LUKE MORGAN - ' Par l’image, parvenir à émouvoir '

 

A tout juste vingt ans, le galwegien Luke Morgan vient de finir une licence 'Film and documentary' au Galway-Mayo Institute of technology (GMIT). Et de passer trois jours au festival de Cannes dans le cadre du 'Short film corner'. Il y présentait Pockets : un court-métrage de cinq minutes dans lequel le jeune réalisateur fait parler une mère (en l’occurrence la sienne) sur le vide d’un foyer ressenti après le départ de ses enfants.

 

Pour s’annoncer, Luke Morgan ne tend pas, banal, sa main. Il ne prononce même pas les lettres de son nom mais apostrophe en présentant, bras grands et ouverts, son être tout entier. Attitude propre à son jeune âge (20 ans) ? Peut-être. Trait de son caractère et de sa vision du cinéma, simples et ouverts ? Sûrement. Car c’est l’humain qui intéresse avant tout ce jeune poète et réalisateur passionné depuis son enfance passée à Galway par les mots. Et les images qu’ils peuvent provoquer.

lepetitjournal.com : Comment avez-vous pu participer au 'short film corner' du très prestigieux festival de Cannes ?

Luke Morgan :  Je me suis juste inscrit en ligne. J’y ai présenté mon court-métrage. Le comité l’a regardé et a été séduit. J’ai alors payé l’inscription (95€) et j’y suis allé ! Je tiens tout de même à préciser que mon film n’a pas été sélectionné pour la compétition. Il y a eu beaucoup d’erreurs à ce sujet à la suite de la parution de l’article dans The Irish Times. Mais bien à ce meeting qu’est le 'short film corner' du festival.

Qu’y avez-vous fait ?

J’ai pu accéder, gratuitement avec l’accréditation que le 'short film corner' offre, à un grand nombre de projections. Et surtout, rencontrer des directeurs, réalisateurs et producteurs du monde entier ! Grâce notamment au petit-déjeuner organisé par le comité où sont invités un grand nombre de professionnels du cinéma : après s’être présentés, ils se rendent disponibles pendant la matinée. Cela a été une très belle opportunité pour moi. Parce qu’un eye contact facilite souvent la conversation.

'Le cinéma est aussi de la littérature'

Beaucoup d’entre eux m’ont invité à regarder leurs films et à leur dire, par email, ce que j’en pensais. C’était un vrai échange qui m’a permis de les connaître et de me faire beaucoup de contacts. J’ai aussi pu rencontrer, et c’était l’un de mes buts, des professionnels du cinéma irlandais – la productrice Moe Honan, la réalisatrice et productrice des films Zanzibar (entre autres), Edwina Forkin et l’acteur, qui a joué notamment dans Games of Thrones, Liam Cunningham – à qui j’ai présenté mon travail. Et j’ai décroché des entretiens !

Quel travail leur avez-vous présenté ?

Les trois projets sur lesquels je suis en ce moment dont un film d’animation – j’aime beaucoup les films d’animation : pour moi, parvenir à communiquer un message à un enfant de 6 ans, sans violence, sans gros mots, relève du talent – et une comédie autour de la maladie d’Alzheimer. Et, bien sûr, le court-métrage, Pockets, pour lequel j’ai été sélectionné. C’est un monologue de cinq minutes d’une femme, une mère de famille, dont les deux fils sont partis à l’université. Elle se lamente sur le vide qu’ils ont laissé : son rôle de mère est fini alors maintenant ? Que devient-elle ?

Vous avez fait jouer votre mère dans ce court-métrage, Pockets. Pourquoi ?

Ce n’était pas un travail autobiographique. Mais un exercice de direction et de réalisation, pour l’université à l’origine. Beaucoup de personnes m’encourageaient à travailler avec des professionnels. Mais je voulais, moi, essayer de diriger des amateurs. Je ne l’avais jamais fait avant et je cherchais la difficulté. Et qui d’autre que ma propre mère pouvait être plus difficile à diriger ? Ma mère n’a jamais été actrice. N’a jamais voulu être actrice. N’a jamais joué. Et a même refusé d’ailleurs au début de mon projet, de jouer pour moi.

Vouliez-vous délivrer un message ?

Non, pas vraiment. Il n’y pas vraiment de message dans mon cinéma. Je veux juste bouger les gens de manière émotionnelle. Parvenir à les émouvoir. Par les images. Les images provoquées par les mots d’abord. Parce que je suis venu au cinéma par eux. Enfant, je n’avais pas la télé. J’ai grandi en étant mu par les mots : en lisant et en écrivant. J’ai écrit toute ma vie des poèmes. Les premiers étaient recueillis dans un journal intime ; les suivants ont commencé à être publiés quand j’avais 14 ans. Mais je me suis rendu compte que plus personne ne lisait de poésie. Que la poésie est un art mort. Et je sentais que la meilleure façon de communiquer mon écriture serait au travers des images mouvantes, comme dans le cinéma. Beaucoup de personnes pensent que le cinéma est juste un divertissement. Moi je pense que les films et le cinéma sont aussi de la littérature. Comme dans la poésie, dans le cinéma, tout est image. Il ne suffit pas de dire qu’une personne est dépressive, mais de le montrer. Il faut toujours penser en images et en symboles.

Cette année, le festival de Cannes a sacré le cinéma français en lui remettant trois prix sur cinq. Que pensez-vous de cette famille du cinéma ?

C’est compliqué pour moi de donner mon opinion sur le cinéma français. Parce que c’est trop grand ! C’est une industrie massive. Il y a des films français que j’aime, comme Les Choristes, l’un de mes films préférés, Elle s’en va (ndlr: réalisé par Emmanuelle Bercot), les films de Luc Besson, de Truffaut et des films que je n’aime pas.

'Les cinéastes français sont les pères et mères du cinéma'

Mais je peux quand même dire que pour moi la France est définitivement le meilleur pays du cinéma. Les cinéastes français sont pour moi les pères et les mères du cinéma. Car contrairement aux films américains qui sont majoritairement conçus pour faire de l’argent, les films français, eux, se concentrent sur les drames intérieurs. Ils sont plus humains.

Comment envisagez-vous la suite ?

J’attends de voir les retombées des rendez-vous que j’ai décrochés grâce au 'short film corner'. Je peaufine mes trois projets en cours. Et vais essayer de trouver un producteur. Je veux mon consacrer à 100% au cinéma. D’ailleurs je viens de quitter mon mi-temps alimentaire. Parce que c’était mon filet, mon plan B. Là, je n’ai rien d’autres que mes projets cinématographiques donc j’ai du temps pour écrire et réussir. De toute façon, je dois réussir. Je n’ai pas le choix si je veux manger !

 

Propos recueillis par Isabelle Demangeat (www.lepetitjournal.com/dublin) mercredi 3 juin 2015

Crédit Photo: Isabelle Demangeat

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