Francfort

PAROLE D'EXPAT - Jean-Pierre Charlet : "J'ai fait le tour du monde avec les gens sans bouger"

À 66 ans, Jean-Pierre Charlet a dépassé l'âge de la retraite. Ce Français, qui a choisi de mener sa vie en Allemagne il y a 20 ans, ne se lasse pas des rencontres à l'auberge de jeunesse DJH Youth Hostel du quartier Sachsenhausen de Francfort, derrière le comptoir de la cafétéria. Sans conteste l'endroit où il se sent le mieux, le lieu où il aime donner et recevoir, des visiteurs de passage venus d'Europe et de l'autre bout du monde. Pour lepetitjournal.com/francfort, il raconte comment son travail à la cafétéria de l'auberge a changé sa vie d'expatrié.


(Photo SN Lepetitjournal.com/francfort)

Lepetitjournal.com/francfort : à quoi ressemble une soirée type à la cafétéria ?

Jean-Pierre Charlet : Je travaille à la cafétéria de l'auberge de jeunesse du mardi au samedi depuis une douzaine d'années, je fais partie des meubles ! Le travail est intéressant car je côtoie des personnes originaires de tous les pays du monde, de religions différentes, d'opinions politiques différentes, de couleurs différentes, c'est une grande salade de fruits. Dans la cafétéria d'une auberge de jeunesse, les gens entrent en contact facilement. C'est sans doute ce qui la différencie d'un café où chacun reste dans son coin, où l'alcool facilite la discussion, ici non. Servir les gens ce n'est pas le plus important, je suis là pour discuter, réconforter, être à l'écoute. Je donne et je reçois aussi beaucoup.

Qu'est ce que vous apportent toutes ces rencontres ?

La vocation d'une auberge de jeunesse n'est pas seulement le profit et l'argent, c'est aussi une certaine philosophie de l’accueil basée sur l’échange et la fraternité, et dans mon travail au quotidien je suis content de voir les autres heureux. Je suis présent lorsque des groupes arrivent, veulent faire un peu la fête, vivre, et mettent un peu d'ambiance, tout ça me plaît. Ce soir, nous accueillons deux grands-mères, pourtant on est dans une auberge de jeunesse. Il y a un vrai mélange ici, et je trouve cela agréable, c'est ce qui me correspond.
Ici, j'ai fait le tour du monde avec des gens sans bouger. Je connais les habitants de tous les pays, il y a quelque chose de magique et d'inexplicable dans une auberge, tout est spontané. Je suis content de venir travailler car chaque jour est nouveau, la routine n’existe pas. C'est un travail répétitif mais toutes les rencontres que je fais n'ont pas de prix. Il se crée quelque chose à chaque rencontre, ce n'est pas anonyme.

Vos plus beaux moments à l'auberge ?

Un Chinois qui était venu jusqu'ici en mobylette, des Français de passage qui se rendaient en Suède et en Norvège à vélo. Certains groupes reviennent tous les ans, je connais les accompagnateurs, les professeurs, les exposants, et les retrouvailles sont toujours l'occasion d'une petite fête.
Je travaillais déjà ici pendant la coupe du monde de football en 2006 quand l'Allemagne était le pays hôte. Dans la cafétéria, à l'extérieur, les Brésiliens étaient partout car il y avait le quart de finale France-Brésil au stade de Francfort, c'était extraordinaire. Les Brésiliens jouaient de la trompette, portaient des costumes, chantaient. Il y a vraiment un climat spécial ici lors des grandes occasions.

Avez-vous souvent l'occasion de parler français ?

Oh oui, je côtoie beaucoup de Français et de francophones à l'auberge, il y en a de plus en plus. On parle la même langue, on discute politique, et parfois de notre rapport à la France vu de l'extérieur. À l'étranger, le français est une langue très appréciée, et il m'arrive même de discuter avec des visiteurs qui veulent à tout prix dire quelques mots en français.

À l'heure du Brexit et de la montée des partis d'extrême-droite en Europe, est-ce que votre expérience professionnelle vous redonne un peu d'espoir ?

Bien sûr, mais je sais aussi que l'ambiance d'une auberge de jeunesse est particulière, c'est une autre clientèle. Je suis content de voir que les gens échangent ensemble sans agressivité, sans étiquette, tout le monde s'entend bien. Et puis je suis fatigué des critiques à l'égard des jeunes qui quittent leur pays. Tous ceux qui choisissent l'Allemagne pour faire un stage, aussi bien les Français que les autres, viennent aussi avec la curiosité de découvrir une autre culture, c'est très bien pour eux et pour les relations entre les peuples européens.

Qu'est ce qui vous a amené en Allemagne ?

