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INTERVIEW - Mircea Kivu : "La société roumaine n'accepte toujours pas les différences". |
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jeudi 08 juin 2006 |
Mircea Kivu est sociologue et directeur de l'institut de sondage Imas. Fin analyste de la société roumaine, il parle de l'intolérance en Roumanie, toujours très présente, et de l'attirance pour le discours populiste
LPJ - Le défilé des homosexuels de la semaine dernière a occasionné quelques incidents. Comment analysez-vous ce qui s'est passé ?
Mircea Kivu - Effectivement, il y a eu des incidents assez graves, des gendarmes ont notamment été blessés par des contre-manifestants homophobes, ce qui ne s'était pas produit l'an passé. De façon plus générale, je pense que la société roumaine n'accepte toujours pas les différences, la tolérance est encore un fait superficiel. Si on regarde les sondages concernant les minorités ethniques, les réponses sont plus ou moins politiquement correctes et suivent le discours officiel. Par contre, lorsqu'il s'agit d'une minorité sexuelle, et bien que l'Etat roumain se plie aux principes européens de tolérance, la position de certains dirigeants politiques n'est pas évidente, plutôt négative, tout comme l'attitude de l'église orthodoxe. Et sans discours "correct", certains Roumains manifestent leurs opinions de façon brutale.
LPJ - Des partis d'extrême droite comme Noua Drepta ou le parti de la Nouvelle génération de Gigi Becali (ndlr : homme d'affaires et président du club de foot Steaua Bucarest) qui ont dénoncé le défilé gay pourraient-ils fortement progresser lors des prochaines échéances électorales ?
Mircea Kivu - Le parti de Gigi Becali est déjà un parti important dans les sondages, 7% des électeurs en ont une opinion favorable. Il est donc très probable qu'il intègre le parlement prochainement. La cote de popularité de Becali est d'environ 30%, il est dans les cinq premières personnes appréciées par les Roumains, devant le Premier ministre Tariceanu. Les Roumains sont assez sensibles au discours populiste. Je pense que c'est parce que ce discours est très efficace là où les réflexes démocratiques ne sont pas stables. Le discours de Gigi Becali est populiste, tout comme celui de Vadim Tudor (ndlr : leader du parti de la Grande Roumanie, PRM), à la différence que Becali n'est pas la bête noire de la classe politique ou des médias. Il est assez courtisé, et se retrouve même au restaurant avec le président Traian Basescu. Je crains que nous ayons des surprises avec lui, comme avec Vadim Tudor il y a quelques années. D'autant plus que les principaux partis au pouvoir ont un peu déçu et que le parti social démocrate (PSD) de l'opposition n'est pas perçu comme une alternative.
LPJ - Cette attirance vers le populisme montre un certain manque de maturité politique... Mircea Kivu - Les mentalités sont encore imprégnées par l'éducation communiste, par des réflexes communistes. Et dès que l'on touche à des sujets comme la sexualité, alors cette éducation ressort. Il subsiste une inertie dans notre système qui vient du passé. Par ailleurs, il existe un mélange dangereux entre la religion, la société civile et l'Etat. Il y a une confusion entre la religion et l'Etat, entre la loi morale et la loi juridique, et cette confusion est entretenue par les élites politiques qui se gardent de prendre position sur l'église. Quand l'église orthodoxe a demandé à être officiellement considérée comme une religion dominante, aucun politique n'a osé dire qu'il ne pouvait exister de religion dominante au sein d'une société démocratique.
LPJ - Les Roumains ne se sentent-ils pas mieux qu'il y a quelques années ?
Mircea Kivu - Je pense en effet que la population va un peu mieux. Le salaire moyen a augmenté en terme réel, c'est-à-dire plus que l'inflation. Et puis quand on va chez Carrefour pour faire ses courses, on se rend compte de l'augmentation de leur pouvoir d'achat. Maintenant il existe une sorte de stress concernant l'entrée dans l'Union européenne. L'ancien cliché d'une Union européenne où tout est merveilleux a fait place à un autre cliché, celui d'une Roumanie qui n'est pas assez préparée pour faire partie de l'Union, qui est dans une position de faiblesse et qui aura du mal à supporter les coûts de l'intégration à court et moyen terme. Les Roumains gardent en mémoire l'exemple des Hongrois qui venaient s'approvisionner dans les supermarchés de Roumanie à cause de la montée des prix juste après l'entrée de leur pays dans l'Union. Ceci dit, je pense que les Roumains ont davantage confiance en l'avenir, ils se sentent un peu mieux qu'avant même si, en général, ils vous diront le contraire si vous leur posez la question.
Propos recueillis par Laurent Couderc (LPJ) - vendredi 9 juin 2006
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