Khadija a bientôt 18 ans et plein de choses en tête : les études, ses amis, les garçons… Mais pour elle, le futur est plus incertain que pour n’importe quel autre jeune de son âge. Dans six mois, elle sera majeure et pourra être renvoyée dans un pays encore en guerre, l’Afghanistan. La pièce de théâtre Khadija is 18 raconte avec sensibilité et humour le quotidien de cette jeune fille d’Hackney sur le point d’être déracinée

Ce n’est pas seulement une pièce de théâtre que le Finborough Theatre accueille pendant quatre semaines. C’est un univers tout entier. Sur scène le décor est urbain. Les quatre acteurs, qui ont entre 17 et 21 ans, évoluent entre des murs gris parés de quelques graffitis. Dans un rythme effréné, ces jeunes se répondent, se défient et se confient. Ils déplacent tour à tour des gros cubes gris pour représenter parfois la rue, parfois des meubles. Un peu de musique hip hop entre chaque scène, un accent bien particulier et un argot typique de l’est de Londres font le reste. Voilà le spectateur transporté dans la vie de ces jeunes adolescents des quartiers d’Hackney.

Un sujet grave traité avec sensibilité
Bien plus qu’une histoire de quartier, Khadija is 18 est avant tout une plongée dans le quotidien d’une jeune Afghane qui a fui son pays et s’est réfugiée en Grande-Bretagne, seule, sans famille. Elle vit dans un foyer et doit travailler pour gagner un peu d’argent. En dehors de ça, Khadija va à l’école de son quartier et a les mêmes problèmes que tous les jeunes de son âge. Elle est amoureuse d’Ade, se pose des questions sur ses sentiments qui la rendent si fragile et doit aussi gérer sa relation avec sa meilleure amie, Liza, qui se sent délaissée.

(Damson Idris, Aysha Kala, Victor Alli and Katherine Rose Morley)(Crédit : Robert Workman)

L’histoire de Khadija, c’est Shamser Sinha qui l’a écrite. Sociologue et travailleur social, il tenait à mettre en lumière la situation des demandeurs d’asile non accompagnés qui, une fois majeurs, sont renvoyés loin de leur pays d’accueil. "Ces jeunes ont fui une zone de conflit et sont renvoyés sans qu’on leur dise où. Quand tu as été témoin de cette injustice tu ne peux pas faire comme si tu ne savais rien," explique l’auteur de la pièce. Grâce à Khadija is 18, le public découvre la situation de ces jeunes, leur façon de vivre et le stress qui grandit quand ils approchent de leur 18ème anniversaire. Un thème qui était également totalement méconnu de Tim Stark, le metteur en scène, avant qu’il ne lise la pièce. "À 18 ans, ces jeunes sont arrachés du pays où ils ont grandi. Leurs points de repères sont en Grande-Bretagne et non dans leur pays d’origine où ils n’ont plus de famille," s’indigne-t-il. "Et être considéré comme un adulte à 18 ans, c’est quelque chose de complètement fou. Je me souviens qu’à cet âge là, j’étais encore loin d’en être un..."

Khadija peut être déportée vers un pays en guerre et où elle ne connait personne. Dans sa pièce, Shamser Sinha aborde un sujet grave avec beaucoup de sensibilité. "Je voulais présenter ces jeunes dans toute leur vitalité," explique-t-il. "Je ne voulais pas écrire une histoire à propos de couteaux ou de pistolets, ou juste montrer la douleur de ces jeunes. Parce que quand on ne montre que ce côté-là, le public peut plus facilement prendre de la distance. Alors que si on parle d’amour par exemple, les spectateurs se rappellent d’un moment où ils ont été dans la même situation et se reconnaissent dans les personnages." L’humour a aussi toute sa place dans cette pièce comme dans la vie de ces jeunes qui sont drôles, vivants et plein d’esprit.

