir les apports d’une créolité certaine, que l’on partage en fredonnant Choucoune...”

 

En fait, la réussite du Palais National tient à une combinaison de facteurs maintenant un équilibre entre la spontanéité de son assentiment à l’architecture néoclassique, une générosité dans la distribution et le positionnement des espaces, un constant souci de la commodité, une quête permanente de la lumière, une rare précision dans le dessin, d’une part, et une réelle adaptation aux conditions climatiques, d’autre part. Les palais précédents, érigés plus ou moins sur le même site, était articulé au tracé de la ville par l’axe de la rue du Champ de-Mars et la place de l’Indépendance et présentaient leur façade principale plein ouest bordant l’ancienne “Ville du Roi” du Port-au-Prince colonial.

 

L’extension de la ville vers l’Est, amorcée aux environs de 1890, rendait obsolète cette orientation primitive. Obéissant à la lettre aux exigences des commanditaires du projet, Baussan fixe son palais dans une complète autonomie par rapport à la trame urbaine existante. Aucun axe de composition ne relie l’édifice à la ville et le nouveau palais sera orienté plein nord, comme convenu. Pour le Palais National, Baussan a choisi un plan d’ensemble “aéré” situé en plein milieu du terrain de 40 000 mètres carrés. L’édifice présente un avant-corps central symétrique précédé en son axe d’un péristyle d’ordre monumental soulignant le jeu théâtral des colonnes ioniques à fût lisse qui le composent. Ces colonnes supportent un fronton dont le tympan est richement orné d’un bas-relief représentant les Armes de la République. Succèdent à ces quatre colonnes monumentales, quatre autres colonnes, également d’ordre ionique, s’élevant seulement sur la hauteur du niveau inférieur.

  

Détail de l’escalier du hall d’entrée le péristyle et le vestibule, même austère, est sans conteste une réussite d’articulation entre deux échelles distinctes. Un vaste escalier à degrés rectangulaires précède ce péristyle, l’ensemble du Palais étant posé sur un important soubassement formant un sous-sol aménageable. Cet escalier reliant la cour avant au bâtiment achève de contribuer à la mise en scène de la monumentalité de l’édifice. Au péristyle d’accès succède une arcade de trois baies libres à couvrement en arc à plein cintre, contrôlées par de légères grilles en fer forgé, et donne accès au grand hall d’entrée où se trouvent de part et d’autre les majestueux escaliers tournants à doubles volées supérieures conduisant au vestibule de l’étage.

Pour le couvrement de ce corps principal, Baussan utilisa pour la partie centrale une coupole à plan carré, percée d’un oculus ovale et surmontée d’un campanile, et pour les extrémités est et ouest, deux coupoles secondaires également à plan carré. Ce corps principal se termine en ses extrémités par des vérandas en demi-cercles surmontées de terrasses. À ce corps principal, viennent ce greffer perpendiculairement en direction sud, trois corps secondaires. Le plus important, placé dans l’axe de symétrie du bâtiment, abrite les salles de réceptions officielles, généreusement ventilées et éclairées par de grandes baies sur les façades est et ouest. Au plan inférieur, la Salle des Bustes, salle de réceptions officielles ornée de bustes de différents présidents de la République et, à l’étage, les salons d’apparat : le Salon Rouge et le salon jaune.

 

L’aile orientale héberge les appartements et bureaux privés du Président de la République donnant sur les magnifiques jardins est, ornés de pergolas et réservés aux réceptions en plein air. L’aile ouest, à fonction administrative, abrite le Conseil des Ministres et les services d’intendance et d’administration du Palais National. Ce plan en E lui permit, en outre, de structurer l’édifice autour de la forte hiérarchisation des fonctions internes et également d’équilibrer un programme fort complexe et peu précis. L’adaptation au climat a été une préoccupation dominante dans la conception aidant l’aération des corps secondaires de l’édifice, tous placés en enfilade et présentant de front de larges surfaces à la ventilation naturelle de la baie de Port-au-Prince. Les trois corps de bâtiments secondaires sont en outre protégés par de spacieuses coursives ouvertes et donnant sur les cours intérieures, protégeant ainsi les salles des ardeurs du soleil tout en assurant une circulation simple et directe. Enfin, l’importante développée de façade facilite, au travers d’abondantes ouvertures et des vides créés par les cours intérieures, une lecture facile des composantes de l’édifice, pourtant rigoureusement symétrique.

 

Appliquant scrupuleusement la “grammaire” de l’architecture classique, le vocabulaire utilisé pour les baies est d’une étonnante sobriété, particulièrement des portes-fenêtres à linteau plat et munies de vantaux à carreaux ouvrant à l’étage sur un  balcon ou directement sur un garde-corps. Au premier niveau, ces ouvertures subissent une modification d’importance : des portes fenêtres à arc surbaissé surmonté d’un châssis de tympan vitré. Ces baies courantes sont uniformément reparties sur toute la longueur des façades extérieures. Afin de mieux augmenter leur luminosité, les salles pourvues de vérandas donnant sur les cours-jardins sont ornées de portes fenêtres à deux volets, carrelées de vitres et surmontées d’un châssis de tympan en éventail également vitré et logé dans un arc à plein cintre.

Le Palais National est, sans conteste, l’expression la plus achevée d’une grande période de l’Architecture en Haïti et est probablement un des plus beaux exemples d’architecture néo-classique transplantée en Amérique. Réalisé en béton armé, cet édifice constitue, de plus, une avancée remarquable dans la technologie de la construction en Haïti. Au delà de ses fonctions de siège de la présidence de la République et de lieu où se sont déroulés d’importants événements historiques durant ces quatre-vingt huit dernières années, le Palais National à cause de ses qualités architecturales et techniques exceptionnelles remplit toutes les conditions qui en font un monument historique portant un important témoignage sur l’évolution artistique et scientifique de la société haïtienne. A ces titres, il devrait être inscrit sur la liste du Patrimoine National.

 

Architecte Daniel Elie

http://ufdcimages.uflib.ufl.edu/UF/00/09/73/51/00007/BULLETIN_DE_L_ISPAN_6.pdf

Lundi 24 avril 2017

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