MONIQUE PINÇON-CHARLOT – "La croissance, le profit, l’argent à tout prix sont absolument incompatibles avec la finitude de la planète"

Figure incontournable de la sociologie française, Monique Pinçon-Charlot -comme son mari Michel Pinçon- se qualifie de « lanceuse d’alertes, et d’éveilleuse de conscience ». Dans leur dernier ouvrage Les prédateurs au pouvoir, ces pourfendeurs du néo-libéralisme, anciens directeurs de recherche du CNRS, brossent l’image d’une société peu reluisante où les plus fortunés règnent sans partage sur l’humanité, s’emparant de toutes les richesses de la planète sans états d’âmes. Interview. 

Lepetitjournal.com : La phrase de Trump : « J’ai du mal à refuser l’argent, (…) je prends et je prends, et je prends. Vous savez je suis cupide » pourrait être une bonne définition de ce qu’est le néolibéralisme selon vous ?

Monique Pinçon-Charlot : Tout à fait. La phase néolibérale du système capitaliste, c’est cette phase totalitaire où l’argent est désormais devenu roi, et a perdu sa fonction d’échange entre les humains pour devenir une fin en soi.

Le problème de la violence du néolibéralisme c’est que cette course à l’argent effrénée ne profite qu’à un tout petit nombre de personne. En 2016, il y 8 milliardaires qui possèdent sur la planète autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité.

Autrement dit, c’est une concentration des richesses entre quelques mains, chose qui n’a jamais existé depuis que l’humanité et la planète existent.

Aujourd’hui, le drame c’est que la croissance, le profit, l’argent à tout prix sont absolument incompatibles avec la finitude de la planète.

Comment peut-on expliquer qu’un tel système néolibéral ait pu s’installer aussi rapidement sans trop de résistance ?

Il y a eu des résistances très fortes. Au moment de la libération (en France du moins, car à l’étranger, aux Etats-Unis par exemple, ça ne s’est pas passé comme ça), les communistes, les classes populaires avaient pris une place très importantes dans la résistance contre les nazis. Le patronat français avait collaboré donc on s’est trouvé dans un rapport de force très favorable, qui a permis la création de la sécurité sociale, des services publics… Ce qu’on appelle les mesures du Conseil national de la résistance qui ont donné lieu à un État providence qui protégeait les plus faibles et qui donnait priorité à la solidarité. 

C’était une forme de résistance qui est aujourd’hui en train d’être balayée et qui va être balayée d’une façon absolument atroce avec Macron au pouvoir. Mais il y a eu surtout, à l’échelle de la planète, l’échec de l’utopie communiste dans les pays de l’Europe de l’Est. Cet échec a été le moment où les néolibéraux qui avaient déjà sévi en Grande-Bretagne, ou aux Etats-Unis, et qui étaient prêts à mordre, ont tout fait basculer. Le néolibéralisme, s’est installé à une vitesse absolument inouïe.

S’il y a un changement de gouvernement en France, de toutes façons, on ne pourra pas renégocier les traités, revenir en arrière… 

Nous sommes quand même dans une démocratie : le peuple vote. Comment expliquer qu’Emmanuel Macron, que vous qualifiez souvent de "libéral", ait remporté l’élection ?

Tout d’abord nous ne sommes pas dans une démocratie. Le néolibéralisme tel qu’il est mis en place en France est un système totalitaire. Un système totalitaire qui avance sous le masque de la démocratie et des droits de l’homme mais qui dans la réalité, n’est pas du tout démocratique.

On peut penser au roman d’Orwell, 1984, mais là ce n’est pas un parti unique que nous avons c’est une pensée unique. Et cette pensée unique est arrivée avec Macron au plus haut sommet de l’Etat : il n’y a plus de droite, il n’y a plus de gauche, il n’y a plus de public, il n’y a plus de privé nous sommes tous réunis et unis autour du veau d’or. Autour du néolibéralisme, et d’une oligarchie qui entend bien mener une guerre contre les peuples qui sera sans merci.

Dès le mois de juillet, la loi El Khomri qui a déjà été l’objet de multiples contestations va être aggravée. Cela se passera directement par ordonnance. Donc quand vous dites on est dans un système démocratique, à cela je dis non.