(Aysha Kala  and Victor Alli)(Crédit : Robert Workman)

L’argot, un langage riche qui doit être utilisé au théâtre
Leur langage, cet argot typique des quartiers de l’est de la capitale britannique, en est la preuve. C’est d’ailleurs ce qui a plu au metteur en scène à la lecture de la pièce. "C’était très intéressant d’entendre le langage utilisé par les jeunes d’Hackney. C’est très drôle et plein d’esprit. Souvent à la télévision, cet argot est associé à la culture des gangs. Les gens pensent que les jeunes font exprès de parler comme ça pour ne pas qu’on les comprenne, alors que ce n’est pas du tout ça, c’est une forme de créativité", explique Tim Stark. Ce dernier a alors appris toute une panoplie de nouveaux mots et a beaucoup travaillé avec les comédiens sur le sens de chaque réplique pour leur faire comprendre comment elles devaient affecter le jeu de scène de chacun. "C’était un processus assez lent. J’arrêtais les acteurs à la fin de chaque phrase. Au début, ils ont dû se dire que l’on n’irait jamais au bout de la pièce. Mais quand on retravaillait cinq pages d’un coup, c’était électrique. Les comédiens avaient tellement répété qu’ils avaient le personnage dans la peau, et on arrivait à avoir le rythme rapide nécessaire pour cette pièce."

Le rythme et la sonorité des mots font partie des éléments essentiels qui permettent aux spectateurs d’être transportés dans cet univers particulier. Aysha Kala, qui joue Khadija, a réellement réussi à incarner son personnage seulement au moment où elle est parvenue à adopter le langage des jeunes d’Hackney : "Le plus dur a été de changer mon accent des beaux quartiers. Une fois accomplie, cela transforme ta manière de bouger sur scène, ça te donne de l’énergie. Et c’est plus facile pour jouer les scènes où Khadija est sur ses gardes et lâche son agressivité."

Voir le trailer de Khadija is 18 from Dan Pick on Vimeo.

Une pièce ancrée dans son époque
Par le langage, l’univers et le thème abordé, Khadija is 18 est une pièce très moderne. Tim Stark aime travailler sur des œuvres contemporaines qui abordent des thèmes du quotidien. C’est pour cela aussi qu’il a été séduit par cette pièce. "Les pièces nouvelles sont l’essence même du théâtre. C’est ce qui lui permet de rester vivant. Le théâtre doit parler des gens qui vivent maintenant sinon ça devient de l’histoire. Dans les pièces modernes, tu peux t’identifier ou au moins voir comment les gens de Hackney vivent et mieux les comprendre. Et ça, c’est excellent, parce que c’est à l’humanité que tu t’identifies. Le théâtre est fait pour raconter de belles histoires et fêter ce que c’est que d’être humain."

(Aysha Kala)(Crédit : Robert Workman)

Si Khadija is 18 a pu voir le jour, c’est grâce à une initiative conjointe de la compagnie de théâtre ANGLE et de Hackney Empire qui ont souhaité lancer de nouveaux auteurs pour des pièces qui mettraient en scène des personnages des communautés d’Hackney. Tim Starck s’est impliqué dès le début dans le projet. Il était lui-même à la recherche de pièces qui pourraient apporter sur scène de nouvelles perspectives. "Il y a beaucoup d’histoires qui sont très intéressantes et qui n’arrivent jamais sur une scène de théâtre. Quand tu marches à travers Londres, tu voies la mixité de la population, mais combien de fois retrouve-t-on ces communautés au théâtre ?", explique le metteur en scène. Alors, quand le texte de Shamser Sinha a été retenu, Tim n’a pas hésité une seule seconde. Il a accompagné le jeune auteur.

Il y a seulement trois ans, Shamser Sinha n’avait jamais écrit une pièce de théâtre. Ni même vu une seule d’ailleurs. "J’aimais beaucoup plus aller au cinéma. Mais un soir, un ami m’a trainé au théâtre et j’ai vu une pièce qui utilisait le langage qu’on entend tous les jours dans les rues de Londres et qui parlait des problèmes de la vie quotidienne avec beaucoup de subtilité. En sortant je me suis dit que moi aussi je pouvais écrire ce type de pièce". Une semaine plus tard, Shamser tombe par hasard sur l’annonce de la compagnie de théâtre ANGLE. Khadija is 18 est née.

Laurène Sénéchal (www.lepetitjournal.com/londres) mardi 6 novembre 2012

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Khadija is 18

Jusqu'au 24 novembre 2012 au Finborough Theatre

118 Finborough Road
London
SW10 9ED

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