Je suis ici depuis une vingtaine d'années. Avant ça, j'avais quitté la France pour aller en Crète et à cette époque-là, dans les années 1980, il y avait aussi beaucoup d'Allemands qui rêvaient d'aventure. J'ai rencontré une Allemande et on a décidé de rentrer dans son pays peu de temps après. Je l'ai suivie à Francfort, je suis un homme qui suit les femmes (rires), aussi parce que je voulais partir de Grèce, et puis l'amour rend parfois un peu fou (rires). Je ne parlais pas un seul mot d'allemand, j'ai appris car j’ai dû me débrouiller sur place. Je suis resté en Allemagne, on a eu deux enfants, elle travaillait et pendant 14 ans j’ai été homme au foyer. Je m'occupais des choses de la maison, j'aimais bien même si ce n'était pas dans les mœurs à cette époque. Dans le même temps, je faisais aussi des Sandbilder, des tableaux avec de l'eau et du sable que je vendais dans la rue à Francfort pour gagner de l'argent. Et puis le divorce s'est très mal passé, je me suis retrouvé presque à la rue, tout seul, sans rien. Par la suite, j'ai dû faire des travaux d'intérêt généraux et c'est comme ça que je me suis retrouvé à l'auberge. J'ai commencé en cuisine, je faisais la vaisselle et une des responsables m'a finalement gardé.

C'était donc un nouveau départ en Allemagne !

Complètement, car au moment d'un divorce tout s'écroule. Il faut recommencer à zéro quand on n’a plus rien. Mais quand on commence à reprendre du poids, de la force et de la confiance, c'est le signe d'un nouveau départ. L'auberge m'a sauvé et c'est aussi pour cette raison que j'investis autant d'énergie à la cafétéria, c'est une façon d'exprimer ma reconnaissance. C'était une école de la vie et j’en retiens beaucoup de positif, c'est une expérience qui m'a renforcé.

Pourquoi n'êtes-vous pas rentré en France après votre divorce ? Qu'est ce qui vous retenait en Allemagne ?

Mes enfants. Je suis resté à la maison avec eux pendant des années avant la rupture totale, c'était dur. J'étais la maman et j'étais là en permanence pour eux à l'époque.

Comment vivez-vous l'expatriation ?

Avant tout je suis Européen, et quand on quitte la France pour l'Allemagne ce n'est finalement pas très loin. J'ai toujours bien aimé l'Allemagne, ce n'est pas un pays qui me faisait peur, après tout j'étais bien allé en Grèce sans parler un mot. Quand on est confronté à des difficultés, on est obligé d'apprendre la langue et de retenir les mots utiles. Quand on a quitté son pays définitivement et qu’on y revient, on le voit avec un autre regard.
Le mode éducatif en Allemagne, le respect de la nature, le recyclage… ce sont des différences avec la France. Je ne changerai pas pour revenir en France, j'aime la France mais je me sens mieux en Allemagne. Ici, chacun est responsable de son travail, de sa place, de la mission qui lui est confiée, on se sent moins contrôlé qu'en France. On nous accorde plus de confiance donc on s’investit davantage et le travail est mieux fait. Résultat, les clients sont contents et c'est positif pour la réputation de l'auberge.

Est-ce qu'il y a un avant et un après quand on s'expatrie ?

Ça dépend dans quelles conditions on s’expatrie, si on part afin de bâtir sa carrière professionnelle ou à l'aventure. Et peut-être qu'il faut prendre aussi quelques risques. Depuis que je travaille à l'auberge de jeunesse, j'ai l’impression que j’ai tout ici, je n'ai jamais été aussi heureux, je me sens vraiment moi-même et je ne regrette absolument pas d'être venu en Allemagne.

Vous ne semblez pas nostalgique de la France, est-ce la cas ?

Je ne suis nostalgique de rien, j'aime retourner en France trois à quatre fois par an, j'aime me perdre dans Paris. Je fais plus attention, je vois mieux les choses, je prends le temps. J'aime sentir le métro parisien, il a un parfum particulier. Paris me manque mais pas longtemps, au bout d'une semaine j'en ai déjà souvent marre et je n’ai qu’une envie, c’est rentrer à Francfort. Je n'ai pas une grande attache à la France en ce qui me concerne, et la décision de partir est plus ou moins facile à prendre en fonction du parcours de vie de chacun.

Vous prévoyez de rester en Allemagne ?

Oui mais pas forcément à Francfort, pourquoi pas dans la nature allemande. L’Allemagne, c'est un peu le seul endroit où j'ai mes attaches familiales maintenant, enfants et petits-enfants et c'est ce qui me donne un certain équilibre, c'est important.

Interview réalisée par Sarah N. (www.lepetitjournal.com/francfort), vendredi 21 avril 2017

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