Emmanuel Macron n’a pas du tout été élu par le peuple de France, puisque vous savez que la seule chose qui compte c’est le vote d’adhésion du premier tour. Or au premier tour Macron n’a même pas reçu 24% des suffrages exprimés. Cela représente 18% sur les inscrits et ce qui représente seulement 16% sur l’ensemble des citoyens qui ont plus de 18 ans en France.

Oui, mais cela représente tout de même plus que tous les autres candidats qui se sont présentés ! Et parmi eux, certains étaient beaucoup moins libéraux ?

Non, parce qu’en France la droite et la gauche depuis 1983 sous le premier mandat de Mitterrand, dans un système oligarchique de connivence et de complicité, ont mis au point ce qu’on appelle le Front Républicain. Ils ont fait monter explicitement le Front National pour obtenir ce vote de 66% pour Macron. Alors que si les instituts de sondage faisaient bien leur travail nous apprendrions que Macron, est très loin de faire peut-être 30% au second tour de vote d’adhésion. Il obtient en majorité des votes contre Marine Le Pen.

Pourquoi avoir décidé de vous présenter aux législatives (dans la 13ème circonscription des Hauts-de-Seine, ndlr) cette année, et ne pas être entrée en politique plus tôt ?

Je pense qu’il y a eu un changement. Une montée de la défiance vis-à-vis de la classe politique qui a franchi les sommets.

Il y a aussi eu des changements au niveau des prises de conscience au niveau d’un certain nombre de partis.

Par exemple ma candidature est soutenue par le PCF, par le mouvement Ensemble, par la Ligue des droits de l’Homme, par l’association de parents d’élèves FCPE… C’est incroyable. Je suis soutenue par beaucoup de monde.

Ça a été un moment favorable pour me présenter. Autant d’alliances n’auraient pas forcément été possibles avant, tandis qu’aujourd’hui les candidatures citoyennes peuvent être soutenues et financées.

Durant l’entre deux tours de la présidentielle, vous n’avez au début pas appelé à voter Macron et paraissiez plutôt favorable au « ni-ni », pourquoi vous-êtes vous rétractée ? 

Mon vote de sincérité était le vote blanc. Et puis j’ai reçu beaucoup de messages, j’ai beaucoup discuté et je me suis dit que ma notoriété m’obligeait à prendre mes responsabilités.

Je pense que si le Front National était arrivé à l’Élysée cela aurait été une catastrophe. Je devais voter contre Marine Le Pen. Mais j’ai bien précisé que je votais contre ! Jamais je n’aurais voté pour Emmanuel Macron !

Vous travaillez en ce moment sur votre prochain livre, quel en sera le sujet ?

Ce sera tout différent. Le livre portera sur un tout petit objet : l’installation par un maire communiste de Paris Ian Brossat (adjoint à la mairie de Paris, en charge du logement, ndlr) d’un centre pour sans-abris dans le 16ème arrondissement.

Comment est-il possible que des grands bourgeois très fortunés, très propres sur eux et qui savent en général se contenir, aient pu traiter de salope la préfète de Paris, ou encore Anne Hidalgo…?

Comment est-il possible que les 1500 personnes présentes à Dauphine le 14 mars dernier se soient mises en colère ?

C’est très important pour nous, sociologues, très critiques du néolibéralisme, de comprendre ce phénomène.

Je pense que c’est un livre qui sera très important pour comprendre le sentiment d’impunité des puissants, pour comprendre comment ils se construisent comme puissants.

Nous sommes vraiment des lanceurs d’alertes, des éveilleurs de conscience.

Je voudrais simplement en conclusion vous dire que ma candidature aux législatives c’est aussi une sorte d’hommage à un sociologue suisse qui s’appelle Jean Ziegler. Un homme élu député en Suisse, dans le canton de Genève qui s’est servi de son poste pour faire des dizaines de livres sur les banquiers suisses, et pour montrer qu’on était face à des délinquants en cols blancs. Ce sociologue a fait un travail incroyable, nous l’aimons beaucoup, et nous voulons faire comme lui. 

Noémie Choimet (www.lepetitjournal.com) jeudi 8 juin 2017.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, Les prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir, Textuel, 2017, 64 pages.

Le livre est disponible sur Amazon. Ou sur la page de l’éditeur ici

 
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