Il existe de ces déçus d'Angkor, de ceux qui pensaient trouver le sacré et le spirituel et ne sont parvenus qu'à être assourdis par le crépitement des flashs et les drapeaux des groupes touristiques, de ceux qui vous racontent amèrement leur voyage "Il fallait venir y'a dix ans". Beng Melea, l'oubliée les consolera peut être
A 80 kms au Nord Est de Siem Reap, le temple de Beng Melea réside comme un secret jalousement gardé. Dans leur écrin de verdure, les pierres nous poussent irrésistiblement à franchir les douves pour écouter leurs histoires de bataille féroce avec la jungle. Un instant, on comprend le fabuleux travail réalisé sur d'autres temples pour leur redonner leur éclat d'origine. Ici la jungle a englouti le temple à moins que ce ne soit le contraire. Le temps a égaré l'ordre des choses. Des mystérieux contours du temple, on ne se sait pas encore tout, si ce n'est que l'édifice date du XIIème siècle sous le règne de Suryavarman II, et servait pour les études. On reconnaitra de petites bibliothèques à l’intérieur de l’enceinte.
A l’abri des regards
Beng Melea, est surtout connu pour être la maquette jumelle d'Angkor Wat, celle qui aura influencé le style du célèbre temple royal. En faisant le tour des 108 hectares du domaine, on ne peut s'empêcher de se demander comme un tel bois dormant a pu être ignoré si longtemps.
Beng Melea n'est pas de ces temples où on voit affluer les cars de touristes. Il faut braver la poussière ou louer une voiture pour y parvenir. Certains invoquent que son prix n'est pas compris dans le ticket d’entrée au Parc d’Angkor, d'autres qu'il n'a pas été suffisamment déminé, Chacun a son excuse pour passer à coté. Ces doux attraits sont restés inaccessibles pendant des siècles dans une forêt clairsemée, à l'abri de l'usure de la foule. Trônant en roi de la jungle, l'édifice n'a pas suivi les mêmes programmes de restauration que ses confrères. Il en est d'autant plus magique que resté comme figé dans un 12ème siècle glorieux. D'ailleurs on a du mal à se déplacer dans les artères du temple tant rien n'a été fait pour le bousculer. Aucun panneau, aucune rampe ne vient jurer d'anachronisme. De solides jambes autant que de solides baskets sont indispensables.
Comme un explorateur
La lumière filtre à travers les lianes. On se glisse entre les hautes portes finement ciselées. Le silence nous enveloppe et on avance à tâtons un peu mal assuré dans cet étrange lieu de combat entre le minéral et l'organique, de jeu de cache-cache entre l'ombre et la lumière. Dans ce champs de ruine à la beauté sauvage, chacun a l'impression d'entrer le premier Encore un saut, et on trébuche sur un relief magnifique à même le sol, comme laissé là, abandonné. Notre regard croise celui d'une apsara figée dans son ultime sourire. La main de notre guide nous exhorte à escalader toujours plus haut, toujours plus loin, à se baisser pour entrer dans une autre galerie, à trouver notre chemin à travers le dédale de pierres. Le guide est ici un fil d'Ariane tenu qu'il faut choisir avec soin.
Bien sûr on aurait pu aussi rejoindre l'arrière du temple et son passage de bois. Mais pour aujourd'hui, on se sent l'âme d'un explorateur à la recherche d'un temple perdu, d'un découvreur en quête de réponse et d'émerveillement. On bravera les pierres, armé de notre courage."Indiana Jones" nous souffle-t-on. La vérité n'est pas si loin car c'est dans ce lieu sacré que fut tourné le film franco-britannique "Les deux frères" de Jean Jacques Annaud en 2004. Soudain, le ciel au dessus de nos têtes se fait lumière, le voile de végétation semble un peu s'éclaircir, il y a de la civilisation dans cette partie du temple. Quelques planches laissées là par le décor de film, figurent le centre de ce champs de ruine. C'est là l'unique aménagement du lieu. On nous fait signe de monter sur le toit du temple, toit du monde végétal. De là haut, on se donne le vertige, le vrai vertige comme celui du passé. Au loin, la jungle continue de s'agiter des cris de gibbons et de perroquets, comme un geste de défi aux pierres encore debout.
Texte et Photos de Marion Le Texier (www.lepetitjournal.com/cambodge.html) mercredi 24 mars 2010
Le temple de Beng Melea est situé à 80 km à l'est de Siem Reap, il faut compter environ 2 heures de route de trajet à partir de la ville des temples.